Acte III - Sous le masque du Dauphin



Les tintements des câbles sur les mats des bateaux emplissaient l'ambiance nocturne de sonorités festives, pourtant aucune nuit ne fut plus triste pour Neferia. La douce lumière de la lune dispersée en myriades de reflets depuis l'horizon jusqu'au port du Pirée ne lui apportait aucun réconfort. Assise sur un quai, les pieds dans l'eau, Neferia essayait de ne pas penser, mais plus elle tentait de chasser son trouble plus celui-ci l'envahissait en retour.


Elle aurait voulu ne pas entendre l'appel subliminal du Pope à la fin de la Réunion Argentée l'exhortant à rester après le départ des chevaliers ; elle aurait voulu ne pas se retrouver seule avec lui, et ne pas… non, il était trop tard désormais, il ne lui restait plus qu'à accepter la situation.


Porter un masque fut un compromis nécessaire auquel Neferia agréa rapidement, consciente qu'à ses dix-huit ans son visage retrouverait la lumière à son retour en Egypte. Servir Athéna n'était qu'une étape de sa vie. Ce soir néanmoins, elle hésitait à réduire à néant ce masque inutile et repartir sans attendre vers sa contrée d'origine. Elle se sentait nue, violée. Une fois encore elle ne put empêcher la scène de défiler devant ses yeux.


Seule avec le Pope, elle se doutait d'une des raisons de cet entretien. Si les premières traces écrites de l'Atlantide furent rédigées par Platon, les récits oraux sources de ces assertions provenaient à l'origine des prêtres d'Egypte, ainsi personne mieux qu'une descendante pharaonique ne se trouvait apte à en ouvrir la voie. Et le Grand Pope lui confia en effet cette mission. Accompagnée d'un autre chevalier, elle devrait découvrir l'entrée d'Atlantis, éveiller Poséidon puis escorter le dieu jusqu'au Sanctuaire d'Athènes. Cette tâche lui convenait parfaitement, et si la conversation avait alors pris fin elle eut passé une des plus agréables nuits dans sa chambre aux rideaux fins bercés par Eole.


Mais le Pope n'en resta pas là. Il avança vers l'Egyptienne et approcha lentement sa main vers son visage. Neferia eut naturellement un mouvement de recul, mais le Pope s'approcha de nouveau, dans un silence aussi péremptoire qu'un ordre. Asae venait de leur demander d'accorder leur confiance totale en son représentant, ainsi le cœur battant, Neferia se laissa faire. Le Pope retira avec précaution le faciès argenté du Dauphin, laissant apparaître le visage marqué de fébrilité de Neferia. Son destin de femme chevalier venait d'être scellé.


- C'est donc vrai. Tu joins à la voix enchanteresse de Cléopâtre la beauté de Néfertiti. La descendante d'Hatshepsout n'a rien à envier à ses prédécesseurs, sinon la réputation d'une vie glorieuse qu'il te reste à construire en nos rangs.
- Grand Pope, répondit Neferia, vous êtes le premier à voir mon visage depuis que je suis chevalier. Vous le saviez avant d'enlever mon masque, n'est ce pas ?
- En effet.


Neferia savait que la froideur d'un mariage d'intérêt trouvait parfois justification selon certaines circonstances politiques. Le Grand Pope était certainement issu d'une lignée héroïque, voire même divine, Neferia était donc prête à y réfléchir, dévouée à son peuple qu'elle placerait de la sorte sous l'égide du représentant d'Athéna.


- Je crois comprendre, dit la princesse. Vous désirez par notre union lier les empires de Grèce et d'Egypte en une descendance commune symbole de notre soutien respectif. Avec nos puissances réunies, peu d'ennemis pourraient venir à bouts de nos armées placées sous la même bannière.
- Aucune armée ne résisterait à la violence des Enfers. Seuls les chevaliers dont tu fais partie détiennent le potentiel de notre victoire. Ton pays et tes hommes resteront tiens aussi longtemps que tu vivras.
- Très bien, répondit l'Egyptienne, perplexe. Mais alors, cherchez-vous à gagner mon cœur par simple attraction à mon égard ? D'une part j'en serais surprise, d'autre part comment pourrais-je vous accorder mon amour sans même connaître votre visage ?
- Tu ne comprends pas, Neferia. Ma vie est entièrement consacrée à Athéna, et si des élans d'amour viennent assaillir mon cœur, ils ne seront dédiés qu'à notre déesse. Je souhaite sincèrement que tu t'éprennes d'un homme afin qu'il t'apporte la volonté nécessaire pour contribuer à faire perdurer la vie sur Terre, mais je ne serai pas celui-ci, même si je t'aiderai de mon mieux à maîtriser ton cosmos. Toute relation amoureuse est exclue de ma vie tant que cette guerre sainte ne sera pas conclue sous l'éclat du sceptre d'Athéna.
- Mais… Grand Pope… Si je ne peux vous aimer…


La lune poursuivait sa traversée du ciel au-dessus du Pirée. Neferia regagna sa chambre au sein du Sanctuaire, fatiguée de ressasser son douloureux dilemme. Voir le visage d'une femme chevalier était bien plus important que la voir nue, car alors la femme dévoilée n'avait plus qu'un choix : aimer cet homme, ou le tuer. Il y a 247 ans, cette loi avait entraîné une longue et destructrice rivalité entre Shina et Seiya.


" Tuer le Grand Pope " répétait Neferia. Le destin de la princesse d'Egypte suivrait-il les pas de Saga ? Serait-elle à son tour entachée de fratricide, et dans ce cas, comment espérer racheter sa faute obligatoire ?


Comme pour exacerber un peu plus sa souffrance, Neferia connaissait maintenant l'identité du Grand Pope. Ki-lin, autrefois surnommé Kiki, ne figurait pas parmi les noms éternels des précédents guerriers d'Athéna, pourtant sa contribution avait plus d'une fois accordé la victoire aux chevaliers de bronze, comme lorsqu'il apporta les armures du Dragon et de Pégase à Seiya lors de l'affrontement contre Ikki et ses sbires, ou lorsqu'il fut le messager de Dohko au royaume de Poséidon afin d'apporter les armes de la Balance capables de réduire en poussière les piliers des sept océans. Aussi, ses talents de télékinésie avaient permis de protéger Seika des assauts de Thanatos dirigés contre elle ; effort hélas vain puisque son suicide suivit de peu.


Enfin, Ki-lin l'alchimiste avait transformé certaines armures de bronze en protections argentées, et si le Dauphin faisait maintenant partie de la classe d'argent, Neferia ne le devait qu'à cet homme. Il en allait de même pour le Caméléon, le Lynx, le Sextant, et certainement d'autres armures encore endormies.


Plus de deux siècles s'étaient écoulés depuis la jeunesse de Ki-lin, et aujourd'hui l'élève de Mü régnait sur le Sanctuaire ; saint d'or du Bélier, chevalier sans armure, ultime cosmos dont les origines prennent source jusqu'au continent de Mû, Saori se refusa à laisser cet homme mourir d'une banale vieillesse alors qu'il était le fruit d'une telle lignée. Lorsqu'elle le nomma Grand Pope lors de sa dix-huitième année, elle lui offrit aussi la faculté de ne pas vieillir tant que sa descendance ne serait pas assurée. Alors seulement la vie de Ki-lin s'écoulerait de nouveau comme celle des mortels.


Neferia trouva finalement le sommeil. Sa décision lui paraissait raisonnable : tant qu'Asae nécessite le soutien du Pope, elle restera au Sanctuaire et le saint du Bélier aura la vie sauve. L'éveil d'Athéna sonnera les cloches mortuaires du Grand Pope.





Sheliak et Neferia survolaient en hélicoptère l'archipel des Cyclades. Kea, Kithnos, Serifos, Sifnos offraient sous les éclats d'un soleil matinal les subtilités de leurs reliefs rocheux habillés d'une végétation rase et ceinturés de constellations blanches formées par les maisons et les bateaux des habitants. Plus subtilement se détachaient du paysage des citronniers, des figuiers, de courts rangs de vigne ainsi que des étendues de romarin et de lavande.


" C'est magnifique, n'est-ce pas ? " lança Neferia dans le but évident d'entamer une conversation. Sheliak hocha la tête sans quitter des yeux les beautés insulaires et sauvages de Sikinos et Folegandros.


- Je suis chanceuse, poursuivit l'Egyptienne, je ne pouvais pas espérer un meilleur partenaire pour cette mission.
- Tu oublies Bayer ? rétorqua Sheliak.
- C'est différent. Bayer est un ami, certes, mais je commence à bien le connaître. En revanche il me reste tout à découvrir du sauveur d'Athéna.
- Je n'ai pas sauvé Asae, tu le sais aussi bien que moi. Sans sa sensibilité aux frémissements spirituels d'Athéna et son éveil au septième sens Asae ne serait plus, malgré mon aide. J'ai seulement déconcentré Hadès un instant.
- Personne d'autre ne peut s'en vanter, Sheliak, pas même le Grand Pope.
- Je n'ai pas de mérite, tout juste de la chance jointe à l'appui invisible d'autres saints. Je ne serais pas chevalier sans Myrddin, l'inspiration me fuirait sans les aléas de mon passé et mes conversations exutoires avec Oisin et Altaïr, enfin une autre saison que l'automne n'aurait pas octroyé les armes de mon soutien à Asae. Toute alchimie différente de circonstances aurait favorisé un autre chevalier.
- Les aléas de ton passé… fais-tu allusion à ton exclusion du Sanctuaire ?
- Nous arrivons à Santorin, répondit Sheliak en guise de conclusion.


Tous les chevaliers connaissaient le passé de la Lyre. Compagnon d'entraînement d'Oisin et Altaïr, il fallut du temps à ce garçon avide de solitude avant de leur accorder sa confiance, mais deux années d'enseignement commun avaient fini par les lier d'une amitié précieuse. Puis l'entraînement de Sheliak aborda une nouvelle phase. Il devait désormais éveiller ce pour quoi la constellation de la Lyre l'avait choisi et lui offrait sa protection : devenir aède et parcourir le Sanctuaire afin de bercer la population de chants à la gloire d'Athéna et de ses chevaliers.


Au lieu de cela, Sheliak s'isola dans sa chambre sous prétexte d'approfondir sa culture musicale et de parfaire sa maîtrise de la lyre. Dès lors Sheliak commença à fumer du cannabis dont les lois du Sanctuaire permettaient l'utilisation. Il écoutait de la musique de jour comme de nuit. Ignorant les plaintes et avertissements de ses voisins, ceux-ci inscrivirent le nom de Sheliak sur les plaquettes publiques nommant les personnes indésirables au Sanctuaire.


Myrddin autorisait son apprenti à fumer car il croyait en son élève, il le savait capable de s'extirper lui-même de l'emprise de la drogue pour revenir vers le peuple en musicien sensible et novateur. Oisin et Altaïr vinrent plusieurs fois trouver Sheliak pour tenter de le raisonner, en vain. Sheliak défendait sans relâche la nécessité de parcourir les inspirations diverses des hommes amplifiées par l'état second dans lequel il se maintenait. Les habitants du Sanctuaire firent preuve de moins de patience et de tolérance que Myrddin. Le bouche à oreille joua son rôle, et lorsque le nombre nécessaire de plaquettes arborant le nom de Sheliak fut réuni, Myrddin dû ordonner à contrecœur l'exil de Sheliak.


A la limite méridionale des Cyclades, un spectacle inhabituel se révélait des hauteurs du ciel. Une île isolée et fragmentée aux allures désertiques présentait sur ses sommets des couvertures de neige éternelle éblouissante sous un rayonnement pré-hivernal : fiché sur les escarpements vertigineux des montagnes cernées d'eau, défiant la mer et la gravité, un tapis de maisons blanches s'étalait dangereusement aux abords des déclivités.


Ceinturée par ces falaises abruptes, la caldeira de Santorin témoignait du passé volcanique de l'île. L'assaut des chevaliers d'or contre Poséidon avait abouti à une éruption sans précédent, à l'obscurcissement du ciel jusqu'aux frontières d'Egypte et à un tsunami sous lequel nombre de villes furent alors englouties. A l'effondrement du volcan ne subsista du cratère explosé qu'une vaste et profonde caldeira au sein de laquelle avaient surgi les deux îles Kameni. Depuis lors les secousses telluriques épargnaient Santorin marqué du sceau commun d'Athéna et Poséidon.


Selon les consignes du Pope, l'hélicoptère déposa Neferia et Sheliak au sud-ouest de Santorin, aux pieds de vestiges recouverts de cendres, étouffés sous une gangue imperméable, les ruines d'Akrotiri. Cette réminiscence de l'ancienne civilisation minoenne présentait les influences conjuguées des cultures grecques et égyptiennes, si bien que la plupart des archéologues et chasseurs de trésor commençaient ici leurs investigations afin de découvrir l'Atlantide.


Leurs urnes sacrées sur le dos, Neferia et Sheliak s'enfoncèrent dans l'obscurité souterraine des décombres de la cité antique. Dans un silence morbide, une poussière séculaire qu'aucun vent ne venait perturber s'élevait sous les pas des chevaliers. Les maisons à toit plat ouvertes sur la rue dévoilaient moult jarres, vases à provisions et amphores étonnamment conservés au fil des âges. Neferia ouvrait la marche, et Sheliak constatait avec surprise l'assurance de sa compagne quant à la direction à prendre.


- Es-tu déjà venue ici ? demanda Sheliak. Tu sembles connaître parfaitement les lieux.
- Culture générale, mon cher. Les Egyptiens tiennent à leur passé autant que tu tiens à la gamme musicale. En tant que futur pharaon, je te laisse imaginer la formation reçue depuis mon plus jeune âge.
- Les portes d'Atlantis nous sont donc ouvertes par avance ?
- Je n'irai pas jusque là. Une part d'intuition nous sera nécessaire pour compléter mon savoir et les connaissances du Grand Pope. J'espère que tu auras autant d'inspiration à mes côtés que devant Asae.


Sheliak ne releva pas l'insinuation. Avant de la suivre le long des escaliers d'une habitation, il remarqua à l'opposé de la place triangulaire une fine volute de poussière soulevée depuis l'arrière d'un mur.


L'étage de la maison recelait une large pièce décorée de peintures murales. Au milieu de la salle demeurait une table creuse d'offrandes ornée de dauphins. Les fresques à caractère religieux couvraient l'intégralité des murs. On y découvrait des antilopes, des singes bleus, les plantes sacrées de papyrus, les navires d'une expédition oubliée, un pêcheur nu soutenant deux lots de maquereaux, des boxeurs, une prêtresse et une fresque aux couleurs de printemps.


- Nous voici devant la première énigme, annonça Neferia. Une de ces fresques doit nous mener à la prochaine étape. Qu'en penses-tu Sheliak ?
- Le réceptacle central sert à une offrande et l'objet à y placer est probablement figuré sur ces peintures.
- C'est l'idée la plus fréquente en effet. Du papyrus y fut brûlé, des antilopes et des singes d'Afrique y ont été égorgés, certains racontent même que des prêtres auraient vidé leur sang en ce réceptacle, pourtant tous ces sacrifices sont restés vains. De leurs côtés, les archéologues sont restés englués dans leurs hypothèses scientifiques sans jamais accorder l'attention nécessaire à la base, à ce qu'ils considèrent comme récits fantaisistes dont l'intérêt perçu n'est qu'historique et non mystique : la mythologie.
- Où veux-tu en venir ? Ces fresques ne me rappellent aucune légende.
- Qui sommes-nous, Sheliak ?
- Des chevaliers d'Athéna ?
- Mais avant d'être des saints, et malgré cela, ne sommes-nous pas des pêcheurs, des mortels empreints des scories de péchés quelconques ? Et quel fut de tout temps un moyen de s'accorder les faveurs des dieux ?
- Un sacrifice. Mais je croyais qu'ils…
- Demeuraient inutiles, certes. Le voile de l'incompréhension obscurcit les pensées du profane. Aucun dieu ne réside en Akrotiri, nous détenons la clé mais la porte est ailleurs. Suis-moi Sheliak, voyons ce que vaut mon sixième sens.


La table d'offrande à la main, Neferia courait au sein d'Akrotiri vers la lumière éclatante du jour, impatiente de vérifier son hypothèse. Sheliak la suivit hors des ruines puis le long des sentiers naturels en direction du sud-est de l'île. Ils atteignirent le Messa Vouno, éperon rocheux où se dressaient les ruines d'un temple ancien duquel ne subsistaient que deux piliers élancés vers le ciel.


A peine arrivée sur la terrasse, Neferia y déposa la table puis s'élança dans le vide en un plongeon périlleux le long des quatre cent mètres de dénivelé. Sheliak devinait à peine la silhouette de Neferia, il lui semblait voir un dauphin glisser avec aisance sous les eaux calmes de l'Egée. Le chevalier de la Lyre commençait à comprendre l'idée de sa compagne. Le temple du Messa Vouno était dédié à Apollon, dieu de lumière et de vérité. Quelle autre divinité plus qu'Apollon se trouvait en mesure d'éclairer de sa lueur céleste la route vers l'inconnu ? La solution apparaissait soudainement évidente. Rois ou princes, désespérés ou avides de connaissance, nombreux furent ceux qui réclamèrent le secours de la pythie et sa clairvoyance quant aux messages ésotériques d'Apollon. Au nom d'Athéna, ses chevaliers réclamaient aujourd'hui une nouvelle illumination, seulement Sheliak doutait qu'il ne leur en coûte qu'une vingtaine de poissons, comme sur la fresque du pêcheur.


Quelques minutes suffirent à Neferia pour collecter deux lots de maquereaux et rejoindre le temple. Elle déposa ses offrandes dans le creux de la table, condamnant les poissons à suffoquer lentement. Les saints attendirent patiemment le moindre signe divin, pourtant bien que la mort libère peu à peu les maquereaux de leur agonie, le soleil demeurait flambant et silencieux. Le vent endormi et la mer calme ignoraient la demande et les espoirs des saints.


- Nous n'obtiendrons rien ainsi, intervint Sheliak.
- Ni par ce genre de remarque, répliqua Neferia. Réfléchissons. Je commence à douter que les poissons soient le prix réclamé. Apollon est dieu de lumière, dieu de vie… Les maquereaux ne doivent pas mourir ! Par ce sacrifice nous attirerons plus la colère de Poséidon que le soutien d'Apollon. Il n'est peut-être pas trop tard pour corriger nos erreurs.


Les yeux fermés, Neferia sectionna les artères de ses poignets et tendit les mains au-dessus de la table d'offrande afin d'emplir de son sang oxygéné le tombeau des poissons. " Apollon, puisse mon sang racheter la vie de ces animaux injustement condamnés. En votre nom j'ai meurtri les fruits de l'océan nés de votre lumière. Si ma vie est le prix de l'Atlantide, je vous l'offre au nom d'Athéna. "


Sheliak découvrait Neferia sous un jour nouveau. Depuis leur arrivée à Santorin elle ne se plaignit pas une fois de l'inutilité du poète. La princesse dirigeait leur choix avec une assurance impressionnante, elle chassait la peur du doute par une confiance sans faille en son intuition et sa foi en elle-même. Sheliak réalisa que de leur duo, c'est finalement lui qui avait de la chance d'être si bien accompagné. Pour la première fois, Sheliak fut curieux d'entrevoir le visage du Dauphin.


Neferia faiblissait visiblement. Son sang débordait de la table pour se répandre en de longues rivières rougeâtres. Malgré les exhortations de Sheliak à stopper son hémorragie, Neferia refusait de céder. Ses bras palissaient, ses jambes vacillaient.


- Tu vas y laisser la vie, Neferia, peut-être inutilement. Trouvons une autre issue.
- Non Sheliak, je suis sûre de ne pas me tromper. Mon intuition me guide.
- Et qui me guidera si tu péris maintenant ? Vas-tu laisser le peuple d'Egypte orphelin de son pharaon ?
- Si j'offre ma vie, c'est avant tout pour mon peuple. Si les portes d'Atlantis nous restent fermées, les généraux de Poséidon ne rejoindront jamais Athéna, Hadès fera du Sanctuaire le tombeau de la paix et peu de temps suffira aux spectres pour asservir les populations de la Terre ou les réduire à l'état de souvenir. Jamais je ne le permettrai. Si je n'ai pas peur de la mort, Sheliak, c'est qu'en mon cœur brûle une anxiété bien plus oppressante, celle de voir les Egyptiens se consumer dans les flammes de l'Enfer.


Les pensées emplies de sa civilisation égyptienne et le regard perdu sur le temple d'Apollon, un pressentiment envahit si subitement Neferia qu'elle en perdit l'équilibre. Sheliak se précipita pour la soutenir. Il entendit Neferia chuchoter : " Connais-toi toi-même… les prêtres de Saïs… Athéna… " Elle se releva avec peine, leva les bras au ciel et pria " Neith, éclaire-moi de tes traits de lumière ou couvre-moi de ton linceul funéraire. "


L'agitation soudaine des flots précéda de peu les vibrations de l'île. L'eau de la caldeira se mit à bouillir, laissant présager une éruption imminente du volcan. Le sol se déchirait un peu plus à chaque convulsion tellurique, la touffeur de l'atmosphère se répandait rapidement à mesure que les vapeurs de Santorin privaient l'archipel de la lumière du jour.


Au temple d'Apollon le sang de Neferia brilla d'un cosmos doré. De la table d'offrande où reposaient les dépouilles de maquereaux naquirent alors deux dauphins resplendissants qui se précipitèrent sans attendre dans les eaux salutaires de la mer. Une fumée dense et étouffante de plusieurs kilomètres de diamètre s'échappait maintenant de la caldeira pendant que les îles Kameni s'effritaient sous les assauts du magma bouillonnant.


" Aide-moi Sheliak, je n'y arriverai pas seule. " Sheliak se préparait déjà à affronter la chaleur mortelle de la lave sous laquelle se trouvaient certainement les portes de l'Atlantide, cependant lorsqu'il prit Neferia dans ses bras la princesse lui demanda de sauter vers la mer le long des falaises du Messa Vouno. Sans poser de question, Sheliak plongea en serrant Neferia contre lui.


Lorsqu'un dauphin se présenta à eux, Sheliak saisit son aileron et les chevaliers furent transportés vers les profondeurs ténébreuses de la mer Egée. Dans la pénombre des fonds aquatiques, le deuxième dauphin les suivait discrètement.





Dès les premières exhalaisons, Oisin se trouvait sur les lieux. Un groupe de gardes entourait le chevalier et seul le calme de celui-ci rassérénait les soldats athéniens. Proche de l'entrée du Sanctuaire, une fissure nouvellement formée creusait progressivement le sol, libérait une fumée dense et nauséabonde directement issue des Enfers. La terre se mit à trembler et alors qu'Oisin ordonnait aux gardes de rejoindre l'enceinte sacrée, le sol se déchira dans un chaos d'émanations brûlantes au sein desquelles se détachait une armure noire comme la nuit, scintillante comme une lune morte.


Une étoile sur son front partiellement dissimulé sous des cheveux mauve, Morphée se dressait face à Oisin dans le surplis des Songes. Oisin ne tremblait pas devant l'arrivée volontairement intimidante de Morphée, du moins il parviendrait à oublier sa peur tant que l'affrontement se limiterait au dialogue.


- Chevalier, je viens parler à Athéna. Mène-moi jusqu'à elle.
- Dieu du Rêve, répondit respectueusement Oisin, tant que tu ne lèveras pas la main sur notre déesse je ne serai pas ton ennemi, cependant avant de voir Athéna tu devras t'entretenir avec son représentant terrestre.
- Cela me convient.


A la surprise et l'incompréhension de ses hommes, Oisin fit signe aux gardes d'ouvrir la voie des propylées et escorta Morphée dans l'enceinte du Sanctuaire. Les ruelles s'endormaient à mesure de l'avancée du dieu, et sans parler, Morphée et son guide suivis d'une foule d'hoplites(10) arrivèrent au pied des temples du Zodiaque. Contre un pilier de la maison du Bélier, Maui observait les arrivants en faisant craquer ses doigts.


- Je ne te conseille pas d'avancer plus loin Morphée, déclara le saint d'Héraclès. Oisin, c'est comme ça que tu protèges le Sanctuaire ? T'as perdu la tête ou quoi ?
- Morphée ne s'est pas présenté en ennemi. Il désire uniquement parler.
- Ben voyons. Et une fois devant le Grand Pope il nous offrira un beau feu d'artifice des Enfers. C'est hors de question. Si tu veux passer, Morphée, tu devras d'abord me faire mordre la poussière.
- Si tu es assez stupide pour me le proposer, ce sera avec plaisir, pauvre mortel.


Maui leva les bras au ciel, serra les poings, hurla Puanteur d'Augias puis ramena ses bras vers son bassin comme pour invoquer la chute du ciel. Des cieux s'écoulèrent alors les monceaux de purin, d'urine rance et de litière moisie des immenses écuries d'Augias. Par tonnes ces déjections s'abattaient sur Morphée jusqu'à le recouvrir entièrement et l'emprisonner sous une montagne de fèces. " Prépare-toi à valser à des milliers de kilomètres " cracha le chevalier.


De ses bras contractés au point de laisser apparaître des veines gonflées par l'effort, Maui frappa le sol pour creuser une tranchée souterraine jusqu'aux eaux d'Illissos. Brûlant un cosmos rouge ardent, Maui transmit sa force à la rivière et la détourna en direction du dieu asphyxié. Les eaux furieuses heurtèrent de plein fouet la masse puante pour la déchiqueter et la propulser au-delà des colonnes d'Hercule. Illissos regagna son lit, purin et litière n'étaient plus qu'un souvenir, mais Morphée se tenait à la même place, droit et impassible, sans la moindre posture de défense. Maui serrait les dents. Jamais auparavant ses techniques de combats n'avaient subi d'échec.


Myrddin, Hipparque, Zeuxis et Tito arrivèrent.


- Ne vous mêlez pas de ça je m'occupe de lui ! dit Maui.
- Arrête, tenta Oisin, Morphée n'est qu'un messager.


Le saint d'Héraclès n'écoutait plus. Sa colère le rendait hermétique à toute raison et déjà ses muscles se contractaient de nouveau. Morphée soupira, lassé de perdre son temps avec des hommes si navrants. " Je te suis, chevalier d'Ophiuchus " dit-il sans prêter attention au flamboiement de Maui. Tito, Zeuxis et Hipparque se précipitèrent devant le dieu pour lui barrer le passage.


" Vous tenez donc si peu à la vie… Vous me faites pitié. " lança Morphée. Il pointa sa main spectrale vers les chevaliers puis l'abaissa lentement. Hipparque, Zeuxis et Tito sentirent leur cosmos irrémédiablement décroître. Leur concentration se résorbait peu à peu sous un confort inattendu. A l'instar de Myrddin et Oisin, leurs bras tombèrent le long de leur corps, et s'ils regardaient Morphée, ils n'en percevaient plus distinctement les contours. Leur vue s'émancipait de leur conscience car à la vision du Sanctuaire se substituaient les hallucinations oniriques de leur esprit somnolent. Leurs jambes finirent par céder sous leur poids ; ils dormaient.


Volontairement épargné, Maui n'en ressentait néanmoins aucune reconnaissance. Les yeux illuminés d'un regard de haine il se jeta sur le dieu immobile. Alors que le guerrier s'apprêtait à porter un coup, Morphée se décala légèrement, saisit le bras de Maui afin d'utiliser sa force cinétique et le plaqua au sol dans un fracas de roches déchirées. " Assez joué " lança Morphée, soudainement entouré d'une aura noire se répandant jusqu'au corps perclus du saint. Rédemption Cauchemardesque !


Maui reprit ses esprits, mais il ne reconnaissait rien des alentours. Il se trouvait sur une plaine sèche et désolée où la lumière du jour ne filtrait pas. Rien ne s'offrait à ses yeux, sinon de fines rivières de sang dont il était la source.


Des pleurs discrets commencèrent à se faire entendre, de plus en plus nombreux. " Où êtes-vous ? " cria Maui. Les gémissements horrifiés de personnes torturées furent sa seule réponse. Le chevalier courut vers ces lamentations, une expression d'effroi sur le visage car plus il avançait plus le sang issu de sa propre armure s'écoulait en abondance. Son soulagement à découvrir le groupe de pleureurs fut de courte durée. Lorsque les hommes larmoyants tournèrent leurs visages vers le saint, ce dernier fut saisi de frayeur. Recroquevillés comme des chiens battus, les yeux emplis d'hémoglobine, les anciennes victimes de Maui le fixaient avec crainte. Ils geignaient faiblement et protégeaient leur visage comme si la mort venait les chercher une seconde fois. Pris de pitié, le saint comprit seulement qu'avant d'être voleurs ou criminels, ses victimes restaient des hommes. Recouvert de leur sang fétide, Maui ressentit pour la première fois un sentiment de culpabilité.


Tels les déchirements des éclairs, des hurlements stridents envahirent les nuages verdâtres. Trois créatures ailées vêtues de robes ensanglantées fondirent des cieux en direction de Maui. Leurs yeux blancs inspiraient les plus abominables souffrances et leurs visages flétris par l'âge arboraient un sourire sadique. Les Furies tournaient autour de Maui, lacéraient de leurs ongles tranchants les chairs non protégées du chevalier. Il s'enfuit au hasard, fébrile et transi de terreur, néanmoins ses pas ne le menaient nulle part, aucune direction ne lui permettait d'échapper au jugement funeste des Erynnies.


Alecto, Mégère et Tisiphone transperçaient l'armure d'Héraclès pour mieux infiltrer de leur venin les plaies ouvertes de Maui. Le saint criait à en devenir fou, il se savait perdu, il se sentait coupable de péchés irrémissibles qui le mèneraient bientôt dans l'autre monde rejoindre les hommes tombés sous ses poings pour recevoir d'eux le châtiment éternel de la vengeance. L'armure d'Héraclès s'émiettait, le corps inoffensif du saint apparaissait tel une offrande vers laquelle les Erynnies plongeaient en emplissant la plaine macabre des sifflements aigus de leur condamnation. Maui hurla à s'en déchirer les cordes vocales, en adieu à ce monde, en pardon à ses victimes, dans l'espoir de dissimuler derrière cette extériorisation la terreur spasmodique de son âme.


Alors que les Erynnies s'apprêtaient à porter le coup de grâce à leur proie misérable, une étoile perça les nuages, libéra un rai de lumière verte directement dirigée sur Maui. Les Furies parurent soudain effrayées. Entrelacé autour de cette illumination cosmique, un dragon descendait des cieux oniriques. Dans un chaos de borborygmes, Alecto, Mégère et Tisiphone regagnèrent le monde des cauchemars d'où Morphée les avait invoquées. Maui pria pour son salut lorsqu'il se sentit enlacé puis transporté jusqu'aux lueurs de son éveil.


Lorsque Maui ouvrit les yeux devant la maison du Bélier, Morphée le toisa avec curiosité.


- Qui est responsable de ce miracle ? demanda le dieu.


Appuyé sur une canne d'olivier, Shiryu sortit à pas lents du temple, vêtu du sari de sa jeunesse et du chapeau de Dohko. Morphée sourit.


- Maui, commença Shiryu, as-tu oublié l'une des premières règles édictées par Zeus ? Tout visiteur doit être accueilli avec chaleur et demeure un hôte honoré tant que le pacte d'hospitalité est respecté. Aller à l'encontre d'un tel commandement te rend coupable d'insulter les lois souveraines. Tu as cru bien faire, ainsi tu es pardonné, cependant tu as mis le Sanctuaire en danger par ton comportement irréfléchi.
- Excusez-moi Shiryu, gémit Maui encore traumatisé par son expérience infernale.
- Enfin un interlocuteur digne de ce nom, intervint Morphée. Je reconnais ce cosmos qui a vaincu mon père il y a 247 ans. Tu es l'ange du Dragon, n'est-ce pas ?


Shiryu acquiesça. " Debout, chevaliers " dit-il de sa voix grave et cassée afin de réveiller les saints endormis.


- Morphée, reprit Shiryu, je t'aurais souhaité la bienvenue si tu n'avais pas enfreint les lois du Sanctuaire. Tu es assez puissant pour éviter un combat avec des chevaliers d'argent, pourtant tu as attenté à la vie de l'un d'eux. Tu n'es plus le bienvenu dans cette enceinte sacrée. Délivre le message dont tu es porteur et quitte ce lieu où règne la fille de Zeus.
- Hadès désire parler à Athéna, je suis son guide jusqu'au royaume des morts.
- Athéna ne quittera pas son Sanctuaire. Si Hadès tient à voir notre déesse, qu'il se déplace jusqu'à nos portes. Ne l'a-t-il pas déjà fait ? Tremblerait-il à l'idée de revenir sur les lieux de son premier échec ? Va, Morphée, et transmet ce message à ton souverain : s'il désire s'entretenir en paix avec Athéna, les portes du Sanctuaire lui seront ouvertes, à lui seul.
- Hadès prévoyait cette réponse. Cette nuit, lorsque la lune brillera à son zénith, le dieu des Enfers viendra rencontrer Athéna.





Sheliak et Neferia reprirent connaissance sur les rivages d'une plaine étrangement verte pour la saison. L'air délivrait les parfums d'une myriade de fleurs épanouies et transportait tel lors d'une nuit chaude le bruissement des insectes. Tout en ce lieu respirait la paix et inspirait un clame harmonieux rarement ressenti ailleurs qu'au Sanctuaire d'Athéna.


La princesse haletait, épuisée par leur voyage sous-marin après avoir perdu tant de sang. Malgré le masque du Dauphin, Sheliak devinait et partageait l'extase de Neferia devant le spectacle merveilleux du domaine de Poséidon.


- L'Atlantide… murmura-t-elle. Nous avons réussi.
- Tu as réussi, Neferia. Je vais t'aider à marcher, nous irons lentement. Profite-en pour reprendre des forces, et surtout ne fait plus d'effort.


A leurs yeux se dévoilait un paysage dont la beauté hypnotique plongeait quiconque dans un mutisme contemplatif. Devant eux s'étendait une plaine fertile percée de lacs illuminés des reflets immuables d'un astre éternel. Les montagnes aux cimes reliées à la voûte terrestre entouraient les centaines de kilomètres du plateau, et d'elles s'écoulaient entre les forêts luxuriantes et les bosquets d'arbres chargés de fruits de nombreuses rivières d'eau pure et des sources chaudes garantes d'une vie incroyablement diversifiée. Des chevreuils et des ours jouaient sur les pentes douces des monts, aigles et albatros paraient les cieux de leur vol, des gazelles dissipées parmi la brume du lointain s'abreuvaient aux côtés d'éléphants occupés à leur baignade. Le long de prairies aux herbes hautes galopaient des chevaux sauvages parfois montés par des cavalières au corps si gracile que l'imagination seule pouvait en être à l'origine.


- Neferia, je me suis évanoui avant de franchir les portes de l'Atlantide. Où sommes-nous exactement ? Qui est Neith dont le nom semble être le sceau de cette île ?
- Des pauses lecture entre deux joints ne t'auraient pas fait de mal, Sheliak. Platon décrivit l'Atlantide selon les dires du sage Solon qui lui-même reçut l'enseignement des prêtres de Saïs, une ville au nord de l'Egypte. Or la divinité adorée à Saïs est la déesse de la guerre et du tissage, Neith, que les Grecs associèrent non sans raison à Athéna. Comme tu le vois, l'histoire fournit des enseignements bien trop souvent négligés. Quant à l'entrée du continent englouti, cette intuition m'est venue des leçons de mon maître Sambucucciu. Il condamnait la propension des hommes à s'attaquer vainement aux conséquences d'un problème à défaut d'en rechercher les causes. Quelle est l'origine de l'éruption de Santorin a ton avis ?
- Un tremblement de terre amenant le magma en surface ?
- Tu tombes dans le piège de la constatation des effets. L'île de Santorin se trouve entre les plaques tectoniques anatolienne et africaine, et c'est leur mouvement qui a provoqué l'éruption. La dorsale océanique s'est ouverte dans les fonds abyssaux de l'Egée, c'est là que les dauphins nous ont menés.


Sheliak était impressionné par les connaissances de Neferia. Jamais à lui seul il ne serait parvenu en Atlantide.


Les saints longeaient le canal de la plaine en direction de hauts murs à peine devinés de si loin, limites extérieures de la ville tant espérée où reposait l'esprit du souverain des Mers. Ce n'est qu'aux rires discrets vite étouffés sous les eaux transparentes du canal qu'ils remarquèrent la présence d'une naïade. Elle s'amusa un moment à disparaître dès que les saints tentaient de la regarder puis poussa un cri ondulé d'amusement. Sheliak regardait avec plaisir cette nymphe des rivières suivre leur avancée, jusqu'au moment où elle fut saisie de crainte. Elle cessa de rire et disparut dans le canal sans laisser la moindre onde à la surface de l'eau.


Sur la route de Sheliak et Neferia se tenait un homme dont seule l'ombre et la cosmo-énergie d'un bleu marin apparaissaient nettement. Les perles de rosée dégagées par son cosmos s'écrasaient en un souffle frais sur les joues des chevaliers. A n'en pas douter il s'agissait d'un des généraux de Poséidon.


Lors de la précédente guerre sainte, les anges d'Athéna ne parvinrent à se défaire d'eux qu'à l'aide d'une parfaite maîtrise de leur cosmos. Cet homme ne devait aucunement être pris à la légère, et Sheliak espérait voir de lui une main amicale se tendre vers eux. Ce ne fut pas le cas. D'une voix tonnante il leur dit : " Vous foulez sans permission les terres sacrées d'Atlantide. Rebroussez chemin ou subissez la colère de la Mer. "


Sheliak s'apprêtait à entamer le dialogue mais il fut devancé par Neferia qui avança vers le général : " Nous sommes des chevaliers d'Ath… " Des lances aux pointes acérées s'échappèrent de l'ombre vers Neferia. Sheliak ne s'attendait pas à une offensive si soudaine et irraisonnée. Il n'eût pas le temps d'intervenir et vit Neferia projetée dans les airs puis échouer dans le canal, séparée de la boîte de Pandore du Dauphin. Lorsque le poète se retourna pour affronter son adversaire, il avait disparu.


Immobile, Neferia gisait à la surface de l'eau. Sheliak plongea et ramena la princesse en bordure de l'herbe afin d'y déposer délicatement sa tête. Ses poignets rouverts sous l'impact de l'attaque déversaient des filets rougeâtres et sa tunique de lin exhibait une tache de sang au niveau du cœur.


Le masque du Dauphin flottait sur l'eau plane du canal.


Les yeux pourpres de Neferia luisaient comme les rivières atlantes. Son teint bruni par le soleil d'Egypte amplifiait la chaleur de ses lèvres et quelques mèches vagabondes serpentaient entre ses taches de rousseur. Son souffle peinait à puiser l'oxygène nécessaire à sa survie ; sa poitrine dont le lin humide épousait les formes s'élevait avec une lenteur inquiétante. Sheliak n'osa même pas la hisser sur l'herbe de peur que ces mouvements n'achèvent sa compagne. Il déchira le tissu autour de son bras et l'ajusta sur les poignets de Neferia pour en stopper l'hémorragie. La princesse le regardait affectueusement, il prenait soin d'elle. Lui qui intériorisait constamment ses sentiments et les voilait d'un mutisme impénétrable, il se montrait pour la première fois véritablement inquiet.


- Ne t'inquiètes pas Sheliak, j'ai rempli ma mission, je peux rejoindre sereinement les champs de paix d'Osiris.
- Ne t'avoue pas si vite vaincue Neferia, tu es un chevalier d'Athéna et tant que notre déesse est en danger tu n'as pas le droit de mourir.
- Le droit… Sais-tu ce que la loi du Sanctuaire me donne le droit de choisir pour le premier homme qui voit mon visage ? J'ai le choix entre l'aimer à jamais ou le tuer. Que dois-je choisir avant ma mort, Sheliak ?
- Suis-je le premier ? demanda-t-il presque timidement.
- Oui, répondit-elle en cherchant des doigts la main de Sheliak. Tu es le premier. M'accorderas-tu le bonheur de m'aimer, de me promettre ton amour pendant mes derniers instants et d'être libéré de ta promesse dès l'arrêt de mon cœur ?
- Tu… tu ne vas pas mourir, rétorqua Sheliak sans grande conviction.


Le visage attristé de Neferia reposait silencieusement sa question. Sheliak ne savait quoi répondre. Les traits d'Asae apparurent alors à son esprit. Depuis les échos de sa mémoire, Sheliak entendait pour la millième fois ce simple mot d'Asae, 'merci'. Tel un nectar olympien, il s'écoulait voluptueusement en les chairs du poète, il redessinait avec précision les pommettes d'Asae illuminées d'un sourire discret, et Sheliak volait de nouveau jusqu'aux cieux étoilés des lagons de ses yeux.


- Je suis désolé Neferia, je ne veux pas être hypocrite. Asae est la seule à parcourir librement mon cœur. L'assombrir derrière une attirance éphémère m'est impossible. Je te respecte et t'admire, cependant seuls les cils d'Asae portent plus haut que le ciel la voûte de mon âme amoureuse.
- Est-ce tant te demander que de mentir à une mourante ? Désires-tu abréger mon agonie et briser sur mon linceul l'espoir d'être aimée ne serait-ce qu'un instant ? Asae est une déesse, il lui est interdit d'aimer un homme en particulier car elle doit déverser équitablement son amour vers les âmes de chaque mortel.
- Le reflet de mes sentiments dans le cœur d'Asae n'est pas une condition nécessaire à mon amour. Et j'ai déjà tant reçu. Elle m'a offert ce que tout mortel reviendrait des morts pour recevoir : son remerciement.
- Très bien Sheliak, tu ne me laisses donc plus le choix.


Neferia s'extirpa de l'eau avec difficulté, rejoignit son urne sacrée et en tira la poignée. Une brume turquoise s'échappa de l'urne et au sein d'une brillance aveuglante apparut l'armure d'argent du Dauphin. Elle explosa immédiatement, sillonna les airs en direction de Neferia dont les bras, les jambes, le corps puis la tête furent recouverts. Des vaguelettes figurées adoucissaient les courbes déjà fluides de l'armure, de courtes nageoires rehaussaient les bras argentés et du casque s'élançait un rostre élégant. Neferia brûla sans attendre une cosmo-énergie dispersant alentour un voile de rosée.


- Puisque tu bafoues mon honneur de femme, tu ne mérites pas mon amour. Que mes dernières forces t'entraînent dans la tombe.
- Ne fais pas ça ! s'écria le poète en ouvrant l'urne de la Lyre pour y saisir son instrument. Tu es vidée de ton sang, la moindre attaque de ta part te condamnes.
- Ton rejet est ma condamnation, Sheliak.


Sheliak s'en voulait. A cause de son entêtement, les dernières chances de sauver Neferia s'envolaient en son ultime cosmo-énergie. Cette femme chevalier ne livrerait donc qu'un seul combat, celui de son honneur, pour lequel elle libèrerait toute sa puissance dans l'unique but de tuer Sheliak afin de laver son affront. Mais si elle y parvenait…


Sheliak commença à douter. Neferia regardait toujours son opposant avec défi mais n'attaquait pas. Si Sheliak venait à mourir et que le Dauphin le suivait dans la tombe, personne ne pourrait éveiller Poséidon et de la sorte Athéna puis le peuple d'Egypte seraient condamnés. Sheliak en était maintenant certain, Neferia ne désirait pas le neutraliser ; tout juste l'intimider. Les rouages de la logique s'enclenchèrent dans l'esprit de l'Arabe et la spirale de la compréhension l'entraîna en des conclusions amères.


Il repensa à la poussière d'Akrotiri soulevée sans le moindre vent derrière un muret, à la présence du second dauphin perçue derrière eux lors de leur traversée de l'Egée, puis à la fuite de la naïade devant la cosmo-énergie de l'ombre bien trop vite disparue. Si la naïade s'effrayait du cosmos, c'est qu'elle le découvrait avec appréhension et n'y reconnaissait pas les vibrations d'un atlante. D'ailleurs la fraîcheur de la rosée émanée de Neferia ressemblait étrangement à celle du soi-disant général de Poséidon. Pour lever ses doutes, Sheliak se rappela la calasiris de l'Egyptienne avant qu'elle ne revête son armure ; la tâche de sang au niveau de son cœur ne s'était aucunement élargie, Neferia n'avait donc pas été atteinte par l'attaque de l'inconnu.


" Constellation bien-aimée, je te chante, je t'appelle, viens à moi. " L'armure de la Lyre s'anima, jaillit de son urne au sein d'une aura mauve puis vint recouvrir le corps de Sheliak. De fins liserés d'un vert de jade ciselaient les limites de l'argent éblouissant. Le poète tourna le dos à sa rivale puis ferma les yeux. Avant de passer à l'offensive, il focalisa sa concentration sur les rayonnements cosmiques de la plaine. Neferia observait la scène avec inquiétude.


" Fractales ! " Par des gestes saccadés Sheliak générait des sonorités étranges, sans aucune mélodie. Il pinçait aléatoirement les cordes de sa lyre de laquelle se lançaient en ondes chaotiques des notes torturées, instables, constamment modifiées lors de leur parcours aérien. Aucun ordre, aucune logique, juste une anarchie désagréable à l'écoute. Les vibrations musicales sondaient les alentours, et finirent par révéler ce à quoi Sheliak s'attendait. Non loin d'eux une entité imperceptible incapable de s'adapter à une symphonie si imprévisible dévoila les contours d'une silhouette invisible.


" Quelle faculté incroyable, pensa Sheliak. Cette personne maîtrise à tel point sa cosmo-énergie qu'elle parvient à entrer en osmose avec son environnement jusqu'à disparaître. Et à en croire la similitude de son aura avec celle de Neferia, elle peut aussi les imiter parfaitement. Voyons qui détient un tel pouvoir. Requiem ! "


Les cordes de la lyre s'allongèrent avec la rapidité d'étoiles filantes et vinrent encercler l'inconnu. Dans l'espoir inutile de briser l'enlacement des cordes, une violente aura verte naquit alors, laissant apparaître aux yeux de Neferia et Sheliak le chevalier d'argent du Caméléon.


- Bayer ! s'exclama Sheliak, la voix empreinte de déception.
- Damned, me voilà beau ! s'écria l'Anglais.
- Neferia, vu ton état de fatigue je ne te conseille pas d'intervenir. Quant à toi Bayer, j'attends deux réponses de ta part. Si tu refuses de parler, je ne te considèrerai plus chevalier d'Athéna et ton corps nourrira bientôt les poissons d'Atlantide.
- Take it easy Sheliak, je ne suis pas ton ennemi.
- Qui sers-tu ? Quelle est ta mission ?
- Je suis pas une balance, man.


Les cordes jouées par Sheliak véhiculaient des flocons de cosmos dont l'arrivée autour du corps de Bayer provoquait une étreinte de plus en plus profonde et douloureuse. Quelques dreadlocks de l'Anglais tombèrent à terre, sectionnées. A mesure que la pression augmentait les chairs de Bayer s'entrouvraient par endroits. Plus il contractait ses muscles plus les cordes s'enfonçaient, et sa veste blanche d'Afrique se teinta rapidement du sang écoulé de son cou. Malgré la douleur insoutenable, Bayer demeurait silencieux et le serait resté jusqu'à son dernier souffle sans l'intervention de Neferia :


- Ça suffit Sheliak, je vais répondre à tes questions mais libère Bayer immédiatement.


Lorsque le musicien cessa son requiem, le Caméléon meurtri s'écroula au sol et perdit connaissance. Sheliak se tourna vers Neferia qui ne retrouva dans le regard du poète aucune trace de l'affection témoignée à son égard quelques minutes plus tôt.


- Tu ne t'es pas demandé pourquoi Ki-lin t'a choisi pour m'accompagner alors que tu aurais été plus utile au Sanctuaire ? C'est pourtant simple, le Grand Pope veut t'éloigner d'Athéna. Le temps joue en notre défaveur et Asae a encore trop à apprendre pour se laisser divertir par tes sentiments. Outre éveiller Poséidon, ma mission était de gagner ton affection puis ta promesse de m'aimer. Evidemment je n'allais pas mourir, et alors tu aurais été tenu par ton engagement. Comme tu es un homme de parole tu me serais resté fidèle en effaçant progressivement Asae de ton cœur. Bayer était là pour me mettre en danger et me permettre de simuler l'agonie censée faire éclore tes sentiments pour moi.
- Ce n'est pas de toi dont je suis épris.
- Je le sais, la force de ton amour a fait échouer ce plan. Et de toute manière tu ne me plais pas. Ton allure mystérieuse, ton regard indéchiffrable ne m'impressionnent pas. J'ai joué un rôle, c'est tout.
- Je te faisais confiance, et voilà la trahison ce que j'y gagne. Tu masquais ton visage mais je ne te croyais pas capable de voiler ton honneur chevaleresque derrière de tels artifices.
- Que pouvais-je faire ? Refuser les ordres du Pope ? Athéna réclame notre foi en son représentant, je la lui accorde, même s'il m'en coûte. Bayer est un chevalier intègre, il a souffert lui aussi de cette mission ingrate.
- Le Pope agit étrangement. Lui qui prône l'unité, comment croire en lui alors qu'il nous dresse les uns contre les autres ?
- Plus que tu ne le crois. Tu n'es pas le premier à voir mon visage. Ki-lin a retiré mon masque pour s'assurer que je n'hésiterais pas à me dévoiler à toi en Atlantide. Et il m'a ordonné de te révéler la vérité si cela pouvait éviter une effusion de sang.
- Ce plan sournois me révolte. Est-ce là la dignité légendaire des chevaliers d'or ? Que comptes-tu faire ?
- Ki-lin s'est fait de moi une ennemie mortelle. Mes mains creuseront sa tombe.
- J'en ai assez entendu, conclut Sheliak en reprenant sa route vers Atlantis.


Avant de le rejoindre, Neferia transporta Bayer au bord de l'eau et nettoya ses plaies. Alors qu'elle pansait les blessures de son ami, la naïade refit son apparition et glissa sur les eaux du canal vers Bayer, le regard plein d'un mélange d'incompréhension et de tristesse. " Je te le confie, lui dit Neferia. Tu prendras soin de lui n'est-ce pas ? Je reviendrai bientôt. " La naïade hocha la tête en signe d'approbation, visiblement affectée par l'état du saint inconscient.


Neferia ne rattrapa Sheliak qu'aux limites d'Atlantis. Trois canaux circulaires cernaient une vaste plateforme ronde entourée d'un mur d'orichalque. Les chevaliers traversèrent les ponts sans rencontrer âme qui vive. Les lieux paraissaient déserts, figés dans une immobilité silencieuse que seuls perturbaient les bruissements de la plaine. Au cœur d'Atlantis, les saints contemplaient avec satisfaction le fruit de leurs espoirs, le but de leur mission.


L'enceinte sacrée d'Atlantis recueillait une végétation tropicale surprenante. Palmiers, cocotiers et fougères naissaient ci et là autour de sources d'eau claire. Derrière un mur doré s'élevait, grandiose, un temple aux colonnes d'ivoire que semblaient protéger des statues d'or blanc à l'effigie de guerriers en armure, les généraux de Poséidon parés de leurs Ecailles. Sorrento, Isaac, Kanon, ces noms rappelaient à Sheliak et Neferia les récits de la guerre sanglante entre Athéna et Poséidon plus de deux siècles auparavant.


Avec une légère appréhension, ils atteignirent enfin les abords du temple. Devant lui se dressait jusqu'à la voûte une fine colonne d'orichalque gravée de tout son long de symboles ésotériques, lois du souverain des Mers rédigées en atlante.


" Soyez les bienvenus " prononça une voix affable. Un homme et sa femme dont le ventre témoignait d'un bébé à venir avançaient vers les saints depuis l'obscurité du temple.


- Mon nom est Evenor, et voici ma femme Leucippe.
- Je suis Neferia du Dauphin et mon compagnon est Sheliak de la Lyre, nous sommes des chevaliers au service d'Athéna.
- Ce n'est pas difficile à deviner, dit Leucippe d'un ton amical en caressant son ventre.
- J'imagine, reprit Evenor, que vous venez réclamer l'assistance de Poséidon au nom de votre déesse.
- Comment…
- Athéna nous avait prévenus d'une telle éventualité, coupa Leucippe.
- Vous avez connu Saori ! s'étonna Neferia.
- Bien sûr, et comment oublier une déesse si noble et sensible ? Je me rappelle encore la douceur de ses gestes et la chaleur de sa voix.
- Poséidon nous accordera-t-il son aide ? demanda Sheliak. Etes-vous en mesure de l'éveiller ?
- Notre souverain soutient votre cause, il vous aidera. Quant à l'éveil de son âme… Triton ! appela Evenor.


Un être fluet jaillit d'une source et rejoignit rapidement Leucippe et Evenor. Ses habits et sa tignasse ébouriffée ruisselaient sur la conque qu'il tenait à la main. Il dévisagea les saints, intrigué, puis un large sourire orna son visage lorsque Evenor ordonna la Résonance Atlante. Aussitôt Triton sautilla d'une marche à l'autre, courut tel un enfant autour des colonnes puis s'enfonça dans la pénombre du temple.


- Poséidon sommeille jusqu'à l'appel de son peuple, expliqua Evenor. L'Atlantide est divisée en sept royaumes et l'union de leurs souffles éveillera le dieu des Mers. J'y pense, vous êtes au courant n'est-ce pas ? Poséidon ne s'incarnera pas, car malgré son aide il désire laisser son âme flotter librement en Atlantide.
- Mais alors, dit Neferia, comment nous suivra-t-il jusqu'à Athènes ?


Le regard tourné vers Sheliak, Evenor répondit :


- Son esprit occupera provisoirement le corps d'un mortel.


Le son de la conque de Triton s'envola du temple de Poséidon. En une note continue et monotone, la tonalité envahit la gigantesque plaine d'Atlantide et sembla atteindre jusqu'au dôme rocheux pour y être répercutée dans les moindres confins du continent.


Rien ne vint briser le silence qui suivit, chaque animal s'était tu, et même les infatigables grillons respectèrent une attente presque perceptible au toucher. Des montagnes du sud, une conque à peine audible se fit entendre en écho à Triton, source d'une onde grave et monocorde, inépuisable. Vint alors s'y ajouter le son aigu d'une seconde conque, jouée depuis les montagnes du nord-ouest. Une troisième, une quatrième puis une cinquième se joignirent à elles afin d'emplir l'atmosphère de leurs fréquences complémentaires.


Quand les sept sonorités parvinrent jusqu'au temple, la colonne d'orichalque se mit à vibrer, sensible à l'harmonie générée par la Résonance Atlante. Les eaux des canaux circulaires s'élevèrent dans les airs et valsaient en une chorégraphie tempétueuse afin de célébrer l'approche spirituelle de leur souverain.


La colonne s'effrita, craquela et semblait proche de l'effondrement à en croire les débris arrachés sous l'impulsion collective des conques. De fines veinures lumineuses apparurent à la base du pilier et divisèrent l'orichalque en des configurations géométriques dont le déplacement aérien suggérait l'assemblage minutieux d'une centaine d'écailles.


Lorsque la colonne se désagrégea en une pluie d'orichalque, seuls rayonnaient à travers le nuage de poussière le trident du dieu des Mers et une armure éblouissante, l'Ecaille divine de Poséidon.





 L'inquiétude se répandait au Sanctuaire à une vitesse alarmante. Les rumeurs couraient que le souverain des Morts se rendrait bientôt au cœur de l'enceinte sacrée, au sein même du temple d'Athéna. A ceux qui s'insurgeaient à l'idée de l'arrivée d'Hadès, les sages répondaient que la Justice se devait avant tout de comprendre son adversaire afin de tenter en premier recours d'atteindre le compromis d'une paix sans violence. Refuser le dialogue avec son ennemi est synonyme de déclaration de guerre, et Athéna cherche à éviter toute violence inutile. La communication doit rester la base car les points de vue de chacun sont indispensables à l'équilibre.


Pourtant la menace demeurait réelle. Sheliak était absent, lui dont les habitants clamaient les exploits. Six chevaliers et un apprenti feraient seuls face à l'armée des ténèbres. Aucun de ces légendaires chevaliers d'or réputés invincibles ne viendrait leur porter secours en cas de conflit. Shiryu et Ki-lin étaient là néanmoins, et le simple fait de prononcer leurs noms lénifiait les pensées oppressantes.


Devant l'anxiété rongeante de sa cité, Asae ordonna la réunion de son peuple et nomma ce rassemblement exceptionnel la procession des Panathénées. Pour la première fois de simples hommes traverseraient les maisons du Zodiaque jusqu'à la statue d'Athéna. L'union et l'amour pour seules armes, Asae désirait montrer qu'un peuple unifié ne craignait plus la mort.


Aux portes du Sanctuaire, les résidents se trouvaient réunis sous un soleil terne. Accompagnée du Grand Pope, la déesse Athéna se présenta à eux, le sceptre de la Victoire à la main. Son escorte suivait en silence le moindre de ses pas : des saints aux armures étincelantes, des justiciers guidés par l'ange du Dragon. Avec une telle garde la déesse semblait ne rien risquer.


Asae et Ki-lin ouvrirent la marche le long de la voie sacrée. Dans leur sillage avançaient Zeuxis, Tito, Maui, Hipparque, Oisin et Altaïr. Derrière eux, deux mille habitants formaient la procession. Forgerons et tisserands, cuisiniers et artistes, vieillards et nouveau-nés, tous ici pour leur déesse. Ils traversèrent un à un les temples du Zodiaque. Bélier, Taureau, Gémeaux… dans chacune de ces demeures les peintures de Zeuxis réveillaient un passé d'honneur et de tragédie, de gloire et de souffrance. Plus grand que les autres, Zeuxis marchait fièrement et jetait des regards du coin de l'œil pour se régaler de l'émerveillement général devant ses peintures.


Mais plus que la grâce picturale, les habitants voyaient s'éveiller à la vie des scènes légendaires racontées mille fois au prytanée. Les Athéniens contemplaient la restauration des armures de bronze par Mü du Bélier, les arbres Twin Sal où Shaka trouva la mort, le sauvetage d'Athéna par Aiolos du Sagittaire qui sacrifia sa vie et sa gloire au nom de ses idéaux, puis les tableaux traversaient les cieux pour montrer Shura du Capricorne confier son armure à Shiryu et insuffler à son bras la légendaire Excalibur. Dans la dernière maison, Shun d'Andromède au cœur percé d'une rose fatale déclenchait une tornade nébulaire contre Aphrodite des Poissons. Au Parthénon enfin, Seiya apparaissait, le bouclier de la Justice à bout de bras, dirigeant la lumière de l'égide divine vers le corps meurtri de Saori afin de lui sauver la vie, une fois de plus.


La procession des Panathénées dura jusqu'à la nuit. Quand la lune approchait du zénith, Asae et son peuple atteignaient la statue d'Athéna. Les simples habitants s'assirent en silence, tiraillés par la peur mais fascinés par la splendeur des lieux. Asae et ses chevaliers se placèrent à leur tête, le regard porté vers la plaine où Hadès apparut.


Shiryu et Myrddin ouvrirent les portes du Sanctuaire, et alors que le chevalier surveillait les alentours, l'ange escortait Hadès en direction de l'Acropole.


La jeune déesse ferma les yeux. Une fine aura naquit de sa toge agitée par le vent. Des flocons de cosmos doré s'envolaient dans la brise, flottaient un instant puis venaient se poser parmi les spectateurs ou sur l'armure de ses chevaliers. En réponse à l'appel de sa protégée, Ki-lin irradia à son tour un cosmos d'or offert à sa déesse. Le Grand Pope inspira ses chevaliers, ainsi Oisin, Zeuxis, Tito, Altaïr, Maui et Hipparque maîtrisèrent leur agitation pour brûler une cosmo-énergie dirigée vers l'incarnation de la paix.


Asae brillait tel un soleil matinal sur un océan calme. Ses cheveux couleur feu dansaient comme un feuillage, ses bras écartés déversaient alentour les murmures cosmiques d'une litanie divine. Le peuple d'Athéna, transi de terreur à l'approche de la mort, émus par la grâce rassérénante d'Asae, s'abandonnèrent finalement à la tendresse offerte par leur déesse. Beaucoup ne retinrent plus leurs larmes lorsque sous l'harmonie fraternelle générée par Asae la statue d'Athéna se mit à luire d'une aura céleste.


Des pas brisèrent ce silence rassurant. Shiryu sortit de la pénombre du Parthénon, le visage grave. Derrière lui l'obscurité semblait s'étendre, s'allonger inexplicablement. Hadès ne s'était pas encore incarné, son esprit large comme une nue d'hiver lévitait, informe, et dissimulait les étoiles. Le rayonnement de la statue s'estompa ; plus un cosmos ne colorait l'opacité des ténèbres. Parmi les vents torturés des Enfers prit forme le visage vaporeux d'Hadès.


Asae tremblait intérieurement mais refusait de se montrer intimidée. Elle inspira longuement, serra son sceptre puis déclara :


- Je t'écoute Hadès, parle.
- Bonsoir Athéna. Je viens te proposer la paix.


Des exclamations de surprise et d'incrédulité parcoururent l'assistance.


- Tes propos m'enchantent, souverain des Morts. Entreverrais-tu finalement les vertus du contentement ? Je serai la première à m'en réjouir, cependant j'imagine que la paix a un prix. Depuis toujours ce prix fut la vie de mes nobles chevaliers. Qu'en sera-t-il cette fois ?
- Aucun Athénien ne mourra sous les flammes des Enfers si tu n'interviens pas dans mes projets. Le chemin du Ciel traverse la Terre, or mon armée se rend aux Cieux ; la tête de Zeus m'y attend, il est temps que mon frère rende des comptes. Laisse passer mes spectres ou plie-toi à la colère du Tartare.
- Quelle est cette nouvelle folie ? s'exclama Asae. Comment oses-tu te soulever contre le dieu des dieux, ton propre frère, mon père ? Aucun d'entre nous n'est capable de rivaliser avec Zeus. Même notre force réunie ne l'ébranlerait aucunement. De plus sa sagesse n'a jamais faillie, il mérite plus que toute âme la gouvernance de l'univers. Je ne te laisserai pas passer Hadès, mes chevaliers protégeront les Cieux comme notre Sanctuaire.
- Tu es décidément bien prévisible. Tu te lèves contre moi avant même de connaître mes motivations. Il semblerait qu'Athéna soit loin d'être éveillée en toi, Asae… Mais dis-moi, selon toi, comment l'univers fut-il réparti lors du partage des dieux ?


Asae fut surprise par cette question inattendue.


- Par tirage au sort, répondit-elle. Zeus devint le maître du ciel, Poséidon de la mer, et toi du monde souterrain. Seul l'Olympe demeura un territoire commun.
- Zeus reçut les Cieux infinis, Poséidon les deux tiers de la Terre recouverte des Océans, et je n'aurais gagné que la noirceur des Enfers ? Et la Terre, Athéna ? Avant que Zeus ne te la confie, qui s'occupait de la Terre ?


Asae ne voyait pas où son oncle voulait en venir. Elle ne se sentait pas à l'aise. L'assurance du dieu des morts lui démontrait combien elle ignorait sa dignité de déesse. Simple adolescente en recherche de sa force face à un esprit libre irradiant une obscurité parfaite, Asae se sentit faiblir.


" Sheliak, pensait-elle, où es-tu ? Protège-moi une nouvelle fois, je t'en prie. " Son regard s'arrêta dans celui de Shiryu. Il inclina lentement la tête, comme pour dire " Je suis là ma belle enfant, tu ne risques rien. " Asae releva la tête, observa ses fiers chevaliers dans leurs armures aux reflets de lune, puis regarda Hadès. Si elle ne connaissait pas la réponse à sa question, elle la devinait sans mal.


- La Terre était à toi, n'est-ce pas ?
- Oui. Je l'ai perdue par ta faute, condamné à régner sur un monde privé de lumière ; renié par les dieux, redouté des mortels. Par ta faute, Athéna.
- Que s'est-il passé ? demanda Asae.
- Je ne voudrais pas que ton peuple te condamne trop vite, déesse guerrière. Rends-toi aux Enfers et tu auras la réponse. En attendant, je te laisse une dernière chance de choisir. Mon armée monte aux Cieux. Ta main lèvera-t-elle un sceptre de paix ou une lance de guerre ?
- Je ne te laisserai jamais souiller le royaume de mon père. Mon Sanctuaire sera le premier rempart du Ciel.


La tempête spirituelle du dieu s'enflamma de colère. Les chevaliers se mirent en garde mais Asae leva la main en signe d'attente. Avant de quitter la montagne sacrée, Hadès conclut :


- Tu scelles le destin de ton peuple, Athéna. Lorsque les Athéniens tombés sous l'assaut des spectres empliront vos tombes, quand le sang des saints égorgés par les juges couvrira les illustres peintures de tes temples abandonnés, tu seras la dernière, seule, reine d'un Sanctuaire vide et fané. Quand enfin le fleuve de tes larmes aura asséché le dernier soubresaut d'espoir de ton âme divine, alors je viendrai te trouver et enfoncerai l'épée de l'Enfer dans les chairs flétries de ton cœur. A bientôt, Athéna.




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Note


(10) Hoplite : soldat-citoyen ; guerrier grec combattant à pied, fantassin.


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