Acte V - Le Ciel deviendra noir



Deux heures après le déluge, la respiration de vagues baignaient les pieds d'Asae. Le soleil parait le Cap Sounion d'un voile de chaleur dorant les bras de la déesse. Lorsque le roulement des eaux se figea face elle, Athéna sut que Poséidon l'écoutait.


La voix empreinte d'une affliction profonde, Asae s'attrista :


- Pourquoi Poséidon ? Tu m'as trahie…
- Mes enfants sont morts, Athéna, ils ont sauvé ton Sanctuaire et tu n'as rien fait pour les protéger. Ce fut ton choix, ton discours de justice. Accepte-en les conséquences.
- Ce combat fut une mascarade, s'écria Asae. Sont-ce là les rois Atlantes qui sans tenter le moindre combat honorifique abandonnent dès le premier assaut et se suicident de désespoir ? Tu le savais n'est-ce pas ? Tout était prévu. Ainsi tu déterres de nouveau la hache de guerre, et avec la complicité d'Hadès tu entraînes mon peuple à la mort. Tes enfants représentaient si peu pour toi qu'ils ne furent que les pions de ton jeu ?
- Quand bien même ce serait le cas, je te rappelle que tu es une déesse. Il t'incombait de prévoir chaque éventualité, et pour commencer, tu aurais dû t'assurer que tes chevaliers légendaires soient d'une plus grande efficacité. Ta route est pavée d'erreurs, Asae. Reste effrayée par tes pouvoirs et bientôt d'autres peuples rejoindront les Athéniens dans le royaume d'Hadès.


Asae ne répondit pas. Elle baissa la tête, refusant de laisser apparaître sa lutte contre ses larmes. Poséidon conclut :


- Tu as une semaine avant que les eaux ne commencent à monter. Ne laisse pas les populations menacées sombrer comme ton peuple. Au revoir ma nièce. Un jour peut-être, tu me remercieras.





Quand Asae approcha l'Acropole, elle se mordit les lèvres jusqu'au sang. Lorsqu'elle croisa Shiryu dans le temple de la Balance, elle s'écroula dans ses bras et ne retint plus sa douleur exutoire. Athéna pleurait. Ses larmes brûlaient la peau du Dragon d'une peine inconsolable.


- Je me hais, Shiryu. Comment est-ce que j'ose encore vivre ? J'ai mal, j'ai si mal. Je m'en veux tellement. Je n'ai vécu que dans mes rêves, et les doutes de l'adolescence me servaient d'excuse pour me cacher derrière mes chevaliers. Je suis inutile. Mon peuple est mort, mes mains n'ont pas bougé. Ceux que je devais protéger, je les ai perdus. Je croyais ma joie suffisante à leur bonheur, mon insouciance me berçait d'une sérénité que je n'ai pas su transmettre, je conservais égoïstement mes espoirs sans apprendre à voir ceux qui en avaient le plus besoin.
- Tu leur as donné ton amour, Asae. Ils le sentaient dans ta peur de les perdre. Depuis les Panathénées, les poètes chantaient tes louanges sous les acclamations des spectateurs, ils se rassuraient d'être les brebis guidées par ton cœur altruiste. Le Sanctuaire a vécu ses derniers instants dans un respect total à ton égard. Les hommes savent pardonner, et même dans leur dernier cri ils ne condamnèrent que leur ignorance. Tu leur as offert ton amour sans en garder pour toi-même.
- Mais quel amour ? Je ne sais pas ce que veut dire ce mot. Est-ce ce lien qui me lie à toi d'une présence éternelle, est-ce cette mort de l'âme que j'éprouve à la perte de mon peuple ? Est-ce ton regard où chaque jour je devine les reflets de Shunreï ? Ou est-ce cette curieuse sensation, ce désir incontrôlable de voir Sheliak, de fermer les yeux pour entendre sa voix, sans rien dire, juste qu'il soit là, et que les appels de mon cœur puissent enfin se lancer sur une route fleurissante, un chemin sur lequel je me sentirais légère, portée avec passion vers l'épanouissement de la découverte. Comment trouver son chemin dans le flou de ces attirances ? Il y a tant de choses que je ne comprends pas, et mes erreurs se comptent en vies humaines.
- Tu confonds amour et attachement, mon enfant. L'amour est bien mystérieux c'est vrai, il revêt des myriades de facettes dessinant les constellations de notre vie, et il n'en existe ni carte ni limite. Tu dois aimer les hommes dans leur ensemble, Asae, et même si cela implique des sacrifices, la quiétude d'une vie de don sera ta récompense puis ton cadeau aux hommes.
- Que dois-je faire, Shiryu ?
- Ne pas perdre foi en tes ressources, et accepter la qualité nécessaire à tout chevalier et indispensable à un dieu : le courage.


Aux premiers pas du Grand Pope dans la demeure du Dragon, Asae sécha ses larmes et se redressa. Ki-lin s'agenouilla. " Déesse Athéna. " Asae contenait du mieux qu'elle le pouvait les sentiments mitigés éprouvés à l'égard de son représentant. Son idée d'en appeler à Poséidon avait coûté la vie des Athéniens et il n'en semblait pas perturbé. Pourtant elle devait reconnaître que sans les Atlantes, elle-même serait peut-être déjà dans l'autre monde, entraînant dans son sillage tous les peuples de la Terre. Il l'avait guidé lorsqu'elle le réclamait, et lui aussi avait le droit de se tromper. Maintenant, de nouvelles décisions s'imposaient.


- Ki-lin, demanda Asae, autrefois ton maître Mü est parvenu à ramener Shaka et Ikki de la dimension dans laquelle ils étaient prisonniers. Sais-tu où se trouve Myrddin ? Peux-tu le rappeler au Sanctuaire ?
- Hélas, Myrddin a été envoyé dans un lieu protégé. Il ne se trouve ni sur Terre, ni au Ciel ni aux Enfers, et son cosmos y reste inaccessible.
- J'ai tant entendu parler des chevaliers d'or, commença Asae presque contre son gré. Toi dont Saori a fait le Grand Pope du Sanctuaire, toi qui es le dernier des saints légendaires du Zodiaque, quand me montreras-tu enfin l'étendue de tes pouvoirs ?
- Pardonnez ma faiblesse, Athéna.


Asae s'en voulait déjà d'avoir laissé cette remarque transpirer de sa rancœur. Devant la gêne de la jeune femme, Ki-lin enchaîna :


- Je comprends vos doutes à mon égard. Mon ignorance est d'ailleurs la raison de ma visite. J'ai besoin de vos lumières.


Ki-lin saisit des plis de sa robe un éclat de métal aux lueurs nocturnes.


- Les chevaliers d'argent ont ramené de l'Averne un fragment du surplis de Morphée. Son analyse apporte un résultat étonnant. Les surplis créés par Hadès sont composés de diamants, d'eau du Styx et de cendres d'étoile.
- De cendres d'étoile ? répéta Asae. J'en ignorais jusqu'à l'existence.
- Celles des surplis des dieux, juges et spectres ne sont liées à aucune constellation et échappent donc au contrôle d'Athéna, néanmoins les répliques spectrales des armures d'or me laissent perplexes. Athéna commande aux constellations ; elle y puisa d'ailleurs la poussière d'étoile utilisée pour la confection de ses armures. Comment Hadès a-t-il pu se procurer les cendres de ces astres ?
- Elles sont venues à lui, déclara Shiryu. Quand un chevalier meurt, une étoile s'éteint. Où ailleurs qu'aux Enfers ses cendres se verraient destinées ?
- Mais si Hadès conserve ces reliques depuis les temps mythologiques, il doit alors pouvoir créer une réplique de n'importe laquelle des armures d'Athéna.
- Non, rétorqua Shiryu. Une des armures échapperait à la règle. Elle n'a eu de tout temps qu'un seul porteur, et cette constellation est éternelle car elle renaît de ses cendres : le Phénix.
- J'imagine aussi que si ces copies d'armures sont formées des restes d'astres célestes, ces protections ne peuvent être portées que par de précédents saints d'Athéna. Or jamais des chevaliers n'accepteraient une telle offre. Shion et les autres ne le firent que pour tromper Hadès. Néanmoins le combat de Myrddin a révélé l'appartenance passée de Minos à la chevalerie d'Athéna. S'il était le saint du Taureau, il se pourrait qu'Eaque et Rhadamanthe aient eux aussi été des chevaliers. Comment concevoir une trahison telle qu'ils devinrent les juges du royaume des morts ?
- Les réponses ne se trouvent qu'en la mémoire d'Athéna.


La jeune déesse baissa les yeux. Elle ignorait tout de son passé divin.


- N'y pensons plus pour l'instant, intima Shiryu. Thanatos est désormais maître des spectres. La force des Enfers demeure une menace pour le Sanctuaire, il faut agir avant son déploiement.


Sourde au silence qui suivit, Asae comprenait trop bien la nécessité d'une décision qui lui coûterait. Il n'y avait plus de choix cette fois ; son devoir de déesse se dessinait parmi les échos de sa mémoire.


" Reste effrayée par tes pouvoirs et bientôt d'autres peuples rejoindront les Athéniens dans le royaume d'Hadès. "

" Accepter la qualité indispensable à un dieu : le courage. "

" Rends-toi aux Enfers et tu auras la réponse. "


D'une voix volontairement assurée, Athéna déclara :


- Trop de morts pèsent déjà sur ma conscience, je refuse de voir d'autres vies brisées en mon nom. Hadès désire me parler ? Soit, je répondrai à son appel. Nous partons immédiatement pour son royaume souterrain. M'accompagnes-tu, Shiryu ?
- C'est un honneur.
- Bien. Ki-lin, tu veilleras sur la montagne sacrée avec les saints de ton choix. Envoie aussi sans attendre un messager prévenir les habitants des contrées bientôt immergées par Poséidon. Ils sont tous les bienvenus en Attique, quel que soit leur nombre. Nous reconstruirons sur les ruines d'Athènes, avec et pour eux.
- A vos ordres, ma déesse.
- Ce n'est pas tout. L'absence du chevalier de l'Autel n'est plus tolérable. Qu'on le trouve, où qu'il soit. Il est grand temps qu'il rejoigne nos rangs. Enfin, votre silence concernant Phidias a assez duré. J'exige de connaître la raison de son isolement. Et quelles que soient les activités du Sculpteur, qu'il les abandonne. Une nouvelle mission lui incombe désormais.





Il était difficile d'imaginer que quelques heures auparavant s'élevait encore sur cette plaine déserte la splendide Athènes. Plus rien n'en restait sinon quelques racines de piliers brisés. Le Sanctuaire n'avait pas résisté non plus. Les temples du Zodiaque épargnés et la forêt d'oliviers se devinaient comme les dernières lumières de la civilisation athénienne.


Assis sur un rocher, Sheliak contemplait la montagne sacrée. Athéna y demeure ; Asae est en vie.


Hipparque courait d'un endroit à l'autre, les mains dans ses cheveux broussailleux, les yeux désespérément avides de retrouver ne serait-ce que qu'un cahier ou un livre. Il bredouillait frénétiquement les formules et les phrases qu'il avait si longuement élaborées. Il hésitait à se jeter dans la mer et chercher sans relâche ses anciennes notes, mais il savait cette peine inutile. Il lui fallait réécrire, dès maintenant. Du plastron de son armure il délogea son dernier carnet puis se mit à rédiger dans une écriture illisible.


Maui n'avait plus parlé depuis sa défaite. Mais plus que sa fierté émiettée, sa honte lui faisait pousser des gémissements inquiétants. Neferia essayait en vain de le calmer, mais parcourant les lieux d'une marche aléatoire, le Maori grattait ses tatouages jusqu'au sang comme s'il cherchait à les effacer. Il frappait ses yeux rougis pour en chasser les images qui brûlaient sa raison. Combien d'hommes avait-il tué ? Des centaines. Combien d'Athéniens avait-il sauvé ? Aucun. Que demeurait-il de son statut de chevalier ? Un corps nu couvert des poussières de son armure. La plaine ravagée lui rappelait si parfaitement le cauchemar de Morphée qu'il en devenait aveugle. Plus rien ne lui renvoyait les rayons du soleil. Des larmes ensanglantées colorèrent les joues de Maui. Il se mit à rire sans raison, puis roula au sol en frappant ses tempes. Son esprit apeuré s'échappait vers l'assurance de la folie.


Bayer et Tito écoutaient Oisin chanter une ode aux défunts. Le chant langoureux prononcé par la voix vacillante de tristesse de l'Irlandais démontrait douloureusement combien chaque homme, chaque femme, et tous ces enfants étaient chers à Oisin. Ils furent pour lui autant de parents, d'amis, ou d'inconnus que le temps aurait permis de connaître. Oisin puisait sa force dans les relations humaines, c'était pour eux qu'il était devenu chevalier.


Adieu, Athéniens. A jamais vos sourires et vos rires me rappelleront la nécessité de savourer la joie de la présence. Puisse ma voix escorter vos âmes dans votre dernier voyage.


- Tais-toi Oisin ! ordonna Zeuxis à peine arrivé. Tu brises le silence du recueillement.
- Laisse-le, dit Bayer. C'est sa façon de pleurer, il en a besoin.
- Je n'ai pas de leçon à recevoir d'un rasta de ton genre, s'énerva le Peintre.


Tito saisit le poignet de Zeuxis d'une étreinte impérieuse.


- Ta gueule Zeuxis, somma-t-il. Si tu veux du silence commence par arrêter de brailler. Va voir ailleurs.


Interloqué par l'affront de celui qu'il croyait être son ami, Zeuxis s'éloigna après un soupir de mépris. Il changea de direction quand il vit dans les parages l'apprenti pitoyable qui n'avait pas arrêté les juges.


Altaïr scrutait le ciel lumineux à la recherche d'une étoile égarée. " Myrddin, où es-tu ? " L'Indien avait beau ouvrir son esprit aux bruissements des âmes errantes, aucune ne lui souffla le nom du druide. A son tour, Altaïr se sentit perdu. Sans l'aide de son maître, jamais il n'obtiendrait l'armure de l'Aigle. Même si le Grand Pope l'avait sacré chevalier, lui ne se considérait pas mieux qu'un apprenti, et son incapacité à localiser l'homme à qui il devait la vie finissait de le convaincre de son inutilité. Etait-il vraiment destiné à devenir chevalier ? Rien ne lui semblait plus incertain.


Les premiers nuages firent leur apparition lorsque Athéna, Ki-lin et Shiryu franchirent la gorge de l'Acropole. Les chevaliers se réunirent dans l'instant.


Maui ne pouvait retenir des tressautements convulsifs. Il regardait autour de lui avec crainte, prêt à recevoir à chaque seconde la prochaine apocalypse. La déesse s'avança vers lui et plongea la main dans ses cheveux noirs. Le Maori cessa d'haleter, cependant son regard restait vide. Il baissa la tête comme un vieillard fatigué, puis ne bougea plus. Dans un mélange de tendresse et de pitié, Neferia passa son bras autour de la solitude de Maui. Asae l'en remercia d'un sourire difficile.


Le calme retrouvé permit au Grand Pope d'annoncer ses ordres. Devant la compassion de Neferia, Ki-lin la nomma messagère du Sanctuaire. Elle porterait l'invitation d'Athéna aux peuples délogés, elle en profiterait pour retrouver trace de Saon, mais avant, lorsque Ki-lin aurait réparé l'armure d'Héraclès, elle devrait escorter Maui jusqu'à Olympie et l'y laisser. Si le saint retrouvait la raison, il reviendrait.


Le Grand Pope désigna ensuite les protecteurs du Sanctuaire. Naturellement, Oisin défendrait l'entrée de la montagne précédant les temples du Zodiaque. Altaïr surveillerait les alentours, dont la mer d'oliviers.


Lorsque Ki-lin ordonna à Sheliak d'accompagner Oisin, les chairs d'Asae tremblèrent en leur sein. Sheliak laissa percer sa surprise à travers un regard haineux envers Ki-lin, néanmoins la caresse d'une corde de sa lyre suffit à l'apaiser.


" J'aimerais vous accompagner " dit Sheliak, cachant à peine son espoir d'entendre Athéna accéder à son souhait. Mais il n'en fut rien. Les lèvres d'Asae s'entrouvrirent telle une brise hivernale, juste assez pour laisser pénétrer un unique rayon de soleil au goût amer. Ses yeux et ses pensées portaient avec émulation leur tourment au plus haut.


Sensible aux doutes d'Asae, le Grand Pope déclara :


- Je reconnais bien là ton courage, Sheliak. Tu veux suivre Athéna et ses chevaliers sans même savoir où ils se rendent.
- Aux Enfers j'imagine.
- En effet, mais il en existe différentes entrées. Ils franchiront celle du Péloponnèse, au Cap Ténare.


L'armure de la Lyre fut secouée d'un frisson lointain. Le Cap Ténare… Sheliak ne l'avait jamais vu, mais en ressentant la détresse de son armure, il comprit rapidement. Ce gouffre fut celui par lequel Orphée s'était lancé à la recherche d'Eurydice.


- Ta lyre porte encore aujourd'hui les plaies béantes de la disparition d'Eurydice. Pour toi, je ne peux prendre le risque de t'y emmener. Tu risquerais d'y découvrir une souffrance oubliée et inaliénable, et ton âme s'en trouverait affectée à jamais.
- La souffrance ne m'effraie pas, elle est depuis toujours ma plus fidèle compagne. Les seules lumières réconfortantes s'illuminent dans ma vie aux côtés d'Athéna. Qu'importe les élans délétères de mon cœur si j'y gagne la satisfaction de protéger notre déesse.
- Les sentiments ne se contrôlent pas comme un air de musique, Sheliak. Les chemins du Ténare te mèneraient sur des sentiers déroutants. Tu resteras donc au Sanctuaire, et si tu chéris la paix, tu chanteras ses louanges. La Victoire a besoin de poètes.


Le Grand Pope n'attendit plus de réponse. Il désigna Zeuxis, Tito, Hipparque et Bayer comme les accompagnateurs d'Athéna et Shiryu. L'ange du Dragon n'était pas intervenu, pourtant son regard discrètement tourné vers Asae laissait deviner qu'il sondait les méandres hasardeux de l'esprit de sa protégée.


Il était temps de partir. D'un sourire affectueux Asae salua Oisin et Altaïr. Elle aurait aimé parler, leur souhaiter bon courage, mais chaque mot eut été empreint d'une sonorité d'adieu, ainsi Asae se tut.


Face à Sheliak, un silence invisible se colora d'éternité. Les yeux de l'Arabe rivés sur le visage d'Asae s'aventuraient le long de ses mèches, glissaient sur ses cils puis longeaient sa joue où se mariaient ombre et lumière. Vers les vallées de ses lèvres, Sheliak implora silencieusement :


" Un mot… Asae, s'il te plait. Ne me laisse pas orphelin de ta voix… juste un souffle, un sourire. Je t'en prie… Athéna. "


La déesse aux yeux clairs entoura la main libre de Sheliak de ses doigts légers comme un nuage. Le contact de leurs mains nimbait de volupté l'apparente tristesse d'Asae.


" Sans lui, pensait-elle, comment tiendrai-je ? Combien de larmes verserai-je avant l'arrêt de mon cœur ? Il éclaire mon imaginaire, il fleurit mes pensées et dans mes chairs c'est la vie que je sens. L'espoir de ses mains couvre mon corps d'une attente interdite, et cette force amoureuse devient le lit de ma peine. Puissé-je m'y endormir d'un sommeil éternel, oublier les combats, abandonner la douleur, ouvrir enfin mon cœur à l'élu de mon âme, être sienne pour toujours. Hélas, je mesure mon amour aux entailles de mon cœur. Les barreaux du devoir emprisonnent mes désirs, et pour notre déesse, mes frissons amoureux sombrent dans le Léthé. Adieu Sheliak, j'aurai aimé t'aimer. "


La déesse s'en alla, immédiatement suivie du Dragon et de son escorte argentée.





Sur les bords de l'Egée, Neferia attendait Maui. Son regard traversait la mer vers son Egypte natale. Ce qu'elle craignait le plus au monde venait d'arriver à Asae. Pour un souverain, la mort de son peuple concurrençait en douleur la perte d'un enfant par une mère. Pauvre Asae. Comment se relever après une telle perte ? Neferia serra les poings. Le visage du Grand Pope à son esprit, elle rageait à la pensée qu'il savait certainement ce qui allait se passer. Lui seul parlait atlante, et il avait envoyé tous les chevaliers en Averne car la condamnation du Sanctuaire était programmée, peut-être bien par lui-même. Elle le haïssait, et cette hargne exacerbait son impatience à tuer Ki-lin comme elle se l'était juré.


Neferia répondait à tous ses doutes par la culpabilité du Grand Pope. Lors de son entraînement en Corse, le scribe Senmout devait lui enseigner six mois dans l'année les connaissances et la sagesse nécessaires à la gouvernance d'un pays. Pourtant les trois dernières années, Senmout ne s'était plus présenté, et depuis Neferia avait perdu tout contact avec l'Egypte. La princesse était tentée d'incriminer une nouvelle fois le Grand Pope : Ki-lin filtrait probablement les communications entre Neferia et son vizir Rekhmirê. Que la princesse soit écartée de son pays et Ki-lin gagnerait un autre chevalier dans ses rangs, un autre saint sacrifiable au moment opportun.


Pour parfaire ces actes déshonorants, le Grand Pope lui ordonnait d'abandonner Maui, car c'était bien d'un abandon qu'il s'agissait. Voilà donc le destin des chevaliers dans le besoin ? Eliminés car inutiles ? Ki-lin s'arrangeait aussi pour éloigner le Dauphin, sa principale adversaire, en l'envoyant en mission au-delà des mers. Enfin il séparait une nouvelle fois sous des prétextes fallacieux Sheliak et Asae, alors que le légendaire chevalier Pégase demeurait la preuve qu'un amour humain se gorgeait d'une force divine. Oui, Seiya et Saori s'aimaient, et de cet amour Seiya était devenu invincible. 247 ans auparavant, après s'être relevé plus qu'aucun mortel, Seiya s'abandonnait finalement à la mort, le sourire aux lèvres car Saori était définitivement sauvée. Pourquoi le Grand Pope refusait-il l'épanouissement de Sheliak, pourquoi réfrénait-il à ce point les attractions inspiratrices des deux adolescents amoureux ?


" Maudit sois-tu, chevalier indigne du Bélier. Chacune de tes bassesses nourrit mon cosmos d'une aura vengeresse. Et toi Poséidon, toi dont mon corps a accueilli l'esprit divin, n'as-tu été qu'un traître toi aussi ? Vous, dieux grecs, vous savez si bien prendre des vies… êtes-vous donc incapables de donner sans reprendre en retour ? "


A ces mots le pendentif de Neferia scintilla. Les vagues du cristal d'orichalque générèrent une goutte d'écume transportée par les vents au large de l'Egée. Alors sortit des eaux un cheval magnifique. Sa silhouette lointaine se rapprochait à une telle vitesse qu'elle semblait voler plus vite que le vent. Neferia l'eut aisément pris pour Pégase mais son dos ne portait aucune aile. Il galopait sur les flots avec une célérité prodigieuse. Sa robe rouanne était pommelée de gris, sa crinière ivoire s'élançait jusqu'à la queue, et de ses paturons balzanés naissaient de courtes ailettes accordant au cheval né des flots la rapidité d'un songe.


Arrivé sur la plage, il stoppa net sa course dans une gerbe de sable. Neferia distingua alors sur son chanfrein une fine liste aux allures de trident. La princesse sourit. Elle caressa le cheval et remercia Poséidon. Cette monture inattendue n'était pas seulement un moyen d'accomplir rapidement ses missions, elle lui permettait aussi de regagner l'Egypte à tout moment. Avec un tel coursier, la Méditerranée ne parut jamais plus petite à Neferia. Cependant l'heure du retour n'avait pas encore sonné.





Deux ans d'entraînement en solitaire m'ont complètement détaché d'Elsighorn et Raja. Je n'y repense que pour orner ma concentration d'une rancœur fortifiante. Ils m'ont trahi. Mes parents se tuent, eux m'abandonnent, et mon maître me néglige. Je ne peux avoir confiance qu'en moi. Qu'importe désormais. A partir d'aujourd'hui je suis mon seul maître : j'ai franchi la dernière épreuve, j'ai atteint la canopée du Lynx. Au pied des arbres doit donc se trouver l'armure d'argent du Lynx, je suis un chevalier d'Athéna…


Mais au pied des arbres, seules les feuilles cramoisies d'automne m'attendent. Dans une incompréhension mêlée d'une profonde déception, je rentre au chalet où tout s'éclaircit de sombres révélations. Elsighorn et Raja sont là, bras dans les bras, et la main de mon ancien frère est posée sur l'urne sacrée du Lynx. Perdus l'un pour l'autre, ils ne remarquent pas ma présence et murmurent des mots lointains.


Traître… tu voulais donc tout pour toi, Elsighorn, l'amour et la gloire ? Tu voles mon armure et mon dernier espoir ? Vous riez de moi ? Je vous hais… JE VOUS HAIS ! hurlé-je, et lorsque mon cri s'étouffe, mon bras se couvre de sang, mes doigts pulsent des derniers battements du cœur d'Elsighorn. Ses yeux terrifiés ne se ferment plus ; et Raja disparaît en hurlant. L'armure du Lynx est mienne.


Depuis notre arrivée aux Enfers, je ne peux m'empêcher de réfléchir. La proximité de la mort ne m'effraie pas, ma mère m'en a donné un avant-goût en fracassant sous mes yeux le crâne de mon père. J'ai aussi goûté à la facilité de tuer mon seul ami. La vie m'a toujours écœuré au point que seules les tragédies me semblent naturelles.


Et pourtant… je pense que j'ai changé. Je me croyais seul au monde, cerné de traîtres opportunistes, mais je me trompais, et Oisin a su m'ouvrir les yeux. Il s'est donné à moi, simplement, sans rien attendre, ne serait-ce qu'un remerciement que je n'ai pas su lui donner. L'amitié… est-ce ce sentiment que partagent Oisin, Sheliak et Altaïr ? Alors oui, ma force brute n'est rien si elle en reste dénuée. J'ai cru jusqu'à maintenant que s'ouvrir aux autres donnait à leurs épées accès aux fibres traumatisées de mon cœur. Or Oisin y a versé une douceur oubliée depuis l'abandon d'Elsighorn. Je ne reviendrai pas en arrière, je ne corrigerai pas mes erreurs, cependant je ne le conçois qu'après seize ans d'une vie cruelle, je peux être pardonné. Est-ce là la vertu des chevaliers ? Pardonner ?


Et Asae, que pense-t-elle de moi ? Elle ne m'a fait aucun reproche, pas même quand mes coups ont lacéré Altaïr jusqu'à l'agonie. Je me sens si inculte. Je ne comprends plus la vie, mais ce que je vois désormais, c'est l'amour des hommes dont Asae rayonne, et bien que je réalise difficilement comment une mortelle puisse incarner une déesse, je sens enfin par la chaleur d'Oisin combien je veux croire en elle, et à quel point ma souffrance est risible face à la sienne. Sheliak, je t'envie presque d'avoir aimé Athéna depuis le début. J'ai tellement de retard, mais mon apprentissage ne souffrira plus de délai. Puisque les valeurs d'Athéna prônent la béatitude discernée chez Oisin, alors oui, je ressens et j'accepte la naissance de la foi, et ma vie trouve enfin un sens dans la protection d'Athéna. Je suis fier d'être chevalier, il est temps que j'en sois digne. J'ignore ce qui nous attend, fragile Asae, mais je serai là, pour toi.


- A quoi tu penses ? demanda Bayer.
- A Oisin, répondit Tito dans un sourire. Il est surprenant.
- En parlant de surprise, intervint Zeuxis, j'espère qu'il sera vigilant cette fois. Les spectres sont d'une autre trempe que les revenants du lac ! S'il s'amuse à les guider dans l'enceinte sacrée sous prétexte d'hospitalité…
- Tu ne devrais pas le sous-estimer, coupa Hipparque. Ce n'est pas un hasard si Shina qui portait la même armure qu'Oisin fut un redoutable chevalier d'argent. En effet, la constellation d'Ophiuchus a la particularité de traverser l'écliptique. Une partie de ses étoiles y baigne, trop peu pour l'inclure dans l'écliptique, mais assez pour qu'elle reçoive les traits de lumière dont se gorgent les constellations du Zodiaque. D'un certain point de vue, Ophiuchus est bigarrée d'or et d'argent. L'inspiration chevaleresque qui en découle ne doit donc aucunement être négligée. Ajoute à cela le cœur altruiste d'Oisin et tu auras une idée de l'énergie que dissimule le saint d'Ophiuchus.
- Bien, bien, acquiesça vaguement Zeuxis. Le temps n'est plus discours, nous arrivons.


Asae et Shiryu stoppèrent devant la Porte des Enfers. Gravée dans la pierre, une inscription prévenait : "Vous qui entrez ici, laissez toute espérance." La déesse se tourna vers ses chevaliers et leur déclara, le sceptre de la Victoire à la main :


- Ne franchissez pas ce porche. Désormais, c'est à moi de vous protéger.


Sur la berge de l'Achéron, devant la barque du nocher, une femme vêtue d'une robe de deuil attendait Athéna. Sa chevelure noire tombait jusqu'à ses mains gantées, ses bas nus transportaient les odeurs des moissons, des fleurs ceignaient ses chevilles.


Perséphone ne gratifia l'arrivée d'Asae d'aucun sourire. Lorsque Shiryu tendit l'obole au nocher, Perséphone leva la main en signe de refus sans quitter la déesse des yeux.


- J'ai payé pour toi, Athéna.


La déesse embarqua sans un mot. La barque s'éloigna lentement, manipulée avec soin par Charon responsable des deux divinités. Avant de disparaître parmi les brumes du fleuve, Asae se retourna vers Shiryu. Elle semblait vouloir dire " Ne t'inquiète pas, tout ira bien ", mais sa bouche resta fermée.


Après une attente déjà trop longue, Charon réapparut au large, de retour pour assurer le transport des mortels choisis par les Moires.


- Shiryu ! appela Tito en franchissant la porte de l'Enfer. Charon revient, il est temps. Nous ne resterons pas en arrière, partez en avant et nous vous suivrons.
- Tito, puisses-tu un jour apprendre la modération. Athéna vous a ordonné de ne pas franchir la porte des Enfers. Retourne sur tes pas et prie pour un miracle.
- Un miracle ? s'inquiéta Zeuxis. Allez-vous laisser Athéna seule face à la mort ?
- Nous n'avons pas notre place dans le royaume souterrain.
- Ah non ? s'emporta Tito. Voyons ouvrez les yeux, ange du Dragon, nous avons enfin l'opportunité de terminer cette guerre. Nous mènerons notre déesse à la victoire en lui tendant l'urne d'où Hadès n'aurait jamais dû sortir.
- Une âme, une urne, et c'est la fin d'une guerre sainte ? Ta vision des choses est bien simpliste, chevalier du Lynx. Je m'attendais à plus de jugement de ta part. Toi qui désires tellement mettre un terme à cette guerre, tiens-tu à ce qu'une autre se déclare dans 250 ans ? Crois-moi, les voies de la victoire restent obscures au plus sage d'entre nous.
- Qu'importe la sagesse ! Je ne resterai pas les bras croisés alors qu'il y a tant à faire ! Asae a besoin de nous, sur notre chemin nous ramènerons des Enfers les armures d'or et grâce à elles Thanatos n'aura que les corps des spectres à emporter.
- Ton affolement est inutile. Nous attendrons ici le retour d'Athéna.
- Dans tes rêves ! fulmina Tito en pointant Shiryu du doigt. Je n'ai plus confiance en toi, ange déchu. Tu livres notre protégée en pâture à Hadès et tu nous voudrais dociles comme des agneaux ? J'ignore ce qui a pu te corrompre, mais ton masque vient de tomber. Laisse-nous passer ou je tu franchiras l'Achéron pour ton dernier voyage.
- Calm down… intervint Bayer, le seul des saints à n'avoir pas franchi l'arche.
- Quoi, t'as peur Bayer ?
- Non. Mais je n'ai jamais senti le moindre cosmos mensonger émanant de Shiryu. Son attente a certainement un sens. J'ai besoin de réfléchir.
- Libre à toi d'ignorer ton instinct, à moins que tu ne t'écartes par lâcheté.


Bayer ouvrit l'urne du Caméléon pour y sortir son djembé, fidèle compagnon de son armure. Il s'assit ensuite dans l'encadrement de la porte et détacha de ses dreadlocks sa dernière tête de cannabis. L'Anglais alluma le joint confectionné puis renversa sa tête en arrière dans un soupir de satisfaction. L'effet euphorisant ne tarderait pas à l'envahir.


- Hipparque, t'es avec moi ? demanda Tito.


Hipparque hésitait. D'après tout ce qu'il avait lu de Saint Seiya lorsqu'il croyait encore consulter des légendes, le comportement de Shiryu l'étonnait. Lors de la dernière guerre sainte, le Dragon avait brillé par ses innombrables exploits. Il avait aussi brisé l'interdiction de Saori en se rendant au Sanctuaire attaqué par les spectres d'Hadès car il refusait l'idée de laisser le danger approcher Athéna. Or depuis le règne d'Asae, Shiryu n'avait rien fait sinon sauvé Maui. Décidément quelque chose clochait. Dans le doute, mieux valait prévenir que guérir. Il hocha la tête en signe d'accord à Tito.


- Et toi Zeuxis, tu nous accompagnes sauver Athéna ?
- Avant de répondre, dit le Peintre, j'aimerais savoir Shiryu, risquons-nous de perdre Athéna ? Hadès pourrait-il profiter de sa visite pour l'assassiner et sceller sa première victoire depuis l'aube des temps ?
- Oui.
- Dans ce cas, je regrette de le dire, mais je me lève aussi contre toi, Dragon. La sécurité d'Athéna est ma priorité. Je serai d'ailleurs ton premier adversaire. Tes pensées ambiguës ont assez durées.


Shiryu logea sa canne d'olivier au sein de sa chemise. Dans la main de Zeuxis glissa le pinceau encore terni de l'ichor de Morphée. Sa palette-bouclier lui présenta une infinité de variantes colorées dont il choisit les plus lumineuses, puis il lança " Kaléïdo… "


Une spirale chatoyante traversa les airs en direction de Shiryu. D'un bond en arrière d'une souplesse étonnante pour son corps de vieillard, l'ange s'envola au-dessus de l'Achéron. Sa main levée souleva les eaux noires jusqu'à former un mur opaque le séparant de l'attaque. La peinture de Zeuxis instantanément dissoute ne parvint pas à illuminer la moindre goutte du fleuve des morts.


A la retombée des eaux, Shiryu rejoignait à peine le sol ferme qu'Hipparque lui faisait face, le regard si profondément plongé dans les yeux du Dragon qu'il semblait pouvoir y lire les faiblesses secrètes cachées derrière l'assurance angélique.


- Scrutation !


Si le faible nombre de coups portés par Hipparque n'impressionnait nullement, l'intensité mise en chacun avait plus de quoi inquiéter. Avec une dextérité parfaite le Turque tournait sur lui-même jusqu'à rendre les contours de son corps flous et imprévisibles. Tel un maître en art martial il propulsait presque simultanément ses poings, ses coudes, ses genoux et ses pieds. Shiryu parait les coups sans reculer, cependant il comprit vite qu'il lui faudrait agir. Hipparque analysait chaque mouvement de son adversaire, si bien qu'il découvrait la moindre des failles défensives et y précipitait immédiatement un poing acéré comme un dard.


Shiryu rechignait à frapper des serviteurs d'Athéna, mais la détermination d'Hipparque ne lui laissait plus le choix. Il laissa volontairement une brèche apparaître dans sa défense, et alors que le pied du Sextant plongeait dans le piège, Shiryu saisit d'une main la jambe du chevalier et de l'autre lui brisa le genou avant d'envoyer le saint s'encastrer contre un montant de l'arche.


L'assaut terminé, le dos de Shiryu se courba de nouveau tel un vieil homme alourdi de deux centenaires. Depuis sa barque, Charon se délectait du spectacle. Il se demandait lequel des chevaliers d'argent lui serait envoyé en premier.


- Nous n'arriverons à rien si nous combattons séparément, déclara Tito. Unis, nous avons vaincu un dieu ; il en sera de même pour cet ange parjure. Joignez votre cosmos au mien.
- Attends Tito, dit Hipparque dans un râle. Morphée nous sous-estimait, ce qui n'est certainement pas le cas de Shiryu. Crois-moi, le Dragon est un adversaire bien plus redoutable que le Rêve. Mais je connais son point faible, et c'est là notre seule chance : lorsque Shiryu invoque la Colère du Dragon, il baisse inconsciemment sa garde durant une fraction de seconde et son cœur est découvert. Cette faiblesse lui aurait coûté la vie sans l'intervention de Seiya lors de leur premier combat. Touche le cœur du Dragon, et la route vers Athéna nous sera ouverte.
- Excellent, Hipparque, dit Shiryu. Tes connaissances sont remarquables. Cependant il vous reste à m'atteindre, et sans l'éveil au septième sens, je crains que vos efforts restent inutiles. Oui Tito, tu as entrevu cette force contre Morphée, mais ton Velours Tranchant, à la vitesse de la lumière ou non, ne me surprendra pas.


Tito fut pétrifié par cette déclaration. Il comptait justement sur cette technique pour vaincre le Dragon. Il en existait bien une autre, mais…


- Oui Tito, dit Zeuxis, utilise cette attaque.


Le Lynx regarda Zeuxis avec étonnement.


- Tu déchiffres les pensées des gens même sans peinture, Zeuxis ?
- Disons que je suis sensible au psychisme cérébral de certaines personnes.
- Toi et les grands mots… Très bien. Tes dons de divination arrivent à point. J'ai été témoin d'une attaque d'Elsighorn portée sous le signe du Lynx, mais je ne la comprends pas. Lis dans mon cosmos et tu m'aideras à clarifier ma mémoire. Toi Hipparque, donne-moi ta précision millimétrique. Mes griffes trouveront alors le cœur du Dragon.
- Une dernière fois, prévint Shiryu, retournez sur vos pas. Si je désirais vous tuer vous flotteriez déjà sur l'Achéron. Je ne vous demande pas de comprendre, simplement d'accepter.


Tito mit genou à terre et brûla une cosmo-énergie brune ondoyant telle une ramure d'automne. Des feuilles de cosmos s'envolaient, éphémères, puis fanaient en silence. Zeuxis enlaça de son aura bleutée le Lynx en attente. Il ouvrit son esprit aux pensées de Tito, mais le Suisse hissait devant les ondes du Peintre des barrières d'inconscience.


- Tito, ta mémoire est voilée. Je ne peux pas m'accorder à toi si tu refuses certains souvenirs. Essaie de ne chasser aucune pensée ; laisse-moi te parcourir librement.


Le Lynx ferma les yeux et fronça les sourcils, intensifiant son aura brûlante comme pour compenser sa douleur à venir. Les barrières de Tito s'écartèrent lentement, et Zeuxis pénétra sa conscience.


Elsighorn et Raja sont là, bras dans les bras, et la main de mon ancien frère est posée sur l'urne sacrée du Lynx. Perdus l'un pour l'autre, ils ne remarquent pas ma présence et murmurent des mots lointains. Des mots lointains… lointains… des mots… traître… non… ces mots, tu les as vus Tito, résonna Zeuxis, mais tu ne les as pas écoutés.


Elsighorn et Raja sont là, bras dans les bras, et sur leurs lèvres je lis leur chuchotement : " Je suis si heureuse de retrouver Tito, et que père nous ait demandé de lui remettre son armure. Je suis sûre qu'il la mérite amplement. Il va être tellement surpris de nous revoir, je suis impatiente ! "


ELSIGHORN ! hurla Tito sous les yeux ébahis d'Hipparque. Pardonne-moi !!


Tito revit alors clairement Elsighorn lancer son attaque lors d'un entraînement, et retrouva en sa mémoire la clé manquante. Cette technique de combat ne commençait pas par une incantation mais par un cri de ralliement.


Tito poussa un feulement répercuté jusqu'aux entrées des Enfers, en hommage et adieu à Elsighorn. Hipparque et Zeuxis enrobèrent Tito de leur aura. Des centaines de lynx descendirent dans les ténèbres de la mort prêter main forte à Tito. Le poil hérissé, ils entourèrent Shiryu.


- Pro Natura !


Le corps de Tito se contracta, il posa mains à terre, se mit à haleter, puis ses habits se scindèrent pour révéler un pelage de Lynx. Le Suisse devint félin. Un nouveau feulement donna le signal d'assaut. La meute aux crocs luisants se jeta sur Shiryu, et Tito indiscernable parmi elle abattait sur l'ange une pluie de griffes argentées. La parfaite concentration de Shiryu lui permettait de discerner clairement les mouvements adverses et de se déplacer en sécurité. Cependant la rapidité et la violence de Tito ne faisaient que s'accroître grâce à l'appui des chevaliers.


Shiryu irradia un cosmos vert de jade dont l'éclat soudain aveugla l'armée féline. Lorsqu'il entama de lents mouvements de bras pour canaliser son énergie, les flots de l'Achéron tremblèrent ; des filets d'eau défiant l'apesanteur s'élevèrent ci et là, prodromes de la naissance d'un Dragon parfumé de mort. Charon chuta de sa barque, assailli par des vagues déchirées.


- La Colère du Dragon !



" Maintenant ! " inspira Hipparque à Tito qui vit clairement apparaître la griffe droite du dragon à l'instant où il s'éveillait au septième sens.


- Velours Tranchant !


Le Dragon des ténèbres lacéra les félins puis fendit leurs rangs avant de refermer crocs et griffes sur Tito, Zeuxis et Hipparque. Les chevaliers projetés contre la voûte des Enfers s'écroulèrent dans un fracas de roches de l'autre côté de l'arche.


Shiryu mit genou à terre. Sa chemise portait la marque d'une griffure brûlante au niveau du cœur. Quand il se releva, de la sciure d'olivier s'écoula de ses habits. La canne de l'ange désintégrée sous la griffe du Lynx avait absorbé l'attaque.


- Je refuse de vous tuer, dit Shiryu, mais si vous persistez, je crains que le prochain assaut vous soit fatal. Ne franchissez plus la Porte des Enfers.
- Pour qui tu nous prends, vieillard, gémit Tito. Ton cœur n'a plus de bouclier maintenant, et je jure que ma prochaine attaque te touchera, et la suivante s'il le faut, car notre cause est juste.
- J'aurai agi comme vous à votre âge. Si jeunesse savait…


Tito se releva avec peine, imité par Zeuxis et Hipparque. Tous trois s'avançaient vers l'arche dans le but évident de la franchir à nouveau.


Bayer s'y trouvait. Assis contre un montant, la bouche mi-ouverte, il balançait sa tête. Dès les premiers sons du djembé, son visage s'orna d'un sourire discret, et il ne put retenir le " yeah… " extatique de ceux qui pénètrent soudain un domaine enchanteur.


Quand il ouvrit les yeux, cette scène ironique le fit rire. Le cosmos vert du Dragon se mariait en reggae aux auras jaune et rougeoyante du Sextant et du Lynx. Il y avait même Zeuxis qui embellissait cette singulière communion d'un ciel bleu estival. Ah, mes amis, comment ne voyez-vous pas que nous sommes tous frères ?


Malgré les couleurs différentes des saints, Bayer n'y lisait qu'un même frisson, et cette sensation les liait tous d'un sentiment partagé. Le faire éclore était la clé pour dévoiler leur bannière commune.


D'une voix continue, Bayer entama un chant caverneux, une complainte inspirée de Dead Can Dance. Les percussions habillaient ses lamentations d'un confort tragique, et ensemble ils emplissaient la froideur des Enfers. Omniprésents, inévitables, les rythmes et la voix s'infiltraient en les chevaliers. Bayer ne se contentait pas de s'adapter à ses pairs, il matérialisait leur émotion étouffée.


Le cœur de chaque saint s'alourdit ; ils reconnurent en ces accords l'expression de leur chagrin, peine indicible incarnée en musique. Mis à nu, émus aux larmes, les chevaliers s'abandonnèrent à ce désespoir aussi présent en les yeux de Shiryu. Ils s'assirent, aveulis, pour attendre en silence l'issue de l'entrevue divine.





Sur le toit du Bélier coloré des derniers feux solaires, Oisin et Sheliak contemplaient les prémisses de cette nuit sans rêve.


- Détends-toi Sheliak, pour l'instant on ne peut rien faire qu'attendre.
- Et après ces secondes interminables, que nous restera-t-il si Asae ne nous revient pas ?
- Nous ! Et ensemble, je te promets que si Asae est capturée, nous prenons Altaïr au passage et direction les Enfers ! Athéna n'a pas dit son dernier mot, j'en suis certain.
- D'où puises-tu ton optimisme inébranlable, mon ami ?
- De l'espoir de voir tes yeux s'éclairer… Asae est bouleversante de charme, c'est vrai, mais la vie mérite aussi célébration, et il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour trouver sujet à réjouissance. D'ailleurs, ça fait longtemps Sheliak… le son de ta lyre me manque, et chanter les louanges d'Athéna te rapprocherait peut-être d'elle.
- Tu le sais mieux que personne, Oisin, je ne sais pas chanter.


Oisin se mit à rire.


- Tu crois que je suis musicien ? Tu es une lyre sans voix, je suis un Irlandais sans instrument. On ne te demande pas d'être parfait, juste d'essayer. Si tu revêts cette armure c'est que tu aimes la lyre. Seulement tu la portes toujours à ton bras, sa beauté s'est peut-être fanée à tes yeux, pourtant elle est comme au premier jour. Elle reflète les étoiles, ses cordes sont douces comme une chevelure, et les sons qu'elle fait naître apaiseraient la plus troublée des âmes.
- Quand elle n'est pas un instrument de mort, se rembrunit Sheliak.
- Tu penses à ton combat contre Bayer ? Il ne t'en a jamais voulu, tu le sais bien. S'il en avait eu l'occasion, je suis sûr qu'il t'aurait roulé un joint !


Oisin détenait ce don, il faisait sourire Sheliak.


Mais l'Irlandais perdit le sien. Il se leva et fronça les sourcils, inquiet. La lumière faiblissait bien trop rapidement. Au Parthénon, le Grand Pope fixait la chute du char solaire. L'attelage fuyait la Terre dans une cavalcade effrénée ; la Vérité s'exilait de Grèce pour ne laisser de son sillage que l'ombre sépulcrale d'une nuit décédée. D'invisibles nuages se réunirent au-dessus de l'Attique, devinés par la disparition progressive des étoiles à peine nées.


Et le Ciel devint noir. La Nuit régnait en maîtresse, et ses chairs vibraient en éclairs de cosmos. Le Ciel se réveillait en colère. Lorsque les nuages se heurtèrent en dissimulant la dernière étoile, le bras du Ciel justicier fendit les airs et vint briser en myriades de fragments l'or et l'ivoire de la Victoire. Nikè fut dévêtue, et ses chairs de dryade s'enflammèrent sous le foudre de Zeus.


La Victoire s'évapora telle une offrande au maître des Olympiens. La statue d'Athéna tendait sa main vide et figée, elle n'y portait plus rien, et sa paume ouverte et nue devant les cieux semblait mendier une faveur paternelle. Pour toute réponse, le tonnerre de Zeus secoua l'Acropole. Des centaines de foudres aussi brûlantes que celle ayant enlevé Nikè se rejoignaient d'un nuage à l'autre au-dessus de la montagne sacrée.


Sheliak et Oisin partagèrent un court regard. Ils n'avaient pas besoin d'au revoir, à jamais ils seraient ensemble.


Oisin se précipita au cœur de la mer d'oliviers. Comme il s'y attendait, Altaïr s'y trouvait.


- Quitte la forêt sans attendre, Altaïr.
- Que se passe-t-il ? s'affola l'Indien. Le soleil a fui, les étoiles sont voilées et la forêt soupire d'agonie.
- La victoire nous a quittés. Zeus concentre les feux de son courroux et les abattra bientôt sur la statue d'Athéna. Si nous ne faisons rien, le Sanctuaire s'envolera lui aussi en sacrifice au Ciel. J'ignore ce qui a provoqué cette ire, mais il n'existe qu'un moyen de la détourner, et tel est mon devoir.


Altaïr regarda son ami avec peine. Oisin ne pouvait être plus clair. La soumission du regard d'Athéna l'abandonnait en victime à la colère de son père. Elle s'offrait en sacrifice, et seule une offrande plus lumineuse pouvait espérer détourner le regard du grand Zeus.


- Alors tu auras besoin de moi ! s'exclama l'Indien.
- Altaïr, dit Oisin en le gratifiant d'un sourire amical, j'ai besoin de toi vivant. La véritable guerre sainte va bientôt commencer. Asae a demandé notre assistance jusqu'à la naissance de son assurance. Athéna s'éveille à peine, je veux lui offrir la chance de vivre, et tu prendras soin d'elle comme de la plus délicate des femmes.
- Mais Oisin, je me sens si vulnérable sans armure.
- Je sais. C'est pourquoi tu dois vivre, pour grandir, et accepter de te battre avec les armes dont tu disposes. Tu n'as pas d'armure ? C'est un signe : tu deviendras un grand chevalier par la nécessité de faire de ton cœur ton unique protection.


La gorge d'Altaïr se noua.


- Le temps presse, dit Oisin. Je t'en prie, quitte cette forêt et ne brûle aucune cosmo-énergie depuis l'Acropole. Au contraire, inspirez ses vibrations pour le dissimuler aux Cieux.


Altaïr acquiesça. Avant de quitter les lieux il souffla à son ami :


- Mitakuye Oyasin.


Oisin ferma les yeux pour mieux discerner son aura aux scintillements dorés. Comme le lui avait appris Myrddin, il s'harmonisa avec la nature. Les oliviers sensibles aux caresses d'Oisin s'éveillèrent de leur somnolence et leurs branchages animés d'une nouvelle énergie s'illuminèrent. Chaque arbre envoyait ses ondes cosmiques vers le corps transcendé d'Oisin.


Aux côtés de l'Irlandais apparut la silhouette spirituelle du Grand Pope. D'une voix douce, Ki-lin lui parla.


- Je ne peux hélas pas me lever contre ton destin, mais je peux t'aider à réaliser ton ultime volonté. Grâce à toi, la montagne sacrée sera épargnée. Reçois mon cosmos, chevalier d'Athéna. Adieu, Oisin, et merci.


A l'aura d'Ophiuchus se joignirent les volutes zodiacales du Bélier. Une rivière dorée s'éleva alors au-dessus de l'Irlandais, et lorsque les éclairs chargés de l'électricité fatale du Ciel s'unirent en une épée prête à trancher le fil de vie de l'Acropole, l'osmose pacifique d'Oisin éclaira la terre tel un sanctuaire végétal couronné d'un feu céleste. Le foudre de Zeus en fut trompé : il détourna sa course et vint s'abattre tel une pluie de météores sur la mer d'oliviers.


Pas un arbre ne demeura. Derrière le drapé des nuages, une étoile filante traversa Ophiuchus.


" Zeus, maître des dieux, je t'en prie, reçois l'âme d'Oisin et couvre-le d'honneurs dans le palais de Mnémosyne. "


Je respecterai ton souhait, mon ami. Ma lyre adoucira ton vol par l'inspiration d'Athéna.


Sur la main de Sheliak dormait la fragrance d'Asae. Eole l'éveilla et la porta en spirale invisible jusqu'à l'âme de Sheliak. Les larmes du ciel vinrent alors adoucir la Terre. Elles recouvrirent l'effigie divine d'un manteau de pluie, et répandirent sur l'Acropole les suaves exhalaisons du souvenir d'Athéna.


                  

Le Parfum d'Asae


Tu n'es plus, Asae. Je comprends seulement
Combien j'aurais pu mieux devenir ton amant.
L'eau salée de mes joues comme toi m'abandonne
Pour atteindre ces flots d'où encore résonnent
Le dernier de tes souffles, et mes pérennes larmes.
Je t'ai perdue, aimée, en glorifiant tes charmes.

Je te savais magique, je t'en ai cru divine.
L'univers de tes yeux, ta silhouette féline,
Les senteurs printanières, envolées de ton corps,
Ton visage radieux en éternel décor…
Comment ne pas te voir entourée d'une flamme
Aux lumières célestes, tétanisant mon âme ?

Lentement, avec soin, et sans me reconnaître,
Je chante tes couleurs sur les blancs de mon être.
Et je vois aujourd'hui ce qui depuis toujours
A forgé mes espoirs et scellé mon amour :
Tu n'étais pas étoile, ni déesse ni reine,
En mes chairs s'écoulait le sang chaud de tes veines.

Ephémère et fragile, accessible et ouverte,
La plus inespérée, féconde découverte,
Je chérissais ton âme autant que ces soupirs
Soufflant sur les reliefs de ton corps à pâlir.
En toi seule, Asae, résidaient les richesses
Intouchables depuis mes sombres forteresses.

Si je n'ai su t'aimer, mes chants sauront te peindre,
Dans l'espoir immortel de venir t'y rejoindre.






Asae revint seule, dénuée du sceptre de Victoire. Aucune expression n'animait son visage livide. Ses yeux pâles semblaient vides. La robe noire d'Asae concurrençait en morosité ses cheveux couleur de lune.


Les lèvres figées, elle appela ses chevaliers, et chacun entendit son appel. D'Athènes au mont Olympe, les saints écoutèrent la voix divine, et leur cœur frissonna.


" Au nom de la paix, je cède pendant un an la gouvernance du Sanctuaire au souverain des Enfers. Durant mon absence, chevaliers d'Athéna, les souhaits d'Hadès seront vos ordres. "


Asae sombra dans les bras de Shiryu. Elle ne respirait plus.




Fin du Livre 1 - L'Agonie du Sanctuaire

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