Acte IV - L'Altis



La traversée du Péloponnèse dévoilait à Ki-lin et son équipe l'ampleur des dégâts depuis l'absence d'Athéna. La constante activité du Sanctuaire, ses bruits incessants et ses foules en mouvement n'étaient en rien représentatifs du reste de la Grèce. Au cours de leur chevauchée, les voyageurs ne découvrirent que des charniers oubliés parmi la nuit. La décroissance des ressources avait accompagné la peur des hommes, et ceux-ci, devant les prémisses de leur extinction, ne pensaient plus qu'à survivre. Il n'existait plus d'amis, les familles demeuraient soudées jusqu'à ce que la nécessité forge l'individualisme, ainsi de village en village le même spectacle se présentait : les cadavres par centaines de ceux qui conservaient auparavant des ressources alimentaires. La loi du plus fort réunissait les violents, les assassins, ceux qui sans scrupule échangeaient vies humaines contre un peu de nourriture, et dès une cité épuisée, les hordes d'hommes avançaient vers la suivante. Où étaient-ils maintenant ? Vers quelle métropole avaient-ils trouvé leur salut, et combien de meurtres auraient-ils encore à commettre pour allonger un peu plus l'espoir de leur survie ?


Sur la route, tout feu était éteint depuis longtemps. Pas un animal ne s'attaquait aux morts si ce n'est des vers célébrant de tels festins. Les hécatonchires eux aussi s'en donnaient à cœur joie. Il leur suffisait de tendre les bras pour saisir les corps inertes et s'en régaler comme autant d'amuse-gueule. De la côte au centre du Péloponnèse ils n'avaient croisé personne, aperçu aucune lumière ni entendu le moindre bruit. Lorsqu'ils s'arrêtaient pour laisser aux chevaux le temps de reprendre leur souffle, un silence parfait les entourait. Sans la présence de ses compagnons, chacun eut pu se croire perdu dans l'infinité de l'espace, dans les profondeurs des abysses.


L'unique signe de vie leur apparut vers Olympie, sous la couverture nuageuse distinguée au loin. Une lueur rougeâtre colorait la nue, et ils en découvrirent bientôt l'origine : de nombreuses flammes s'élevaient du sommet d'une colline. Devant le feu se détachait la silhouette d'un gigantesque Sphinx. Les voyageurs s'arrêtèrent un instant. Ki-lin se tourna vers les hécatonchires pour leur ordonner de rester à l'écart.


Ki-lin, Hyoga, Sheliak et Hipparque menèrent leurs montures au trot jusqu'au Sphinx menaçant. A défaut d'y rencontrer un animal avide de chair humaine, une statue phénoménale se présentait à eux. Elle ressemblait en tous points à la créature dépeinte sur les œuvres antiques. Son regard était si perçant qu'il semblait pouvoir s'éveiller à tout instant. Hyoga caressa la bête, surpris d'y sentir non pas la froideur de la pierre mais la douceur d'un pelage.


Le Sphinx était loin d'être l'unique statue en ces lieux. Autour de feux épars se discernaient des guerriers par dizaines. A la vue de l'un d'eux, Hipparque courut pour le rejoindre. " Maui ! " s'écria-t-il en touchant l'effigie rocheuse. L'armure d'Héraclès ainsi que chaque détail de Maui, des veines de ses muscles aux courbes de ses tatouages, se reconnaissaient sans la moindre hésitation. Aucun battement de cœur ne perçait la pierre, aucune injonction ne recevait de réponse. Affolé, Hipparque courait d'une statue à l'autre, il imaginait avec appréhension que chaque effigie recelait auparavant un cœur en mouvement.


Le Turque arriva à des escaliers s'élevant en basse pyramide. A son sommet, une statue d'une finition extraordinaire siégeait sur un trône de marbre. Hipparque la contempla longtemps. Ses cheveux granitiques étaient réunis par un turban, ses yeux fermés déviaient l'observation vers son nez tombant et sa lèvre inférieure proéminente. Un air grave figé sur son visage rendait cette sculpture particulièrement charismatique. Sa barbe fournie était si finement taillée que les poils lisses paraissaient réels.


Hipparque y risqua sa main. Soudain la statue cria, ouvrit les yeux et saisit le poignet d'Hipparque. Il tenta en vain de se libérer de cette étreinte, effrayé comme rarement auparavant. Ki-lin partit d'un rire non contenu auquel vinrent s'ajouter les rires de l'homme-statue.


- Ça marche à tous les coups ! s'exclama Phidias, le saint du Sculpteur.
- Et ces gamineries vous amusent ? maugréa Hipparque pendant que Phidias s'en allait donner une accolade à Ki-lin.
- C'est pas trop tôt ! clama une autre voix. Ça fait des jours qu'on vous attend.


Maui apparut, un large sourire aux lèvres. Devant la perplexité du Turque, le saint d'Héraclès lui tapa sur l'épaule - ce qui fit presque chuter le Sextant - et lui dit : " Tu croyais quand même pas qu'on m'avait transformé en pierre ?! "


Maui salua Sheliak d'un signe de tête, puis il lança à l'ancien Grand Pope en le croisant : " Merci d'avoir ordonné à Neferia de me déposer à Olympie. Phidias a de quoi remettre du plomb dans la tête, et il a assez de vin pour festoyer pendant des mois ! "


Enfin Maui rejoignit Hyoga et s'inclina légèrement en saisissant sa main pour la lui serrer avec force. " Tu dois être Hyoga, l'ange du Cygne. C'est un honneur de te rencontrer. "


Hyoga partagea la poigne du saint, et cette chaleur lui rappela les bienfaits de l'amitié. A l'arrivée de Phidias qui a son tour lui serra la main d'une poigne franche, visiblement heureux d'une telle réunion, Hyoga se rendit compte à quel point il s'était depuis sa renaissance placé en retrait des chevaliers, de peur de s'attacher, de peur d'accepter le fait qu'un tel entourage signait le début d'une nouvelle guerre, et par elle, de nouvelles pertes à déplorer. Devant le regard complice de Ki-lin, Hyoga finit par se détendre ; un sourire étrange vint même parer son visage. Après tout, s'il avait des compagnons dont la disparition serait douloureuse, au moins cette fois-ci ne serait-il pas responsable de la mort ni d'un parent ni d'un ami d'enfance.


- Assez attendu, lança Phidias, un repas nous attend !


Dans un vallon protégé du vent, les chevaliers discutaient, attablés autour d'une table ovale, à deux pas d'un large feu et d'un foyer de braises au-dessus duquel tournait un mouton embroché que Maui découpait. Le vin coulait en abondance, Phidias avait même sorti une bouteille d'absinthe qu'il réservait pour plus tard. Malgré le caractère avenant du sculpteur, sa solitude ne l'avait pas forgé à l'art de la délicatesse, ainsi lorsqu'une idée lui venait il l'exprimait sans artifice ni détour.


- Tout est prêt pour votre voyage, dit-il. L'optimisme de Maui m'a convaincu de vous procurer assez de provisions pour un utopique retour, mais je pense que vous savez à quoi vous en tenir. Vous êtes assez fous pour entreprendre une mission irréalisable.


Pour la première fois, Sheliak intervint :


- Il se trouve en ces lieux des sculptures dont la splendeur suggérerait à bien des hommes qu'elles sont irréalisables de mains humaines, et pourtant, telles sont les beautés offertes par vos soins.


Phidias toisa son interlocuteur d'un regard approbateur.


- Je vois que le saint de la Lyre sait faire preuve de finesse. C'est tout à l'honneur de votre équipage, qui décidément réunit des personnes peu ordinaires. Mais tout de même, ajouta-t-il en frappant son verre sur la table, voyons Ki-lin, assez tourné autour du pot ! Vas-tu te décider à me dire quel est votre véritable objectif ? Ce n'est pas moi qui vais croire à votre guerre contre le Ciel.
- Je me doutais que tu finirais par poser cette question. Mais je préfère que la réponse ne vienne pas de moi. Hyoga, tu sais, n'est-ce pas ? Veux-tu bien éclairer nos compagnons ?


Pris de court, Hyoga vit tous les yeux tournés vers lui. Il n'eut su par quoi commencer si Maui n'avait clamé :


- Chercher la tête de Zeus ! Ça c'est un défi à la hauteur des mortels. Montrons aux dieux le pouvoir des humains !
- Et bien, commença Hyoga, voilà comment des guerres éclatent sans menace initiale. Combien de sang a été versé sous prétexte de parole divine à honorer ? La guerre des dieux par les mains des hommes perd son sens dès l'instant où l'interprétation humaine prétend percer les subtilités du langage des mythes. Lorsque Ki-lin ordonna d'aller chercher la tête de Zeus, certains virent Zeus décapité, sa tête au bout d'une pique tendue par un mortel sacrilège, mais certains autres y entendirent le message de la raison, celui qui nous envoie non pas tuer le dieu des dieux mais partir en quête des richesses recélées en sa tête, c'est à dire des profondeurs de son esprit, de la justice qu'il incarne et que ses raisonnements sauront faire éclater. Oui, nous ne voyageons pas pour assassiner, nous partons quérir les pensées du maître de l'univers et prier pour un jugement qui nous soit favorable.
- Bien, conclut Phidias. Voilà qui satisfait ma curiosité.
- Pas la mienne, dit Maui. Je sais que nous partons, je sais vers qui, mais je ne sais pas où ! Les Cieux, c'est bien beau, mais c'est surtout immense. Où allons-nous dénicher Zeus ?
- Je peux répondre à cela, dit Ki-lin. Les dieux que nous connaissons ont longtemps mûri dans la conscience des mortels, et leurs descriptions de mains humaines ont été modifiées selon l'origine et le mode de vie des différentes civilisations, pourtant d'un nom à l'autre, d'une mythologie à l'autre, les dieux se retrouvent. Et c'est là où Zeus s'est réfugié, là où nous l'avons perdu de vue : dans son évolution religieuse.


Hipparque sembla soudain passionné. Il avait du mal à réaliser ce que Ki-lin était en train de leur annoncer, pourtant ces paroles ne souffraient aucun doute.


- Ainsi nous nous rendons… commença le Turque.
- Sur Jupiter, termina Ki-lin. Nous rejoindrons l'espace en traversant l'éther.


Un silence suivit cette déclaration. Hipparque levait les yeux vers les nuages derrière lesquels son imagination dessinait étoiles, nébuleuses, trous noirs et ces planètes qui d'une parole apparaissaient désormais accessibles. Des dizaines de questions assaillaient son esprit mais Maui fut plus rapide :


- Quelle idée farfelue ! Il aurait été plus simple de secouer l'Olympe. D'ailleurs, pourquoi Zeus est-il parti de la Terre ? Pourquoi n'est-il pas intervenu pendant des millénaires, tout ça pour réapparaître en tueur de chevalier ? Pauvre Oisin, il n'avait aucune chance contre les foudres de Zeus.
- A ce sujet, commença Hipparque, j'ai une théorie, peut-être erronée car d'autres hypothèses semblent plus crédibles mais…
- Tu sais mon petit, coupa Phidias, si je n'avais écouté que les théories des autres, jamais je ne serais devenu sculpteur. Fais-toi et fais-nous plaisir : parle sans crainte d'être jugé.
- Bien, voici ce que nous savons : Zeus a donné naissance à Athéna, déesse ainsi parée des vertus de justice et de sagesse ; elle manie la guerre, la paix et les arts, entre autres attributs. Elle se vit confier par son père la protection de la Terre, puis Zeus quitta hommes et dieux pour une raison inconnue. Nous savons maintenant qu'avant Athéna, Hadès régnait sur Terre, et le fait qu'il ait été détrôné de cette responsabilité au profit de sa nièce est certainement l'une des causes des guerres saintes. Les inconnues de l'équation sont la raison de cette substitution de pouvoir et la cause du départ de Zeus. Et pour joindre les deux, je ne vois qu'une solution : Zeus est allé à l'encontre du Destin.


Sheliak leva la tête. Ki-lin et Hyoga observèrent Hipparque avec intérêt. Phidias jouait avec sa barbe, il attendait la suite.


- Personne ne s'élève contre la destinée, trancha Maui. Même le souverain des dieux est soumis à ce pouvoir qui lui échappe.
- Pas tout à fait, répondit Hipparque. Selon Homère, lors de la guerre de Troie, Zeus fut tenté d'arracher Hector aux griffes de sa destinée funèbre. Sa femme Héra le convainquit de ne rien en faire car réfuter le destin bouleverserait l'ordre divin. Je pense sincèrement que Zeus a fini par céder à cette tentation, et qu'il s'est exilé pour échapper aux conséquences.
- Voyons, intervint Phidias, il est assez puissant pour imposer sa volonté sans avoir à trembler devant les Olympiens.
- A moins, termina Hipparque, que Zeus se sache coupable. Il y a des chances que ce soit cette culpabilité qu'Hadès veuille mettre à jour. Il a commencé par réveiller Zeus en obligeant sa fille, vulnérable aux Enfers, à se parjurer par la trahison d'un serment inconnu, et il nous envoie maintenant vers une route sur laquelle nous découvrirons des vérités indésirables. Si Hadès a envoyé des chevaliers et non des spectres pour terrasser Zeus, cela signifie en toute logique que nous en viendrons nous-mêmes à vouloir punir Zeus.
- Assez ! protesta Maui en se levant, les poings sur la table. Assez de questions, allons voir par nous-mêmes. D'ailleurs on a déjà trop tardé. En route, chevaliers.


Ces paroles mirent l'équipage en branle. Déjà ils avaient quitté la table et suivaient Phidias le long d'un sentier sans lumière. Ki-lin appela les hécatonchires, et avant que ceux-ci n'arrivent, il précisa à ses compagnons :


" Cottos et Gygès nous accompagnent pour ouvrir les portes du palais de Zeus. Sans eux nos chances sont maigres, il faudra donc veiller à ne pas les perdre. Aussi, ils ignorent la plupart des détails de notre conversation et n'ont nul besoin d'en être informés. Je compte sur votre discrétion. "


En quelques pas les hécatonchires avaient contourné Olympie pour rejoindre les hommes. Ils s'arrêtèrent un instant, stupéfaits à la vue qui s'offrait à eux. Les chevaliers découvrirent à leur tour ce spectacle fabuleux lorsqu'ils atteignirent la crête de la vallée. Sur l'autre versant rayonnait l'œuvre de Phidias, le fruit d'un travail acharné pendant près d'un an.


Un bateau gigantesque reposait sur les flancs de la vallée. Il semblait avoir été taillé d'un unique et massif bloc de marbre. Trois paires d'ailes épousaient la coque. La déesse Nikè faisait office de figure de proue. Une large cabine éclairée de flambeaux occupait la poupe. Si le bateau ne possédait aucune voile, le pont présentait en guise de mât un chêne immense tel ceux des forêts de Dodone où Zeus versait son influence. Ses innombrables feuilles laissaient imaginer le temps passé à la réalisation d'une sculpture si fine et détaillée. Entre le chêne et Nikè apparaissait un olivier coloré dont le tronc et le feuillage bien vivants remplirent le cœur des chevaliers de courage. Cet arbre issu de l'Altis, le bois sacré d'Olympie, rappelait aux saints le temps où les mers d'oliviers de Delphes et d'Athènes s'étendaient à perte de vue, résonnaient en cœur pour la gloire du divin, pour le plaisir des mortels.


La seule vue du bateau embelli de Nikè, de l'olivier d'Altis et du chêne de Dodone enflait l'espoir des hommes comme un vent porteur vient jouer dans des voiles. Malgré la pesanteur de la pierre, le navire et leurs âmes se nouaient de légèreté.


- Voici votre vaisseau, annonça Phidias, j'ai nommé l'Altis. A partir d'aujourd'hui, vous êtes les Altinautes.
- Quand cesseras-tu de me surprendre avec tes œuvres magnifiques ? demanda Ki-lin.
- Le jour où ton visage prendra sa première ride, répondit Phidias avec un clin d'œil. La cale de l'Altis était aménagée en salons, chambres, sauna, salle de méditation et tout le toutim mais la venue des hécatonchires m'a obligé à tout enlever. Je me demande déjà si la cale vide sera assez grande pour eux deux. Il vous reste une cabine et le pont ; il y fait plus frais mais vous aurez au moins une vue panoramique.
- Je ressens une présence sur le navire, annonça Hyoga.
- Alors, chuchota Ki-lin, elle est donc venue.
- Oui, dit le Sculpteur. Elle est si discrète qu'on oublie aisément sa présence, pourtant l'avoir à mes côtés est une inspiration qui me manquera.


Hyoga avança jusqu'au bateau. Maui voulut le suivre mais Ki-lin l'arrêta de son bras. L'ange du Cygne gravit les marches menant au pont. Il ignorait quelle attraction le poussait ainsi vers une inconnue dont il ne devinait que la féminité.


Hyoga discerna une silhouette dos tourné, les mains sur la balustrade, la tête levée vers un ciel orageux. Plus encore que sa sensibilité, de cette femme émanait la souffrance d'une vie dont la tragédie était la seule issue. Et Hyoga ressentit cette douleur avec une étrange familiarité, comme si le désespoir de cette femme exaltait et développait le sien. Une foule de souvenirs envahit l'ange. Sa mère, Camus, ses frères de guerre, Athéna, Freya et sa fille Erma, chacun apparaissait tour à tour et guidait son intuition jusqu'à l'identité de cette femme, cette reine des glaces, Zvezda de Polaris.


Lorsqu'elle se retourna, les yeux de Hyoga rencontrèrent ceux de sa lointaine descendante. Bleus comme les mers gelées, ils épousaient avec la dureté d'un iceberg les glaces de ses cheveux desquels deux tresses s'échouaient jusqu'à son buste. Les branches de l'Yggdrasil s'élevaient le long de sa robe de prêtresse.


Que dire lorsque huit générations séparent deux membres d'une même famille ? Que dire lorsque seule la guerre au nom de dieux différents est cause de leur réunion ? Que dire lorsqu'on sait qu'il n'existera pas d'embrassade pour célébrer la paix mais que le chemin qui les lie n'est qu'un sursis éphémère avant une fin prévisible ?


La tristesse nouvelle dans les yeux de Zvezda coupa ces réflexions. Elle venait d'apercevoir les hécatonchires par-dessus l'épaule de Hyoga, et à cette vision ses joues blanches pâlirent davantage avant qu'elle n'aille se réfugier dans la cabine du vaisseau. Hyoga s'apprêta à la rejoindre mais une main amicale se posa sur son épaule. " Vous aurez le temps de parler " dit simplement Ki-lin.


Afin de tenir dans la cale du vaisseau, les hécatonchires furent obligés de convertir leur corps en leur force élémentaire de vent. Ensuite, les chevaliers s'installèrent à bord. Sheliak alla s'asseoir à l'avant du bateau, le dos appuyé contre une aile de Nikè, Ki-lin rejoignit la poupe d'où il dirigeait l'Altis, et sous ses ordres, les autres s'installèrent dans la cabine vaste et confortable. Seul Phidias demeurait à quai, déjà nostalgique au départ de sa plus belle œuvre.


- Merci mon vieil ami, lui adressa Ki-lin. Tu nous ouvres les voies du ciel.
- Vieil ami ? Dois-je te rappeler que tu as presque cinq fois mon âge ? Aller va-t-en, je n'aime pas les adieux, et vous avez du pain sur la planche. Toi et Sheliak, prenez garde au ciel, l'orage qui vous surveille n'est pas habituel.


Ki-lin opina, Phidias retrouva son air grave, Sheliak se mit à jouer. Sous les notes de la lyre mariées aux accords de sa voix, les vibrations musicales envahirent jusqu'au cœur de l'Altis. Le vaisseau de pierre s'éleva alors, faisant frémir les feuilles de l'olivier. Il dépassa crêtes et collines, puis une fois à bonne hauteur Ki-lin l'élança sur les airs.


A peine l'Altis éloigné d'Olympie, un violent orage explosa. La pluie assaillait le pont sous l'indifférence de Ki-lin et Sheliak qui continuaient à mener le bateau sans vaciller sous le danger. La friction de l'Altis sur les courants aériens faisait du navire une proie parfaite pour les éclairs, cependant si l'un s'abattait vers le bateau, l'olivier verdoyant l'attirait, recevait de plein fouet la décharge et l'absorbait, insensible à sa force destructrice. Assurément l'arbre se voyait doté de la protection d'Athéna. Le navire se trouvait pourtant secoué de toutes part. Plus d'une fois le choc le détourna de sa trajectoire mais Ki-lin naviguait avec agilité et ne se laissait pas perdre parmi la tempête.


Le tonnerre gronda. Un des éclairs lancés sur le pont fut si violent qu'il éblouit un instant Ki-lin. Ce dernier frissonna, persuadé que l'éclair venait de s'abattre directement sur Sheliak, pourtant l'aède continuait à jouer et l'olivier brillait de nouveau de la colère du ciel attirée et assimilée en ses chairs de dryades.


" J'oublie trop vite que Sheliak a lui aussi été béni de la main d'Athéna " pensa le capitaine. Sa rivalité passée avec le chevalier semblait s'effacer devant leur mission vers les cieux. Aucun reproche n'habitait plus le regard du poète. A dire vrai, seul contre l'aile de Nikè, il semblait s'isoler parfaitement de son entourage. Ki-lin menait le bateau à travers les airs, Sheliak allégeait le vaisseau autant que les sentiments délétères de son âme. Sa concentration transformée en transe le coupait de toute frayeur, ainsi ses yeux ne s'ouvraient pas même lorsqu'une épée céleste le prenait pour cible. Une telle détermination et une telle confiance envers la protection d'Athéna le rendaient invulnérable. Son corps humecté de pluie se laissait oublier parmi la nuit et les éclairs ne trouvaient plus pour victime que l'olivier divin.



Dans la cabine attendaient patiemment Hyoga et Zvezda d'un côté, Maui et Hipparque de l'autre. Ils comprenaient aisément que le chemin du ciel leur était fermé, obligeant l'Altis à emprunter une autre voie vers l'espace, une entrée bien plus dangereuse qui les mènerait dans la demeure d'un dieu. Mais l'Italie n'était pas encore en vue, et Hyoga pu finalement poser la question qui lui brûlait les lèvres :


- Que fais-tu avec nous, Zvezda ? Ta place est à Asgard, pas vers Zeus.
- Avant d'être reine, je suis prêtresse d'Odin, et ce sont ses paroles qui me font joindre vos pas. Cependant je ne vous suivrai pas jusqu'à Jupiter, mon chemin s'arrête avant. Ki-lin me déposera au Valhalla. J'y retrouverai Odin à qui je confierai ce qu'il m'a demandé d'amener.
- Le Valhalla ! répéta le Cygne. Je comprends mieux la tristesse qui t'habite.
- Pas autant que tu le crois. L'avancée de l'Altis serre mon cœur d'une douleur lancinante. Parmi son discours, Odin m'a prévenue : " Avec toi voyagera la mort. Ton arrivée sonnera l'ouverture du crépuscule des dieux. " Et qui vois-je arriver en guise de passagers ? Les hécatonchires, deux géants fous de guerre que l'Altis mènera aux portes du Valhalla. Les géants attaqueront et les flammes embraseront le royaume des dieux.
- Voyons, les hécatonchires se battent contre Zeus, ils n'ont aucune raison d'en vouloir à Odin.
- Mais j'ai foi en les prophéties, Hyoga. D'une manière ou une autre, lorsque j'arriverai, l'Ase blanc soufflera dans le cor de Gjal et le Ragnarök commencera. Et pourtant je suis là, résolue à me battre au côté de mes dieux. Car notre vie est insignifiante, car elle est éphémère, car quelles que soient nos souffrances la mort nous libèrera de toute anxiété, de toute pensée, il nous reste avant cela à faire briller cette vie autant que possible et se livrer à elle pleinement et sans frayeur.


Zvezda tourna la tête vers la fenêtre. La lumière des éclairs présageait les flammes à venir, le tonnerre rappelait par avance les grondements de la guerre.


Hyoga ne répondit rien. Il connaissait les bienfaits du silence.


De l'autre côté de la pièce, Hipparque se risqua :


- Dis Maui, j'aimerais savoir… comment t'es-tu sorti de ta folie ?
- Pourquoi t'hésites à poser cette question ? J'ai pas honte de ce qui s'est passé. Il faut bien se découvrir d'une manière ou d'une autre. Alors comment j'en suis sorti ? Grâce à Phidias, c'est clair. Et sans prêche de curé ou remontrance de belle-mère. Même avec moi, il n'a rien changé à ses habitudes, à part le fait qu'il me chargeait de lui porter les blocs de marbre qu'il sculptait. Chaque jour il travaillait, suait à tailler, graver, polir… et je restais spectateur, peu à peu admirateur de la régularité de Phidias. Au coucher de la lune il rejoignait son lit, éreinté et heureux, et moi je macérais encore ma rancœur envers moi-même. Mais devant l'œuvre croissante de Phidias et mon inutilité de plus en plus évidente, la raison m'a gagné de nouveau. Et avec mes idées plus claires, j'ai commencé à parler avec Phidias. J'ai compris que notre vie est celle qu'on construit de nos mains, et ma folie s'est petit à petit changée en besoin d'honorer la vie qui coule dans mes veines. J'ai donc repris mon entraînement, brisant les rochers les plus durs, transmettant ma force en des points précis de sculptures taillées pour moi pour que j'apprenne à les détruire de l'intérieur. La force, je la possédais déjà. Ce que j'ai appris, c'est à la canaliser, à l'orienter selon les formes et structures dont Phidias m'a expliqué les points faibles. Avant Olympie, je détruisais une montagne pour condamner un homme ; aujourd'hui je peux tuer une mouche dans un magasin de porcelaine. Tout est une question de contrôle, et c'est valable pour l'esprit comme pour le corps.


Une rafale de vent s'engouffra dans la pièce. Dans l'encadrement de la porte, un éclair fit apparaître en contre-jour la silhouette de Ki-lin. A cet instant seulement les passagers remarquèrent le vol stationnaire de l'Altis. Ils venaient d'arriver.





- Maître, s'étonna Neferia, vous n'aiderez donc pas le Sanctuaire ?


- J'espère l'avoir fait à travers ta formation, répondit Sambucucciu. Si lors d'un combat tu te rappelles ton entraînement, alors tu donneras un sens à mon rôle de professeur. Au-delà de cela, mon aide lors d'une guerre serait d'une piètre utilité. Je ne suis pas un saint comme toi. En fait, la plupart de vos maîtres ne sont pas des chevaliers. Artistes, philosophes, savants, tels sont vos guides, tels sont ceux qui partagent avec vous la responsabilité de la chute d'Athéna.
- Alors qu'allez-vous faire ?
- Restez sur cette île d'où je ne suis jamais parti ; sombrer avec elle si tel est notre sort. Et toi Neferia, vers quel destin te diriges-tu ?
- Un destin à étapes.


Sambucucciu regarda sa protégée avec satisfaction. Pleinement rétablie de ses blessures et revigorée par un nouvel entraînement, Neferia reprenait la route en cette matinée lunaire. Son vieux maître et la mer lui avaient apporté les réponses recherchées.


- Merci. conclut-elle, ornée d'un doux sourire.
- Bon vol, mon enfant, et bonne chance.


Neferia enfourcha Celeris et l'élança sur la Méditerranée. Les cheveux de l'Egyptienne fouettaient dans le vent et la grisaient d'une saveur de liberté. Elle était arrivée en Corse mutilée et sujette au doute, elle repartait aujourd'hui légère et confiante. Se perdre de nouveau dans les flots méditerranéens lui firent réaliser combien les mois de danse dans le temple d'Hathor l'avaient éloignée d'elle-même. Face à la force de la mer, à ses vagues incessantes entraînées par une énergie constamment renouvelée, Neferia reprit conscience de la faiblesse humaine face à celle des éléments. Chaque soir elle s'était livrée à la mer, résistait à ses vagues ou s'y laissait porter, célébrait la légèreté aquatique de son corps par des mouvements émancipés de pesanteur. Entre la violence des rouleaux et le calme de l'espace sous-marin, Neferia se sentit rajeunie, lavée, purifiée. Les embruns lui rapportèrent ses espoirs de jeunesse et sa détermination à protéger l'Egypte et sa population. Aujourd'hui encore telle était son premier intérêt, et à partir de cette certitude Neferia organisait ses priorités. Ainsi libérée du poids du choix, Neferia se sentait heureuse. Le vol de Celeris était aussi léger que sa conscience.


La clarté de ses pensées lui avait permis de prendre du recul par rapport à son expérience au service d'Athéna, et notamment par rapport à ses relations conflictuelles avec Ki-lin. Malgré l'ambiguïté des choix de l'ancien Grand Pope, il fallait reconnaître qu'il ne revenait jamais sur ses décisions, il assumait ses paroles et ses actes, confiant en sa raison développée depuis plus de deux siècles. Aussi, Ki-lin était le seul à avoir osé dire à Neferia ce qu'elle devait entendre afin d'évoluer. Ses mots cinglants comme autant de fouets avaient éveillé en l'Egyptienne le besoin de définir son identité. Alors elle sentit qu'en réalité, elle comprenait Ki-lin aussi peu qu'elle le connaissait. Elle se l'était figuré en ennemi dès son refus de l'aimer, fermant ses yeux devant Ki-lin en tant qu'homme sujet à la souffrance. Que se passait-il dans la tête de ce saint ? Vers quelles difficultés peuvent pousser la responsabilité de représenter Athéna, vers quels sombres dilemmes ? Peu à peu, la haine de Neferia se mua en curiosité. Cependant cette histoire appartenait au passé. Aujourd'hui, seule l'Egypte importait.


La cavalière remonta le delta du Nil puis le fleuve. Après tant d'années, l'Egyptienne rejoignait sa source. Son arrivée à Deir el-Bahari fut vivement remarquée. Les pêcheurs s'agitèrent devant cette cavalière portée par le Nil. Des gardes par dizaines surveillèrent l'arrivante avec méfiance et s'employèrent à la suivre lorsqu'elle menait sa monture au cœur de la ville. Depuis sept ans, le nombre de soldat avait considérablement augmenté, de même que la fatigue des travailleurs, à en croire leurs visages. La chaleur hospitalière de la ville s'était dissipée sous une omniprésence militaire.


Lorsque Neferia mit pied à terre devant le temple d'Hatshepsout, les gardes l'encerclèrent. Quand elle débuta sa montée des marches, quatre soldats lui barrèrent la route et la sommèrent de décliner son identité.


" Je suis Neferia, pharaon d'Egypte. "


Plusieurs rires éclatèrent. Neferia reprit son ascension. L'un des gardes entreprit de capturer l'inconnue mais elle échappa à son étreinte et se mit à danser. "Synesthésie…"(8) annonça-t-elle, et dès lors le seul fait de regarder Neferia engendrait une souffrance physique à tout observateur. La jeune femme lénifiait les cœurs et écartait les défenses par des gestes sensuels, et parmi sa danse elle glissait des mouvements dont la vue engendrait la douleur d'une pression abyssale. Tels les dauphins, Neferia unissait deux perceptions sensorielles. La vue inspirait le toucher.


Incapables de manier leurs armes dès qu'ils portaient les yeux sur Neferia, la centaine de soldats se trouva impuissante à empêcher l'Egyptienne de pénétrer dans le temple. D'une chorégraphie à l'autre, Neferia parvint aux portes de la chambre divine dont seul le vizir détenait l'accès. Elle leva sa main droite devant son visage, son bras s'embua de cosmo-énergie, et lorsqu'elle abaissa sa main vers la porte, une salve d'énergie arracha les jointures et scinda les battants. Rekhmirê fut si surpris qu'il ne trouva mot à dire. Il reconnut immédiatement Neferia et fut saisit de crainte devant sa colère apparente.


L'adolescente saisit son vizir par le col pour le traîner hors du temple. Rekhmirê appelait à l'aide mais les gardes ne pouvaient attaquer, victimes de douloureuses pressions dès les premiers mouvements de danse de la jeune femme. Les gardes intimidés par ces capacités surnaturelles baissèrent leurs armes, résignés, prêts à donner raison au vainqueur du duel.


Le vizir fut jeté au bas des marches. Un doigt accusateur pointé vers lui, Neferia le questionna :


- De qui es-tu le serviteur ?
- De notre pharaon.
- Tu peux donc me prêter allégeance dès maintenant.
- Arrêtez cette folle ! cria Rekhmirê.


Personne ne bougea.


- Ton peuple ne semble guère enclin à te venir en aide. De même que ton pharaon. Ne tient-elle pas à toi ? Me laisserait-elle te tuer sans intervenir ? Ou bien n'a-t-elle jamais été là ? Je me rappelle les jours ensoleillés d'un peuple dont le travail de chacun profitait à tous. Je reviens aujourd'hui pour découvrir des esclaves au service d'un état militaire. La nuit du ciel n'est-elle pas suffisante qu'il te faille plonger les cœurs dans une obscurité similaire ? A quoi bon toutes vos armes quand vous n'aurez plus de nourriture ? Où trouverez-vous les éléments de votre survie quand vous aurez asséché et brûlé toutes les contrées voisines ? Un tel aveuglement est absurde et suicidaire, et plutôt que d'ouvrir les yeux à la raison, tu as poursuivi ta quête de pouvoir et de domination au détriment d'un peuple que tu condamnes. Cela a assez duré. Alors que vais-je faire de toi ? Mes yeux de femme te voient lynché. Mon regard de pharaon perçoit cependant en toi un certain intérêt. Tu es connu de tous, tes connaissances du pays sont vastes et ton carnet d'adresse regorge d'hommes influents disséminés en Egypte. Voici donc ma proposition. Si tu la rejettes, tu seras soumis au jugement du peuple. Si tu l'acceptes, tu seras un homme heureux car je t'offre ce que tu souhaites : sois le vizir de ton pharaon. Accepte ma souveraineté et les limites de tes responsabilités. J'organise l'orientation nationale et tu te charges de son exécution. Plus tu sauras gagner ma confiance, plus ton influence gagnera en indépendance. J'ai besoin d'un homme compétent, ce que tu es, et loyal, ce dont je m'assurerai dans les prochains temps, et crois-moi je verrai clair en tes actes et tes paroles. Tu as tout intérêt à m'obéir et suivre les pas de la justice, cependant tu es seul maître de ton destin. A toi de choisir. Immédiatement.
- Quelle preuve as-tu de tout ce que tu avances ? Par quel miracle démontreras-tu ton ascendance divine ? Tu te prétends déesse, mais tu n'es qu'une guerrière d'Athéna assez endoctrinée pour tenter un coup d'état.


Neferia avait prévu une telle réaction. C'est pourquoi elle avait laissé son armure du Dauphin dans les profondeurs du golfe de Salonique. Quant à sa divinité, elle s'apprêtait à livrer la réponse prévue mais au sein de son médaillon d'Atlantis les vaguelettes s'agitèrent et scintillèrent d'une aura marine. Une impulsion naquit du fond de la Méditerranée, entraîna les eaux jusqu'aux côtes africaines et projeta les flots en amont du Nil. La crue atteignit Deir el-Bahari, les allées s'emplirent d'eau, et devant ce miracle, le peuple se prosterna en hommage au retour du pharaon d'Egypte.





Entouré de déclivités volcaniques, l'Altis surplombait le cratère éteint du Vésuve. Maui ne perdit pas de temps. Il fallait ouvrir la voix, et sa force serrait la clé. Il se jeta sur la caldeira basaltique, entrelaça ses doigts, puis exalté par une cosmo-énergie rouge vif, il abattit ses poings au sol avec la puissance d'Héraclès. Alors que le volcan tremblait de toutes parts, le saint rejoignit l'Altis en cours d'élévation pour s'éloigner de l'antre.


Un grondement sourd venu des profondeurs gagnait chaque seconde en intensité. Les bords du Vésuve s'effritaient et s'arrachaient. La caldeira fissurée dégageait des nuées de fumées noires. Le sol se liquéfiait, et lorsqu'il se mit à bouillir, une colonne magmatique déchira les roches et jaillit à plusieurs centaines de mètres de hauteur avant de retomber sur les restes des murailles rocheuses brisées sous l'impact. La lave s'écoulait de chaque bord du Vésuve, la Terre secouée de spasmes semblait saigner d'une hémorragie insoignable.


" En avant " déclara Ki-lin.


Hyoga se plaça sous le chêne de marbre, un genou au sol, les bras écartés. Le cosmos enneigé du Cygne irradiait autour de l'ange et se répandait jusqu'à entourer le navire. Immobile et silencieux, Hyoga générait une sphère de glace protectrice autour de l'Altis. Sous l'impulsion de Ki-lin le vaisseau s'enfonça dans les vapeurs volcaniques et atteignit la lave. Le gel du Cygne parvenait à retenir le magma, ainsi ils plongèrent en son sein pour entamer leur descente. Cernés d'un feu tellurique, la progression en profondeur ne faisait qu'ajouter à la pression de leur étau. Les yeux fermés, Hyoga ne relâchait pas une seconde sa concentration ; au contraire, il devait l'amplifier chaque instant en réponse au danger croissant.


Les plans du Vésuve à ses côtés, Ki-lin surveillait leur déplacement souterrain. Parvenu au foyer magmatique, Ki-lin manoeuvrait avec l'impossibilité de voir plus loin que la lave omniprésente, pourtant il sentit l'Altis rejoindre un courant et su qu'ils venaient d'atteindre le passage recherché. Le vaisseau accéléra sa course sous l'écoulement de la rivière souterraine. L'étroitesse du tunnel obligeait Ki-lin à des écarts soudain dès l'apparition de roches dévoilées par le cercle protecteur de Hyoga.


La vitesse de l'Altis chuta si soudainement que la plupart des saints furent projetés en avant. Sheliak agrippa de justesse une aile de Nikè et évita ainsi d'être éjecté du navire. Il se remit à jouer instantanément et Ki-lin remonta le vaisseau qui émergea sur une mer en ébullition dans une immense caverne. Hyoga cessa son incantation, laissant le marbre sacré de l'Altis flotter sur la lave.


- Nous sommes dans une forge, annonça Ki-lin. Dans son fourneau, pour être exact. La carte du Vésuve s'arrête ici.
- Alors y'a plus qu'à trouver la sortie, dit Maui.
- Je doute que ce soit si facile.


En effet, des gerbes de flammes issues de la mer prirent vie, volèrent un instant autour du vaisseau puis plongèrent vers les passagers. Des nuées de flocons naquirent autour de Hyoga et se rejoignirent autour de son poing. " Poussière de Diamants ! " Les élémentaires de feu disparaissaient les uns après les autres sous les colonnes glacées du Cygne, pourtant ils revenaient toujours, inlassablement ressuscités depuis la mer de lave. Maui et Hipparque attaquaient eux aussi mais leurs coups se contentaient de disperser un instant les flammes sans les éteindre. Devant la recrudescence du nombre d'élémentaires, Hyoga s'agenouilla afin de générer une nouvelle sphère protectrice.


Ki-lin s'employait à trouver un rivage. La vastitude d'un tel fourneau lui laissait présager l'immensité de la forge. Trouver leur voie ne serait pas aisé, surtout avec des obstacles certainement nombreux.


Malgré l'aura salvatrice de Hyoga, la touffeur des lieux s'abattait en continu sur les Altinautes. Les émanations brûlantes altéraient leur respiration, la chaleur les faisait transpirer abondamment en plus de fatiguer leurs corps. Ces conditions extrêmes ne facilitaient en rien leur concentration ni leur assurance habituelle, ainsi c'est avec joie qu'ils aperçurent enfin les limites du fourneau. Telle une mer échoue ses vagues sur une plage, la lave prenait fin en vaguelettes le long d'une pente légère du sol de la forge. L'Altis en était encore loin mais ses occupants pouvaient découvrir progressivement les lieux.


La grotte semblait sans fond. Depuis les murs s'écoulaient de nombreuses cascades magmatiques. Une enclume haute comme un mont apparaissait au centre des lieux, ci et là étaient disposées des pièces d'armures et des armes dont plusieurs restaient non identifiables. Le métal puisé de la Terre prenait ici des formes méconnues et des proportions gigantesques. Tout apparaissait si grand que les voyageurs se sentirent aussi insignifiants que des fourmis dans un monde d'humains.


Autour de l'Altis, les élémentaires de feu accrochés à la sphère de glace rongeaient peu à peu la protection. De plus en plus nombreux, ils concentraient leurs flammes en des points précis afin d'ouvrir une brèche vers le vaisseau. Si Hyoga ne faiblissait pas, il lui fallait cependant fournir des efforts conséquents afin de protéger et soigner la sphère des assauts permanents.


Zvezda s'agenouilla au côté de son ancêtre et se mit à prier. Hyoga la regarda avec surprise. L'idée d'envoyer Zvezda hors de danger dans la cabine le traversa un instant, mais elle demeurait libre de ses choix ainsi il se tut et accepta son soutien. Il ne savait pas si la présence de Zvezda exaltait son cosmos ou si les prières de la reine étaient entendues, toujours est-il que la sphère de glace gagna en épaisseur et en dureté.


" Sortons d'ici sans traîner " dit Hipparque, anticipant déjà leur arrivée au rivage. Mais des pas se firent entendre et de l'obscurité de la caverne se dégagea une silhouette de géant : Héphaïstos, dieu du feu et des forges.


Son corps titanesque recouvert d'une armure intégrale telle une deuxième peau laissait imaginer des muscles développés quotidiennement. Chaque pièce de son armure témoignait d'un travail d'une finition exemplaire. La lumière environnante ne s'y reflétait pas, elle semblait au contraire absorbée par le métal, de même que la chaleur du lieu. L'armure d'Héphaïstos paraissait ainsi vivante, gorgée d'un feu prêt à s'exhaler à tout instant.


Ses sourcils broussailleux froncés, le dieu saisit son marteau et l'abattit sur le sol à la limite de la mer. L'impact donna naissance à une vague gagnant en hauteur à chaque seconde. Un véritable tsunami prit l'Altis dans son étreinte. Les chevaliers s'accrochèrent tant bien que mal au navire secoué comme une bouée dans une tempête. Les élémentaires furent dissous dans les rouleaux de feu, mais dès la sphère contenant l'Altis repoussée jusqu'au fond du fourneau ils se reformèrent et se mirent à la ronger.


Ki-lin éleva l'Altis dans les airs. Si le navire subissait toujours les assauts des flammes éveillées à la vie, au moins éviterait-il un autre tsunami. Malgré l'aide de Zvezda, Hyoga ne tiendrait pas éternellement, il leur fallait donc s'éloigner du magma au plus vite. Cependant Héphaïstos comptait bien faire du fourneau le tombeau de l'Altis. Par coups répétés il frappait le sol de son marteau afin de générer depuis la mer autant de colonnes de lave dirigées vers le vaisseau. En transe, Sheliak jouait sans discontinuer ses accords les plus volatils afin d'alléger le navire au maximum et d'augmenter sa vitesse. Cela accordait à Ki-lin une maniabilité indispensable pour éviter les assauts, mais Héphaïstos en colère multipliait les martèlements et une colonne frappa la sphère de glace de plein fouet, entraînant l'Altis à pleine vitesse vers la voûte de la forge.


" Accrochez-vous ! " cria Ki-lin en inclinant le vaisseau de côté pour éviter que le chêne ne reçoive toute la force de l'impact. Le marbre de la coque résista au choc mais plusieurs branches du chêne de pierre se brisèrent. L'Altis tomba un instant à pic avant que Sheliak ne reprenne sa position pour poursuivre sa mélodie aérienne.


- On va pas tenir longtemps, prévint Maui.
- A moins de détourner l'attention d'Héphaïstos, rétorqua Ki-lin. Hipparque, conduis l'Altis.
- Le conduire ! s'exclama le saint du Sextant. Mais je ne sais pas…
- Fais de ton mieux, l'Altis est entre tes mains. Maui, avec moi !


Sans attendre, Ki-lin se téléporta avec Maui sur le sol de la forge, à quelque distance d'Héphaïstos. Vu d'ici la chevelure du dieu se perdait dans les hauteurs.


- Il est… il est gigantesque ! souffla Maui. Comment peut-il être si grand ?
- Nous sommes dans son domaine et c'est un dieu. Les éléments lui obéissent, ainsi que les proportions. Sincèrement, j'ignore encore comment nous en viendrons à bout.
- En s'y mettant à deux ! Mais fais gaffe, sans armure un coup de marteau laisserait pas grand-chose de toi.
- Je te remercie de me le rappeler…


Héphaïstos venait de remarquer la présence des deux insectes. D'une voix énervée il leur dit :


- C'est vous qui provoquez tout ce remue-ménage dans mon antre ! Quel intérêt de s'agiter comme ça pour venir mourir ici ? A terre, bande d'humains, je vous laisse une chance d'implorer ma pitié.


Ki-lin répondit :


- Divin Héphaïstos, dieu incontesté du Feu, nous nous excusons de perturber votre demeure. Tel votre fils Palaemon autrefois Argonaute, nous sommes des voyageurs dont la seule requête est de poursuivre en paix notre route.
- Alors vous n'êtes pas là pour moi ? J'aurai dû m'en douter… Tout le monde se fout du boiteux. Ah oui je suis utile dès qu'on a besoin d'une œuvre d'art, mais sinon, niet, aux oubliettes le dieu des forges ! Qu'est-ce que c'est lourd à force… Alors bon, pour une fois que je peux m'amuser, je vais pas me priver !


Héphaïstos tenta d'aplatir les visiteurs sous son marteau. D'un bond les saints évitèrent l'attaque. Sans attendre Maui invoqua " Les Colonnes d'Héraclès ", et s'il s'attendait à voir les roches du domaine divin s'élever contre le maître des lieux, ses espoirs furent déçus. Son cri se perdit en échos inutiles, et Héphaïstos en profita pour le frapper de sa main ouverte comme un homme chasse un moustique. Le Maori fut projeté contre les parois avec une telle violence qu'il en perdit son heaume. Sans son armure ses os eurent été broyés dans l'instant.


Durant plus de deux siècles le rôle de Grand Pope avait éloigné Ki-lin de toute guerre. Aujourd'hui il n'avait plus le choix, il devait se battre et cela l'attristait car selon lui, toute bataille est déjà une défaite. C'est donc sans joie qu'il s'entoura d'une aura d'or, avec la sensation de consumer parmi ce cosmos agressif l'illusion de son innocence. Ki-lin plaça ses mains face à face, observa au milieu d'elles la naissance d'un système solaire, puis il rejoignit ses paumes, plongeant l'étoile à peine née dans le chaos de son propre effondrement. " Extinction Stellaire ! "


Une force de gravitation induite en Héphaïstos condensait la matière de l'espace autour de lui. Le dieu parut rapetisser, sujet à la gravité dont il semblait être à l'origine, comme si lui-même devenait cette étoile agonisante emportée par son poids. Parmi cette masse surchauffée, le cosmos du Bélier servit d'étincelle. L'explosion qui suivit fit trembler les parois de la caverne. Le souffle dégagé entraîna Maui jusqu'au bord de la mer de lave où il parvint à reprendre pied pour résister à son recul.


Ki-lin ne quittait pas des yeux le nuage de poussières en cours de dispersion, et il finit par voir ce dont il se doutait : Héphaïstos se tenait à la même place. Son armure intacte brillait avec plus d'éclat, gorgée d'une énergie accrue.


- Pas mal pour un mortel, commenta le dieu. Ce petit tour de magie amuse peut-être tes copains mais moi ça m'ennuie. Alors je te rends ton jouet.


L'armure d'Héphaïstos retourna l'attaque du Bélier agrémentée d'un feu divin. Ki-lin subit son propre assaut de plein fouet. De même qu'Héphaïstos, le saint demeurait au même endroit après l'impact, mais dans un état bien moins glorieux. Son corps fumait après l'étreinte d'une telle déflagration, du sang s'écoulait de sa bouche et de divers endroits de son corps. Il tint un instant debout avant de s'effondrer au sol, inerte.


Héphaïstos plongea son marteau vers lui afin d'en finir, mais Maui se précipita aux côtés de Ki-lin et stoppa le marteau de ses bras aux veines enflées. " Debout Ki-lin ! " cria-t-il les dents serrées alors que déjà les bras de l'armure d'Héraclès s'effritaient. Ki-lin ouvrit les yeux et discerna Maui entouré d'éclats d'armures, prêt à céder sous la pression du marteau. D'un geste il se téléporta avec Maui vers un endroit sombre de la grotte.


" Vous espérez vous cacher dans ma forge ? s'amusa Héphaïstos. Vous allez pas faire long feu, c'est le cas de le dire ! " Héphaïstos riait pendant qu'il commençait à vérifier les enclaves de son antre. Sans prendre la peine d'y jeter un œil, il libérait dans chacune son souffle enflammé. Cette prospection s'arrêta rapidement car Héphaïstos remarqua l'arrivée du vaisseau de marbre. La main serrée sur le manche de son marteau il avança au bord de la mer de lave, le regard fixé sur l'Altis.


- Et on fait quoi maintenant ? interrogea Hipparque.
- Je vais m'occuper d'Héphaïstos, répondit Hyoga. Tu récupères Ki-lin et Maui au passage et vous trouvez la sortie.


Ki-lin et Maui ne voyaient pas la situation du même œil.


- L'Altis est en vue, prévint le Bélier. Il faut détourner l'attention d'Héphaïstos.
- Laisse-moi faire, tu dois prendre le temps de récupérer.
- C'est fait.


Maui voulut protester mais Ki-lin avait déjà disparu pour réapparaître entre la mer de lave et la divinité gigantesque.


- Tu m'oublies un peu vite, annonça-t-il. Fini donc ce que tu commences.
- Avec plaisir, répondit le dieu.


Néanmoins une fois encore, l'attention d'Héphaïstos fut détournée. En évidence au sommet de l'enclume, invisible au milieu d'une large et dense aura rouge, Maui lui cria : " Eh l'estropié, viens là que j'te raccourcisse une jambe, tu marcheras peut-être droit comme ça ! "


Insulté de la sorte, Héphaïstos en rage brandit son marteau et l'abattit sur l'enclume. L'aura s'éteignit immédiatement. En soulevant son arme, le forgeron resta perplexe. Pas de chair, pas de sang. Il venait de réduire en poussières une armure vide.


Dépourvu de protection, Maui profita de sa légèreté pour sauter sur la tête du marteau. " Kia Kaha ! " lança-t-il avant de frapper le métal de toutes ses forces. Puis il rejoignit l'enclume. Le coup de marteau suivant fut le dernier. L'arme fragilisée de l'intérieur se brisa en morceaux, ce qui attisa chez le dieu une colère digne de celle qu'il nourrissait parfois contre les Olympiens.


Voyant Maui sauter de l'enclume, il ne lui laissa pas le temps de rejoindre le sol. Sa main de la taille d'un homme attrapa le guerrier au vol et se referma sur lui, insensible à une vaine résistance. Le Maori libéra pourtant la quintessence de sa force. D'un chant guerrier il grisa son énergie et parvint même à soulever un doigt du dieu.

"My knees will never bend, even facing a god.

My fist will never rest, until justice is done.

My blood feeds my body, and nourishes my soul,

My strength is my belief, and life is my reason."(9)


Héphaïstos gronda. Un moustique le forçait à s'énerver. Dans une gerbe de flammes le poing du dieu se referma. Ainsi mourut Maui, broyé au creux d'une main dont les doigts laissèrent s'écouler les filets de son sang.


"Non…" gémit Ki-lin, écoeuré par un tel spectacle. Héphaïstos se dirigeait maintenant vers lui et ses yeux enflammés laissaient entendre qu'il ne jouait plus. Ses mains s'embrasèrent, de même que son souffle. Il s'apprêtait à lancer une attaque meurtrière sur Ki-lin et l'Altis en même temps mais une voix familière l'interpella : " Un instant Héphaïstos ! "


Légère comme une brise, une jeune femme fit son apparition depuis une cavité indiscernable. Habillée de tissus arc-en-ciel, elle glissa jusqu'au sol, parée d'une jovialité si naturelle qu'elle paraissait habituelle. Ses joues roses se mêlaient harmonieusement à la clarté de ses cheveux ainsi qu'aux teintes lumineuses de ses yeux.


- Qu'y a-t-il Iris ? gronda Héphaïstos. Tu peux pas attendre que j'en finisse avec eux ?
- Justement non, l'Olympe t'interdit de les tuer.
- L'Olympe m'interdit ? J'en ai marre d'être un gamin à leurs yeux ! Pour une fois que j'ai une petite distraction, il faut encore qu'ils m'en privent ! Attend que j'en touche un mot à ma mère…
- L'attente ne sera pas longue, je ne fais que la précéder. D'ailleurs la voici.


En effet Héra, la reine des dieux, la femme du souverain du Ciel, fit son entrée dans la forge. Vêtue d'une ample robe bleu ciel, elle avançait sans un bruit. Ses poignets étaient ceints de bracelets d'or, un diadème composé de cosmos pur cernait ses cheveux bruns. Les épaules droites, Héra approchait avec lenteur, comme si de chacun de ses pas dépendait l'équilibre du monde, comme si elle savourait l'évidence de tous ces regards tournés vers elle. Nul artifice lui était nécessaire pour impressionner tout observateur. Un sourire discret révélait une assurance que rien ni personne ne semblait pouvoir ombrager.


A peine la déesse arrivée, la mer de lave cessa de bouillir, la caverne s'éclaira d'une lueur paisible et Héphaïstos rapetissa jusqu'à retrouver une taille normale. Héra commença par prendre connaissance de la situation en scrutant la grotte. Lorsqu'elle aperçut l'Altis, elle en détermina rapidement le fonctionnement puis paralysa Sheliak. Incapable de jouer, le saint de la Lyre ne pouvait plus inspirer le vol de l'Altis, ainsi le vaisseau chuta à pic et s'encastra au sol dans un fracas de roches et quelques éclats de marbre. Déduire la présence des hécatonchires fut rapide à l'écoute des geignements de mécontentement issus de la cale. Héra observa les saints, l'ange et la prêtresse d'Odin, puis détourna son attention vers Ki-lin.


- Mère, intervint Héphaïstos, laisse-moi les broyer, j'ai déjà fait le plus gros du boulot.
- Tais-toi Héphaïstos.


D'une douceur amplifiée par un ton monocorde, la voix d'Héra n'en était pas moins péremptoire. A l'attention du saint du Bélier, la déesse poursuivit :


- Quel triste spectacle de trouver les chevaliers d'Athéna en route pour assiéger le Ciel. Tremblez-vous à ce point devant Hadès que tels des agneaux vous exécutez le moindre de ses ordres ?
- Reine du Ciel… commença Ki-lin.
- Silence ! Tes flagorneries sont misérables et tes justifications inutiles. Je vous laisserai en vie dans l'espoir que de retour en Grèce vous montriez plus d'ardeur à libérer Athéna de l'étreinte de la Mort. Si toutefois votre folie vous pousse à franchir les portes du Ciel, vous deviendrez des envahisseurs et rien ne garantira plus votre survie. Pire, l'intrusion de l'armée d'Athéna dans le royaume de Zeus ne serait autre qu'une déclaration de guerre contre l'Olympe, et à ce titre Zeus se trouverait dans l'obligation d'éradiquer les agresseurs à la source en déployant les armées d'Arès contre le Sanctuaire d'Athènes. Pesez donc avec sagesse les conséquences de vos actes.


Après un silence lourd de signification, Héra fit volte face. Un simple mouvement de main suffit pour enjoindre son fils à la suivre. Avant de partir à son tour, Iris adressa la parole à Ki-lin.


- Rassurez-vous, Athéna n'est pas perdue. Dans sa clémence, l'Olympe accepte de vous aider si vous jurez fidélité à Zeus. Si tel est votre désir, offrez l'ange du Cygne en sacrifice à Zeus et votre prière sera entendue.


Le mutisme de Ki-lin répondit à Iris.


- Dommage, conclut-elle, l'un de vos anges est pourtant déjà à nos côtés. Lui n'a pas eu peur de se sacrifier pour s'offrir à Zeus.
- Quelle est cette fabulation ? interrogea le Bélier, incrédule.


L'apparition spirituelle d'une silhouette apporta les prémisses d'une réponse. Les Altinautes s'étaient rapprochés de Ki-lin, ainsi tous virent clairement se matérialiser face à eux le visage de Shiryu. L'air grave, c'est sans joie qu'il contempla un instant Hyoga et Ki-lin, ses amis d'enfance. Ceux-ci fixèrent le Dragon avec anxiété, visiblement bouleversés de trouver Shiryu dans les rangs de l'Olympe. L'ange du Dragon annonça, avant de disparaître :


" Ne cherchez plus le soleil. La lumière est dans la nuit, et à travers vos larmes. "


Aucun membre de l'équipage n'osa parler avant un long moment. Tous étaient exténués et abattus par la succession des mauvaises surprises. Ils venaient de perdre Maui, ils retrouvaient Shiryu du côté adverse et leurs ennemis n'avaient montré aucune faiblesse. Le calme de la forge permit à une lassitude jusqu'alors évincée d'envahir leurs cœurs, et bien qu'ils le chassent, un certain désespoir s'insinuait aussi en eux. Retourner sur leurs pas était hors de question mais poursuivre leur quête plongerait la Terre dans les griffes de la Guerre. Bien sûr leur avancée servirait uniquement de prétexte à l'Olympe pour engager des combats inévitables, néanmoins cette pensée n'allégeait en rien le poids d'une telle responsabilité. Entre Terre et Ciel, jamais les Altinautes ne se sentirent plus prisonniers du Destin.


Depuis près d'une demi-heure Ki-lin n'avait pas interrompu le besoin de solitude de ses compagnons. Si en cet instant chaque affliction personnelle se déployait pleinement, il savait qu'un tel plongeon vers sa propre obscurité était nécessaire afin d'apprécier à sa juste valeur tout nouveau rayon de lumière.


Lui-même avait besoin d'une telle remise en question, plongé dans l'incompréhension à la vue de Shiryu. Il connaissait de son ami l'amour ineffable pour Asae, mais leur plan n'incluait jusqu'alors aucune implication avec l'Olympe. Avait-il fini par voir d'un autre œil la vérité concernant Athéna ? Avait-il finalement choisi de se battre pour le maintien d'Athéna en tant que déesse des hommes ?


Assis en tailleur à l'écart des autres, Sheliak faisait sonner une note, toujours la même. Accord singulier et nostalgique qu'il habillait d'une complainte inaudible, porté en transe par ce son récurrent. Ses doigts saignaient d'avoir trop joué, son cœur agonisait de l'absence d'Asae.


Hyoga se tenait sur les bords de la mer de lave. Elle lui rappelait son combat contre Hagen de Merak et les pleurs inconsolables de Freya à la vue de son amant décédé. Quelle ironie de repenser alors aux noces de Hyoga et Freya, de constater que le meurtrier d'un amour partagé finisse par soigner ce cœur déchiré. Ainsi ce qu'on appelle tragédie, n'est-ce pas au final un état transitoire vers un destin inconnu duquel peuvent naître de nouvelles beautés ? Sans la mort de Hagen, Hyoga aurait eu une lignée différente et Zvezda n'existerait pas. En quelque sorte, Zvezda était la fille d'un drame. Mais quel mortel échappait à cette cruelle réalité ? Quelle famille ne connut au fil du temps que des joies et des amours non ternies de souffrance, de peur et de rancœur ? Ainsi donc, comment espérer apporter aux hommes une sérénité perdue par un passé souillé ? Même eux, les anges, ne détenaient pas cette ataraxie qu'ils désiraient offrir.


Zvezda épuisait son regard sur la cale de l'Altis où reposaient les hécatonchires. De scénario en scénario la reine tentait de prévoir quel concours de circonstance pourrait amener les géants à se soulever contre le Valhalla lorsqu'elle y serait déposée. Encore maintenant les hécatonchires ne nourrissaient aucune motivation belliqueuse envers les Ases, pourtant cela viendrait, et Zvezda passait les Altinautes en revue dans l'espoir de deviner lequel d'entre eux serait à l'origine d'un tel changement de comportement.


Intriguée par Hipparque occupé à écrire, la prêtresse vint le trouver et fit part de sa curiosité. Hipparque termina la rédaction de sa phrase avant de prêter attention à son interlocutrice. Il repoussa avec nervosité ses lunettes sur son nez, invita Zvezda à s'asseoir près de lui et dit à voix basse :


- Je suis de plus en plus sujet au doute ; toutes mes hypothèses en font naître d'autant plus et aucune ne me convient. J'essaie de comprendre les motivations d'Hadès. Il pourrait tuer Athéna dans son sommeil mais n'en fait rien, probablement car ainsi, lorsque Arès attaquera, saints et spectres devront se battre côte à côte, devant les mêmes remparts. Chacun protégera sa déité, cependant en accomplissant des miracles au nom de notre déesse, les chevaliers n'en accompliront pas moins au nom d'Hadès réfugié dans le même donjon. Protéger Athéna, c'est protéger Hadès, et réciproquement. D'ailleurs selon Ki-lin qui communique avec Shun à distance, Thanatos a confié l'armée à Bayer. Cette guerre bouleverse les répétitions du passé : contre un ennemi commun, Athéna et Hadès devront se battre ensemble pour la première fois de l'Histoire. Hadès compte certainement sur la chevalerie toujours victorieuse comme rempart, mais ensuite ? Désire-t-il vaincre l'Olympe avant d'achever Athéna et devenir maître suprême avec son complice Poséidon, ou a-t-il d'autres projets où la vie d'Athéna n'est pas menacée, comme remporter les Cieux et lui laisser la Terre en gage de pacte ?
- Je l'ignore, répondit Zvezda. Quelle que soit la réponse, je doute qu'un seul de nos dieux ne survive au Ragnarök. Leur destinée est de disparaître et le monde avec eux. Et pourtant nous voilà tous en chemin avec l'espoir de changer l'inéluctable. Car ce n'est pas tant la mort qui importe mais la façon de la rejoindre.
- En route ! clama Ki-lin à l'attention des Altinautes épars.


C'est avec soulagement que chacun rejoignit le capitaine à quelque distance de l'Altis. Le vaisseau de marbre gisait là, immobilisé après sa chute. Ki-lin se tourna vers ses compagnons, le visage orné d'un rictus encore incompréhensible. Il semblait satisfait, gratifié d'une confiance réconfortante.


" Mes amis, commença-t-il, nous avons laissé parler les affres de nos cœurs. Oublions-les désormais, ne leur laissons plus l'occasion d'assombrir notre esprit, car nous sommes les chevaliers de l'espoir et à ce titre les doutes propres à l'humanité ne serviraient qu'à ternir l'exaltation indispensable à notre réussite. Laissons en cette caverne les questions qui nous étreignent afin de nous diriger avec un esprit épuré vers les réponses qu'il nous est encore impossible de concevoir. Il est peu de certitudes sur lesquelles nous pouvons appuyer notre foi, cependant nous savons quelle cause nous pousse à croire en le succès de notre quête. Nous ne sommes pas conquérants, nous ne désirons ni pouvoir ni richesse, nous brûlons nos vies afin de permettre à celles que nous sauverons de s'épanouir dans un monde pacifié. Si nous sommes insignifiants, notre succès, lui, signera le salut des hommes, ainsi c'est sans peur que nous nous élèverons vers les cieux.


" Durant des millénaires Athéna a œuvré pour le maintien de la paix, sa chevalerie a offert aux hommes la possibilité de croître en liberté en savourant la fertilité de Gaïa. La pérennité d'une telle œuvre repose aujourd'hui en nos mains. Démontrons au Ciel la volonté des hommes, le potentiel créateur qui sommeille en eux et leur altruisme imbibé de respect, lisons en nos corps les origines cosmiques de notre existence et rayonnons tel le soleil dont nous sommes les protégés. Nous sommes étoiles et galaxies, en chacun de nous repose l'univers qui nous contient, ainsi même un dieu ne saurait éteindre notre volonté poussée à son paroxysme. Puisons la quintessence de cette infinité pour franchir toute entrave et atteindre Zeus afin de lui présenter les vertus humaines garantes du salut de notre espèce. Nous portons les couleurs de l'humanité ; allons en éclairer le Ciel. "


Ce discours gonfla les Altinautes de courage. Une certaine impatience se lisait maintenant sur leurs traits : ils désiraient reprendre la route au plus vite, galvanisés à tel point que toute barrière leur semblait franchissable. Lorsque Ki-lin ajouta que de la foi fleurissait des aides inattendues, il confirma ses paroles en avançant vers l'Altis et en clamant, les bras levés :


" Au nom d'Athéna, j'invoque la naissance de l'Altis ! "


Les feuilles de l'olivier furent soudainement agitées. Elles ondoyaient et chantaient, secouées par un vent d'origine inconnue. L'arbre fut alors cerné d'une aura dorée qui se répandit tout autour du vaisseau. De fines veinures se propagèrent au sein du marbre et ces lignes de faiblesse cédèrent sous une bourrasque violente. Le marbre de l'Altis craquela et se brisa en poussières innombrables, révélant un navire dont la coque était composée de bois, dont le chêne à la ramure verte transportait de nouveau une sève vitale, dont les ailes de la coque firent luire des myriades de plumes, dont Nikè aux yeux tristes rayonnait de reflets d'ivoire. Les trois paires d'ailes se détachèrent du bois, tel un oiseau déploie pour la première fois ses plumes, puis deux souffles distincts s'engouffrèrent respectivement dans ces ailes et parmi le chêne pour soulever l'Altis à quelques mètres du sol.


" Bonjour " dirent deux voix en chœur, dévoilant la présence des vents Zéthès et Calaïs, fils de Borée le vent du Nord.


Les saints, l'ange et la reine sautèrent à bord, impressionnés dès leur arrivée sur le pont de sentir si clairement la vie recelée en les veines de l'Altis. Instantanément les vents soulevèrent le navire dont la flexibilité surprenait après n'avoir connu qu'un édifice figé dans la pierre. Depuis le chêne, Calaïs envoya une brise vers Sheliak pour lui souffler " Nous portons l'Altis dorénavant, mais que cela ne t'empêche pas d'embellir notre vol du son de ta voix… "


Ki-lin finit par découvrir un couloir parmi les lacis des roches de la voûte. Au sein d'une obscurité digne d'un aveuglement, ils ne surent qu'ils venaient de trouver la sortie qu'à la vue de la lune au repos dans un ciel noir. Hipparque ne put contenir une exclamation de satisfaction, pourtant il ravala vite sa joie. Aucune étoile n'éclairait le ciel, et de la sorte il leur était impossible de s'orienter. Comment alors trouver la voie vers Jupiter ? Chacun scrutait le ciel en recherche d'un signe mais rien ne s'offrait à leurs yeux. L'Altis débouchait sur un espace ouvert sur l'infini dont l'absence de repère constituait le meilleur labyrinthe.


Hipparque prévint qu'en connaissant la date et l'heure exacte il pourrait après de longs calculs définir leur position par rapport à la lune, cependant cela lui prendrait plusieurs heures et tous savaient qu'ils ne disposaient pas d'un tel temps à perdre. Le rire de Hyoga mit fin aux délibérations. L'ange déclara :


" Rappelez-vous les paroles de Shiryu : 'Ne cherchez plus le soleil. La lumière est dans la nuit, et à travers vos larmes.' Pour ceux qui doutaient du Dragon, voyez ce qu'il nous offre. "


Le Cygne déploya ses ailes et s'envola. Il tournoya autour de l'Altis avec grâce, visiblement heureux de son parcours aérien. Les plumes du Cygne libérèrent une neige rapidement transformée en pluie. Humectés de gouttes célestes, les Altinautes contemplaient ce spectacle silencieux, entourés d'une pluie improvisée. L'armure du Cygne issue des glaces éternelles renvoyait alentour les rayons de la lune. Les rais lunaires ainsi réorientés frappaient au hasard le rideau d'embruns. Personne ne comprit le but d'un tel vol, jusqu'à ce que Hyoga se stabilise dans les airs.


" Regardez ! " dit Zvezda, et chacun tourna les yeux vers la direction opposée de celle de l'ange. Alors tous virent dans le ciel, diaphane, éphémère, un arc-en-ciel nocturne.


- Je vois, murmura Ki-lin. Iris se déplace le long d'arcs-en-ciel et Hyoga est parvenu à dévoiler l'un d'eux. J'ignorais l'existence de tels arcs-en-ciel sans soleil. C'est magnifique…
- Voici donc le chemin à suivre, commenta Hipparque. Cependant sa courbure nous donne une direction et non un cap. Cette imprécision risque de nous faire perdre de nombreuses heures, mais j'imagine que c'est mieux que rien.
- A vos postes ! intima Ki-lin. Hipparque, va en haut du chêne et observe tout nouvel élément qui pourrait nous aider à préciser notre trajectoire. Dans le même temps continue tes calculs pour déterminer notre position. Zéthès, Calaïs, ne ménagez pas vos efforts, nous ne serons jamais trop en avance. En avant mes amis, partons rejoindre les dieux.


Les vents dans les ailes et dans la voile sylvestre, déjà l'Altis s'éloignait de la Terre vers un univers à découvrir. Sheliak s'assit contre Nikè puis emprunta la voix d'Orphée qu'il versa dans les cieux :


" Je supplie Jupiter foudroyant, roi tout-puissant qui régit toutes choses, dieu enflammé, retentissant, qui habite les airs et commande aux nuages qui engendrent la foudre, dieu terrible, indomptable et invincible, d'accorder à notre existence une fin tranquille et heureuse. "(10)







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Notes


(8) Synesthésie : du grec syn (union) et aesthesis (sensation), est une condition neurologique par laquelle deux ou plusieurs sens sont associés. Mode de perception selon lequel, chez certains individus, des sensations correspondant à un sens évoquent spontanément des sensations liées à un autre sens. Le cas le plus fréquent est la synopsie ou audition colorée.

(9) Poème de Maui :
Mes genoux ne ploieront jamais, même face à un Dieu,
Mes poings ne se reposeront pas avant que justice soit faite.
Mon sang nourrit mon corps, et alimente mon âme,
Ma foi est en ma force, la vie est ma raison.

(10) Hymne d'Orphée : 'Parfum de Jupiter Foudroyant'

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