Livre 1 - L'Agonie du Sanctuaire 






Acte I - La fleur d'automne



Septembre 2233


Sans prêter attention aux scintillements des étoiles de Chine, Asae sautillait vers la chute de Rozan d'où son maître la regardait approcher. Le long de sa robe de soie bleue, des marguerites flambaient d'un rayonnement joyeux en écho aux voluptueuses exhalaisons d'Asae. Parmi ses longs cheveux mordorés, le voyageur rencontrait autant de constellations, de printemps éclatants, que d'une liberté insouciante éprise du rythme des saisons. La forêt de ses yeux dévoilait mille chemins, mille surprises ; labyrinthe de plaisir, oubliette fatale à nos Erynnies, palais végétal sous la pluie des larmes de bonheur à la vue de cet univers infini, splendeur de la jeunesse et de l'espoir, combien j'ai encore à apprendre de toi…


- Shiryu ! Encore en train de rêvasser ! Je te rappelle que j'attends de danser avec toi…


Shiryu se mit à rire. Son corps filigrane semblait pouvoir se briser au moindre mouvement. Une canne soutenait sa silhouette squelettique, pourtant son visage creusé par l'âge témoignait encore d'un regard sûr derrière lequel se devinait sans mal le cosmos du Dragon endormi.


- Je suis trop vieux pour toi, belle Asae. De nombreux villageois aimeraient avoir cette chance, profite donc de cette fête en l'honneur de tes seize ans.
- J'en profite, qu'est-ce que tu crois, c'est ma dernière nuit en Chine ! Et j'aime venir te parler à la cascade, tu le sais bien.


Asae s'assit près de son maître. Les eaux se jetaient des falaises en hauteur, plongeaient en hurlant avant d'exploser tel un astre en des pléiades de gouttes dans un grondement continuel. Au sein des envolées de la cascade, une lueur verte imprégnait la poussière d'étoile éveillée par l'armure du Dragon.


- Si nous partons demain, j'en conclus que je dois gagner mon armure ce soir. Je pensais qu'inverser le cours de la chute de Rozan serait suffisant, je me demande quelle épreuve tu me prépares…
- Tu ne porteras pas l'armure du Dragon, répondit Shiryu à la surprise d'Asae. Après la victoire contre Hadès, Saori a fait de Seiya, Hyoga, Shun, Ikki et moi ses anges gardiens auxquels répondront éternellement nos armures respectives. Le Dragon et mon âme sont scellés par le sang d'Athéna. Ton armure se trouve en Grèce, c'est pourquoi nous partons demain.
- Shiryu, je commence à te connaître. Tu as quelque chose à me dire, n'est-ce pas ?
- J'aimerais que tu me fasses une promesse, Asae. Nous allons au devant de combats desquels dépend la liberté des hommes. De tous temps, les guerres furent les chorégraphies de la force, broyant dans son sillage les âmes les plus tendres. Les sentiments des hommes, comme ceux des dieux, évoluent. Les combats ne sont donc jamais les mêmes, ainsi que les armes et les stratégies employées. Mon maître Dohko de la Balance était armé pour se battre. Mais ces armes furent un cadeau empoisonné : Athéna en avait interdit l'utilisation. Ainsi vécu le Vieux Maître, détenteur d'une puissance incommensurable dont la sagesse fut la plus fidèle gardienne.


Shiryu marqua une pause.


- Promets-moi de ne jamais utiliser ta force physique, de ne brûler en aucun cas un cosmos offensif.
- Mais… Shiryu ! Comment puis-je espérer vaincre sans cosmo-énergie ?
- Regarde autour de toi, Asae. Vois tous ces gens festoyer, heureux d'être réunis à tes côtés. Tes sourires leur ont apporté la fraîcheur méditerranéenne, la chaleur de l'Attique. Tous frères sous la lumière de tes seize ans, qu'as-tu utilisé sinon tes sourires pour leur permettre de fleurir de la sorte ?
- Ce sont nos amis, je n'ai pas de mérite ! Il en sera autrement avec nos ennemis.
- En effet, si tu les appelles ennemis avant même de savoir qui ils sont.
- … Tu as ma promesse, Shiryu. Lorsque je serai chevalier, m'accompagneras-tu toujours ? S'il te plaît, ne me quitte jamais, j'ai tant besoin de toi.
- Je ne t'abandonnerai pas, c'est promis.
- Excellent, dans ce cas je ne crains rien ! s'exclama Asae en riant. Bon, je retourne danser, à plus tard !


Ris, jeune fille, ma douce enfant, ris sans te retenir, et puissent les larmes qui t'attendent s'écouler un jour en rivière de bonheur...





A Jamir, après la victoire d'Athéna, Kiki d'Appendix avait consacré sa vie à comprendre l'organisation cosmique des armures. L'apprenti de Mü du Bélier résidait dans la chaîne himalayenne, en ce lieu désolé surnommé le cimetière des armures. Grâce aux outils du Burin et à son propre sang il parvint à reconstituer la Coupe et l'Autel.


Mais le véritable exploit de celui qu'on surnomma l'alchimiste ne fut pas tant ces réparations que l'aboutissement de ses recherches scientifiques. Kiki avait étudié les étoiles pendant de longues années afin de retracer les plans perdus des armures d'Athéna, puis il apprit à en modifier la composition sans briser leurs liaisons astronomiques, et le travail de sa vie porta finalement ses fruits. S'il n'a jamais trouvé, et probablement pas même cherché le moyen de créer de l'or, il a pourtant réalisé le miracle de changer le bronze en argent. Ce fut un procédé si long que Ki-lin ne put transformer que quelques armures, mais au moins offrit-il ainsi aux futurs chevaliers de meilleures protections.


Aujourd'hui l'armure de la Coupe était portée par Myrddin d'Avalon, et celle de l'Autel restait enfermée dans les plis d'une montagne inébranlable.


Désormais vieil homme, Gavin s'était entraîné sans relâche pour mériter le titre de chevalier. Sa jeunesse s'y épuisa jusqu'à l'âge où ses jambes se faisaient moins rapides, où ses réflexes se tassaient sous le poids de cheveux grisonnants. Jamais il ne deviendrait un saint, et cette amertume s'enfonça comme un couteau dans son cœur lorsque le Sanctuaire lui envoya un apprenti à former, un futur chevalier qui, si toutefois il s'en montrait digne, emporterait avec lui l'armure présente en tant de rêves du vieil homme.



" SAON !!! "


La patience de Gavin céda sous le nouvel affront de son élève. " Cette fois tu as dépassé les limites " marmonna-t-il sur le chemin de la vallée. Saon séchait la plupart des entraînements. Il préférait de loin errer le long des berges du lac où partir à l'aventure s'amuser dans la forêt. Ni les colères de Gavin ni ses punitions hebdomadaires n'entachaient le flegme de Saon et son détachement naturel de toute contrainte. Allongé dans l'herbe, sa tignasse frisée jouait avec le vent ; les yeux fermés, il savourait les derniers rayons solaires d'été en cette après-midi aux brises tièdes.


- SAON ! hurla Gavin. Qu'est-ce que tu fais là ?
- Rien…
- J'en ai assez ! Reprenons depuis le début. Il y a six ans, envoyé pourtant sous escorte depuis la Grèce, tu arrives avec trois semaines de retard sans la moindre ébauche d'excuse. Depuis six ans, tu n'as pas cherché à te réconcilier avec les paysans qui depuis ton arrivée te soupçonnent de déguster leurs poulets en cachette…


Saon soupira, lassé de ces homélies fréquentes chez son maître. Gavin ignorait que le recrutement de son apprenti laissait déjà imaginer ses prédispositions à la désinvolture. A douze ans Saon s'amusait à aller à l'encontre des règles du Sanctuaire. Sa plus grande fierté fut de dérober le bâton dont Myrddin ne se séparait jamais. Celui-ci s'en rendit vite compte et quand il retrouva le voleur, il lui proposa de devenir chevalier d'Athéna, à la condition de cesser ses larcins.


- Est-ce là tout ce que la justice t'inspire de force et de motivation ? Le titre de Chevalier d'Athéna ne provoque aucune excitation en toi ?
- Gavin… tenta calmement Saon.
- Le fait que tu réalises toujours avec facilité tes entraînements et tes punitions ne te donne pas le droit de me déshonorer en sélectionnant mes ordres selon ton bon vouloir.
- Gavin… pourquoi cette colère ?
- Tu es loin d'être chevalier, et dans quelques semaines Athéna réclamera ta présence. Dès cette nuit nous commençons les épreuves suivantes. Crois-moi tu auras de quoi t'occuper !
- Faisons un pari.
- Un pari !! s'exclama Gavin, abasourdi par l'insouciance si ostensible de son élève.
- Si j'obtiens mon armure aujourd'hui, je suis libre de retourner au Sanctuaire.
- Crois-tu que c'est en rêvassant qu'on s'éveille à la chevalerie ?
- Entre autres, oui.
- Bah… lança Gavin, blasé. Vas-y essaie donc, encore faudrait-il que tu saches où elle se trouve et comment t'en faire accepter. Je retourne au chalet préparer le dîner.


Ce soir là, lorsque les montagnes frémirent, un frisson traversa le cœur de Gavin, conscient qu'il ne reverrait plus jamais son élève, ni son armure aimée.





Une chaleur accablante s'abattait sur le Parthénon, rivalisant sans mal contre un automne encore timide. La lumière basse s'élançait du fond des cieux, survolait terres et mers, forêts et cités, pour venir maquiller les cils du péristyle(2) d'une lueur caressante. Sous la puissance d'Hélios, les flots entraînaient l'horizon en un ballet brumeux où dansaient d'éphémères néréides.


Immobiles devant l'entrée du Parthénon, Algernon et Siroe s'appuyaient sur leur lance, le poids de la lumière faisant fléchir leurs épaules. Seule la divine Nyx semblait désormais pouvoir libérer de leur extase les gardes du Grand Pope muets devant une telle tranquillité. Pourtant, Algernon fronça les sourcils et arracha son regard de cette béatitude. Au loin, une silhouette flottante se révélait peu à peu, survolait les dernières marches du Sanctuaire, dissimulée derrière les effluves de chaleur troublant les alentours.


- Qui va là ?


La puissance du soleil frappa les rétines d'Algernon et dans un cri de surprise il recula en fermant les yeux. Brusquement sorti de sa torpeur, Siroe crut son ami attaqué et bandait déjà ses muscles pour envoyer sa lance vers l'inconnu.


- Non, Siroe ! Ne l'attaque pas ! cria Algernon en recouvrant doucement la vue. Observe cette silhouette qui approche, et si la joie en mon cœur ne me trompe pas, vois ce par quoi je viens d'être ébloui. Six ans déjà, le temps a passé si vite… Vois, cher Siroe, en ces temps heureux de la renaissance des héros, une armure d'Athéna.


La peau sombre du chevalier résistait parfaitement aux assauts d'un soleil bien pâle face à la force dont il faisait habituellement preuve dans les déserts d'Arabie. Pas une goutte de sueur ne s'écoulait de sa chevelure d'ébène sans ordre, et il plongeait maintenant ses yeux nuit dans ceux des gardes avec une assurance paisible.


- Le Grand Pope m'attend.
- Sheliak ! s'exclama Siroe. Alors ça y est, tu es chevalier... Tu as du mérite, je suis heureux que tu aies atteint ton but, félicitations. Cependant tu es le premier à te présenter au Parthénon, et le Grand Pope médite avant l'arrivée d'autres chevaliers. Il te faudra revenir dans quelques jours.
- J'ai déjà trop attendu. Laissez-moi passer.
- Désolé Sheliak, pas même face à la mort, tant que tels sont nos ordres. Allons sois raisonnable, tu sais que c'est impossible.
- Raisonnable… Impossible… Je ne crois pas en ces mots.



Les portes du palais s'ouvrirent, et lorsque Sheliak atteignit la salle du trône, il la trouva vide. " Voilà comment le Grand Pope médite… " maugréa-t-il. Il put à peine contenir un sursaut lorsqu'une voix se fit entendre derrière lui.


- Je m'attendais à des retrouvailles plus conventionnelles, Sheliak. Mais puisque tu es là, je te félicite pour l'obtention de ton armure, et je vois que tu sais utiliser ton expérience à bon escient. J'imagine qu'Algernon et Siroe ont été abusés par la douceur de ta voix.


Immobile, coiffé de son masque derrière lequel aucune expression ne pouvait être devinée, le représentant d'Athéna se tenait face à Sheliak.


- Pardonnez-moi Grand Pope, il me fallait vous parler.
- Je sais pourquoi tu viens. Myrddin t'a fait une promesse, et je la tiendrai. Tu es chevalier, tu peux donc désormais rencontrer Athéna elle-même ; tu la rencontreras en effet. Cependant rappelle-toi comme tu as reçu ton armure. Pourquoi tiens-tu encore avec tant d'impatience à voir Athéna ?
- Je suis devenu chevalier en comprenant combien l'inspiration ne se puisait pas toujours en un reflet visible mais aussi en une émotion impalpable et indéfinissable, et que ne savoir l'exprimer n'enlevait rien à sa splendeur. Malgré cela, mes chants demeurent sans joie, car je ne perçois pas le cosmos de notre déesse.


Sheliak se tût un instant, puis murmura :


- Athéna ne se trouve pas au Sanctuaire…
- L'a-t-elle seulement un jour quitté ? Ce lieu de paix n'est-il pas une preuve assez flagrante de l'influence éternelle de notre protectrice ? Sache qu'Athéna se prépare.
- Cesse-t-elle de se préparer ne serait-ce qu'une heure ?
- Ta prétention et ton manque de foi ne t'honorent pas, Sheliak. Quelle idée as-tu de la charge pesant sur les épaules de la Justice incarnée ? As-tu oublié combien de frères chevaliers sont tombés les uns contre les autres au nom de la même déesse ? Athéna a la lourde tâche de s'inspirer de l'œuvre de ses précédentes incarnations, de leurs victoires comme de leurs erreurs, afin d'y percevoir les vérités qui permettront de sceller le futur en une paix universelle. De plus, les chevaliers arrivent au Sanctuaire, l'heure de votre rassemblement approche. Ce temps nous est précieux à Athéna et à moi. Tu vas donc regagner tes quartiers et ne plus les quitter sans y être invité, et j'oublierai ton intrusion inopportune. Nous nous reverrons bientôt, chevalier de la Lyre.





A l'écart d'Athènes, le Sanctuaire invisible aux profanes ne recevait que des personnes sélectionnées avec soin. Chacune avait un rôle précis et jurait de garder secrètes les activités de l'enceinte sacrée. Deux mille travailleurs et gardes y résidaient, entièrement dévoués au fonctionnement de l'ordre de la chevalerie d'Athéna. Une gorge rocheuse séparait le Sanctuaire de l'Acropole où siégeaient les douze maisons du Zodiaque et le Parthénon.


A la surprise générale, Oisin fut nommé gardien des portes du Sanctuaire. Si l'optimisme de ce jeune chevalier était connu de tous, son esprit prompt à la rêverie ne l'était pas moins. Choisir un garçon si facilement distrait par son imagination demeurait incompréhensible devant la tâche délicate de surveiller les lieux, néanmoins les décisions du Grand Pope ne souffraient généralement aucune critique, et l'état actuel des lieux démontrait incontestablement la justesse de ces choix.


La plupart des journées d'Oisin se composaient donc de marches d'une muraille à l'autre et de la contemplation des plaines d'Attique, fidèles compagnes de la mer Égée. Alerté à l'arrivée de tout visiteur, le chevalier d'Ophiuchus accueillait avec chaleur ses anciens amis de retour après d'éprouvants entraînements, désormais porteurs des armures d'argent.


En cette fin de journée, Oisin se remémorait les visages encore enfants de ses compagnons. Chacun avait tant changé en six ans. Physiquement, bien sûr, mais surtout, ils dégageaient tous un psychisme d'une rare intensité pour leur jeune âge. D'enfants à adultes, où leur adolescence avait-elle disparue ? Oisin sentait toujours en lui l'excitation de la jeunesse, l'émerveillement aisément inspiré par la beauté des paysages autour d'Athènes. Il savait que bientôt la guerre menacerait de nouveau le Sanctuaire, pourtant son imagination préservait son optimisme, dessinait par avance les cosmo-énergies partagées lors des combats, les limites corporelles repoussées au nom de la Justice et les victoires de l'amitié contre le chaos de la haine. Durant ses années d'entraînement au Sanctuaire, cette force altruiste avait permis à Oisin de rencontrer la majorité des habitants d'Athènes dont le soutien eut certainement une grande influence sur l'osmose maintenant si apparente entre Oisin et Ophiuchus. Oisin aimait son armure comme il aimait les hommes, et sa constellation l'en remerciait en gratifiant son cosmos d'une douceur affable.


Longeant l'enceinte intérieure, Zeuxis faisait tourner avec dextérité des pinceaux entre ses doigts. Sa démarche confiante lui donnait presque une allure militaire, mais les rayonnements colorés de ses cheveux et de son armure habillaient d'une aura gracieuse et assurée cette froide apparence. Zeuxis franchit la porte sud, regardant à peine les piliers finement taillés des mains expertes du vieux Phidias, sculpteur dont les œuvres livraient si parfaitement l'inspiration du passé qu'elles semblaient éveiller à la vie les marbres des propylées (3).


Fidèle à son poste, le chevalier d'Ophiuchus montait la garde.


- Ton armure est pleine de taches de peinture, Zeuxis. Quand apprendras-tu à t'entraîner proprement ? plaisanta Oisin.
- Ces taches, comme tu les appelles, sont les couleurs de mes œuvres. Essaie d'en effacer une seule et tu comprendras à quel point j'en suis fier, rétorqua Zeuxis, oscillant entre humour et défi. Tous les chevaliers sont-ils arrivés au Sanctuaire ?
- Non. Saon ne s'est pas encore présenté et Maui a une dernière mission à remplir avant de revenir d'Ouganda. Sa réputation le précède d'ailleurs. D'après certains voyageurs africains, Maui a rendu des services innombrables à son village, en creusant la terre de ses mains pour découvrir l'eau des nappes souterraines par exemple. On le dit capable de soulever un troupeau d'éléphants et de détourner un fleuve. J'entends même dire qu'aucun mortel ne pourrait faire mordre la poussière à Maui.
- A chaque pas du pèlerin les histoires s'embellissent.


D'une voix plus discrète, Zeuxis poursuivit :


- Et Altaïr ?
- Comme d'habitude depuis six ans… il s'entraîne dans la mer d'oliviers. L'armure de l'Aigle n'a pas encore répondu à son appel.
- C'est étrange, d'autant qu'il est comme toi l'élève de Myrddin ; sa formation doit donc être des plus complètes.
- Je ne comprends pas non plus. Je connais bien Altaïr, je sais qu'il est prêt à devenir chevalier, et Sheliak partage mon avis. Le Pope t'en as-t-il parlé, lui qui voit chaque jour l'urne sacrée de l'Aigle dans son palais ?
- Pas directement, mais ayant passé ma dernière année de formation sous sa tutelle, l'histoire du Sanctuaire n'a plus de secret pour moi.
- Ah non ? fit Oisin, un rictus au coin des lèvres. Alors dis-moi, qui se cache sous le masque du Grand Pope ?


Devant l'embarras de Zeuxis, Oisin voulut lui épargner la gêne de l'ignorance, ainsi il lui demanda ce qu'il savait.


- Il y a 247 ans, expliqua Zeuxis, l'armure de l'Aigle appartenait à Marine dont tu connais les exploits et les mystères. Peu savent cependant qu'à la mort d'Hadès, elle a disparu du Sanctuaire avant même le retour d'Athéna et de ses anges gardiens.
- Pour quelle raison ?
- As-tu entendu parler de Seika ?
- J'ai vu son nom dans quelques poèmes. Je crois me rappeler qu'elle était la sœur disparue de Seiya, finalement retrouvée par Marine, non ?
- Exact. Bien que personne n'ait jamais vu le visage de l'Aigle, Marine et Seika semblaient jumelles. Elles avaient le même âge, jour pour jour, la même taille… Etrangement, Marine savait avant la révélation de la divinité de Saori que cette dernière était la réincarnation d'Athéna. De l'histoire de ces femmes, seul le manuscrit de Shun d'Andromède relate la fin avec précision. Lorsque Seika apprit la mort de son frère, son cœur se déchira, au sens propre du terme : elle utilisa la dague de Saga pour se suicider. Marine se précipita et tenta de stopper l'hémorragie, mais il était trop tard, Seika reposait inerte dans les bras du chevalier de l'Aigle. Marine retira alors son armure, déposa l'urne aux pieds de la statue d'Athéna et quitta le Sanctuaire définitivement.
- Et alors ? Marine ne fut pas désignée ange gardien, son armure est donc disponible. Je ne comprends toujours pas.
- Je ne te proposais pas une levée du mystère mais une histoire se rattachant à l'Aigle. La seule conclusion logique selon moi est qu'Altaïr n'est pour l'instant pas digne du titre de chevalier.
- Foutaises, dit calmement Oisin en détournant le regard vers la lisière de la mer d'oliviers.
- Nous ne tarderons pas à savoir. Le Grand Pope a convoqué Asae, arrivée au Sanctuaire sans armure. Je ne serais pas étonné qu'Altaïr reçoive lui aussi les conseils du Pope, voire même d'Athéna.
- Altaïr, chuchota Oisin sourd aux paroles de Zeuxis, que le Triangle d'Été t'accorde sa bénédiction.





Le Sanctuaire sommeillait. Tel un soleil nocturne, le prytanée(4) réunissait quelques passants en quête de feu ou de conversation. Des maisons du Zodiaque, seule une pâle lueur faisait vivre les piliers du temple de la Balance.


A l'extérieur du Parthénon, le Grand Pope et Asae marchaient le long du péristyle. La danseuse du colisée revenait aujourd'hui en adolescente épanouie, les yeux colorés d'espoir.


Entouré d'une cape blanche, dépassant la jeune Grecque de plusieurs têtes, le Grand Pope derrière son heaume immuable irradiait un cosmos invisible, exotique, aux vibrations uniques issues d'une contrée lointaine et mystérieuse. Sa seule présence rassérénait toute âme, l'enveloppait au sein d'une aura protectrice qu'aucun danger ne semblait pouvoir ébranler.


" L'utopie des chevaliers d'Athéna dessine un monde de paix éternelle, cependant, force est de constater que dans la majorité des peuples habitant cette terre, il y a toujours des hommes aux ambitions de domination, et certains se joignent alors avec joie à ces plaisirs de destruction gratuite, uniquement pour affirmer leur pouvoir, vivant par la loi du plus fort, souvent du plus riche… Le 'mal', ou ce qu'on définit comme tel, est inévitable car il est une partie inhérente à l'homme. Refouler ses peurs n'est que mieux les rappeler, ainsi la meilleure solution est probablement d'apprendre à connaître notre côté obscur afin de mieux le guider vers la voie de la lumière. "


Asae n'écoutait plus. Cachée dans l'ombre lunaire d'une colonne, elle laissait le Pope perdu dans son discours, curieuse de visiter les alentours, intriguée par des escaliers menant à une terrasse ouverte sur les étoiles.


Elle gravit les marches avec lenteur, découvrant peu à peu la statue chryséléphantine(5) d'Athéna. Réalisée par Phidias, l'effigie de la déesse étendait son regard jusqu'aux frontières de l'Attique. Coiffée d'un casque guerrier perdu dans les constellations de ses chevaliers, elle soutenait dans sa main la partenaire bienheureuse de la Justice, Nikè, déesse détentrice de victoire. Minuscule devant cette œuvre majestueuse, face au bouclier grâce auquel Seiya avait jadis sauvé Athéna, Asae se perdait en d'indéfinissables pensées devant son image reflétée par l'égide divine.


Athéna… celle pour qui Asae sacrifiait sa vie de femme libre. Etre humaine pouvait déjà se montrer si déstabilisant, si mystérieux, et si merveilleux… alors l'esprit d'une déesse… il y siège probablement de quoi briser d'un regard tout désir délétère, toute agression irréfléchie, de quoi entraîner d'un battement de cil le cœur des mortels en un feu de sentiments bouleversants.


Asae, lumineuse adolescente, perdit son sourire. Que signifie combattre au nom d'une déité ? Jusqu'à quels extrêmes notre foi, notre courage et notre espoir seront-ils mis à l'épreuve ? Quelle misérable puissance sommeille en ses mains humaines face à la véritable splendeur d'un dieu ? L'inspiration et la volonté seront-elles suffisantes pour gagner les faveurs de Nikè, ou les cheminements de notre âme se perdront entre le choix d'une souffrance ou une autre, d'un sacrifice ou une victoire sans joie si elle entraîne la mort ? Athéna permettra-t-elle à ses chevaliers de se comprendre, de s'accepter, et de vivre libéré du poids des interrogations ?


La jeune Grecque ne contrôlait plus son corps. Sa gorge nouée engendrait une douleur inconnue, ses muscles contractés étouffaient toute résistance. Les spasmes de ses chairs libérèrent enfin les larmes salvatrices, Asae abandonnait son cœur à la découverte de la peur.


" Shiryu… " murmura-t-elle comme une prière.


Un hurlement déchira le calme nocturne. Le cri d'Asae se répandit tel un frisson d'horreur jusqu'aux logis, éveillant quelques habitants et tous les chevaliers. Des flammes de cosmos naquirent en constellation parmi les ruelles du Sanctuaire d'où les saints d'argent revêtirent leurs armures.


A la statue d'Athéna, le Grand Pope demeura un instant paralysé par le spectacle auquel il assistait. Hors d'atteinte, Asae lévitait, immobile, les yeux fermés en une transe inconsciente, entièrement cernée d'une tempête plus noire que la nuit. " Hadès ! " lâcha le Grand Pope dans un souffle, avant de concentrer sa cosmo-énergie. De ce cosmos doré naissaient des étoiles filantes, brûlantes comme des soleils lointains, aussi éphémères qu'une caresse.


La tourmente s'intensifia autour d'Asae évanescente sous les vents cacophoniques de l'obscurité. Telle une brindille, le Grand Pope fut violemment expulsé par une salve invisible contre les piliers du Parthénon. Plusieurs colonnes s'écroulèrent avant que sa chute ne prenne fin, la dernière s'effondra de tout son poids sur le corps du Grand Pope. L'esprit d'Hadès étouffait peu à peu toute lumière autour d'Asae conservée au cœur de la mort.


Zeuxis, Tito, Neferia, Hipparque et Bayer entouraient Myrddin devant le Parthénon. Altaïr lui aussi, sans armure, prêtait main forte à ses amis. Une barrière énergétique que la force commune des chevaliers ne faisait pas même vibrer condamnait tout accès au Parthénon. Bayer, Altaïr et Hipparque hurlaient pour griser leur cosmo-énergie ; Tito ménageait ses forces, analysait les détails du champ protecteur ; Neferia, Zeuxis et Myrddin puisaient en eux-mêmes la quintessence de leur puissance ; tous se joignaient pour déchirer l'atmosphère en éclairs de cosmos, pourtant la barrière restait infranchissable. Hadès rayonnait, menait inéluctablement la vie jusqu'aux portes des Enfers.


Sheliak arriva d'un pas tranquille. La contemplation des étoiles semblait plus l'émouvoir que l'agitation alentour. D'ailleurs il s'arrêta ; il massait son menton en signe de réflexion, les yeux tournés vers les alentours en recherche d'inspiration.


- Joins ton cosmos au nôtre, ordonna Tito.
- Désolé, répondit calmement le poète, je joue seul.
- T'as toujours joué seul, ravale ta fierté pour une fois ! cracha Zeuxis, ne masquant pas un instant son mépris envers le chevalier de la Lyre.


Les mains de Sheliak parfumées de désert, à la douceur d'une orchidée, frôlèrent à peine les cordes de l'instrument divin que déjà s'élançaient d'elles des sons nuageux fraîchement nés d'une forêt après une pluie d'automne. Emues d'un tel hommage, les feuilles mortes du Sanctuaire portées par l'émotion improvisaient une danse aérienne, ondoyaient paisiblement dans les airs vers leur inspiration. Les unes après les autres, elles voletaient en un ballet sensuel autour des mains de Sheliak, s'immisçaient entre les cordes de la lyre pour se gorger des bruissements funèbres d'une musique aux senteurs de sève oubliée. Fiertés anciennes de chênes, aulnes et oliviers, les feuillages brunis de tristesse sous les pleurs de Déméter traversèrent le champ de force avec autant d'aisance qu'une brise sur une colline sans arbre, et jouaient maintenant avec les reliefs du Parthénon en direction de la statue d'Athéna.


- Comment… comment est-ce possible, bégaya Hipparque en cessant son offensive.
- Sheliak célèbre le Parfum de l'Automne, répondit Myrddin, contemplatif. La barrière d'Hadès retient tout souffle de vie, c'est pourquoi nos cosmos restent inefficaces, mais les ténèbres n'ont pas d'emprise sur une nature déjà morte animée par Sheliak.


Les feuilles approchaient la tornade. Ces chevelures condamnées des dryades entamaient une dernière boucle en adieu à Eole puis se laissaient absorber par les hurlements vespéraux, déchiqueter par les rafales impitoyables du Tartare, libérant telles des larmes d'adieu les vibrations musicales dissimulées en leur âme, le Parfum de l'Automne. Requiem des nymphes endeuillées, la mélodie incessante de Sheliak troublait la concentration d'Hadès. La célébration de la mort atteignait sa conscience en le grisant d'une fierté incontrôlable, ouvrant inévitablement son esprit à la beauté lyrique d'un chant en son honneur. Par les éclaircies des pensées du souverain des Morts, les feuilles s'enfonçaient toujours plus profondément au sein de la tornade, jusqu'à parvenir au cœur des Enfers, prison d'un corps gracile dénué de volonté.


Le champ de force autour du palais se résorba, à la stupéfaction des chevaliers. Ils franchirent le Parthénon sans perdre un instant. Le Grand Pope les attendait sur la terrasse, surveillant de loin le cosmos d'Hadès.


- N'avancez pas, ordonna-t-il. Hadès faiblit.


L'aura ténébreuse des Enfers s'amenuisait, les vents déchirants de la tempête s'épuisaient visiblement, laissant deviner une lueur discrète d'une blancheur liliale timide au milieu de cette obscurité. D'étoile lointaine hésitante, la lumière se transforma en astre ardent, cosmos immergeant progressivement les ondes nocives de l'esprit d'Hadès. Au sein de cet éclat aussi doux que le chant d'un oiseau, une fine silhouette se détachait, perçait avec la grâce d'Aglaé l'aveuglement insupportable, semait sans le moindre mouvement les graines d'une sérénité voluptueuse.


Asae lévitait, sa robe bleue battue par les vents, les cheveux levés sous les impulsions cosmiques de son aura dorée. Elle s'éleva lentement jusqu'au visage d'Athéna puis y plongea si intensément son regard que les yeux d'ivoire semblèrent offrir en un battement de cil la profondeur de ses pupilles, caressant les rétines d'Asae des reflets de sa propre âme.


La jeune Grecque libéra alors une cosmo-énergie illuminant jusqu'aux plaines d'Attique et renvoya l'esprit d'Hadès en son royaume souterrain. Emerveillés par le cosmos divin d'Asae, le Grand Pope et ses chevaliers s'agenouillèrent sans oser contempler la splendeur de l'incarnation d'Athéna.


Dans la main de la statue gigantesque, le visage évanescent de Nikè dévoila le sceptre d'Athéna, gardien de la Victoire.


Le cosmos d'Asae disparut soudainement. Son visage exprima alors une fatigue douloureuse, ses yeux se fermèrent et son corps chuta dans le vide. Le Grand Pope s'élança aux pieds de la statue, ralentit la vitesse d'Asae et reçut délicatement la déesse endormie.




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Notes


Couverture Livre 1 : 'Athéna' par Huyuko Aoi.

(2) Péristyle : galerie à colonnes autour d'un bâtiment.

(3) Propylée : entrée monumentale d'un palais, d'un sanctuaire.

(4) Prytanée : Monument rencontré dans chaque cité grecque. A la fois civil et religieux il renfermait l'autel d'Hestia où brûlait le foyer de la cité perpétuellement entretenu. A Athènes, c'est là qu'étaient placardées les tablettes des lois afin que tout le monde puisse les voir.

(5) Chryséléphantine : faite d'or et d'ivoire.


Scènes