Interlude - Fimbulvetr



Depuis des millénaires, le peuple d'Asgard ne connaissait que neige et nuages ne laissant du soleil qu'un astre brumeux. Les plaines stériles du nord rechignaient sous leur manteau neigeux à produire une nourriture abondante, pourtant Odin veillait toujours à ce que son peuple survive. Les conditions étaient certes extrêmes, mais la foi des habitants en leur dieu ne faiblissait jamais.


Lorsque les rigueurs de l'hiver jetaient sur les cœurs la peur d'une famine, la reine Zvezda de Polaris envoyait ses meilleurs chasseurs dans les coins les plus reculés pour prêter main forte aux populations démunies. Ainsi c'est avec respect et humilité que les habitants d'Asgard traversaient les années, conscients que leur vie fragile ne devait aucunement être gaspillée, et par quelle meilleure célébration pouvaient-ils remercier leur condition précaire qu'en trouvant autour de leur famille et d'amis la chaleur tant recherchée ?


Depuis neuf mois pourtant les morts découverts sur les routes du royaume se multipliaient de manière alarmante. Plongés dans une obscurité privant le peuple de son unique source de chaleur, les animaux sauvages peinaient aussi à puiser en la Terre les ressources de leur survie. L'extinction d'Asgard semblait désormais inéluctable. Le soleil avait fui, trois hivers venaient de s'enchaîner, et Odin restait silencieux. Quant aux efforts de Zvezda pour répartir les richesses de son territoire, ils se trouvèrent vite limités par la raréfaction de la nourriture.


De village en village, les rôdeurs du royaume rencontraient le même désespoir, et peu de soirée autour de l'âtre se déroulaient sans que fut citée d'une voix empreinte de frayeur la menace qui signera bientôt le glas d'Asgard : Fimbulvetr, l'hiver colossal, prélude du Crépuscule des Dieux.


Zvezda de Polaris traversa son palais d'un pas rapide. Elle atteignit la terrasse où le vent soufflait en permanence dans le gouffre vertigineux la séparant de la statue d'Odin. La prêtresse s'agenouilla pour s'adonner à une prière sans joie.


" Odin, Ô, dieu bien-aimé, je vous apporte une sombre nouvelle. Je crains votre tristesse, j'aurai aimé vous laisser au repos, mais le Fimbulvetr va bientôt prendre fin. Je ne peux certainement pas concevoir l'étendue de votre chagrin, mais sachez que ma vie vous appartient, ainsi mon sang ne coulera que pour adoucir le linceul de votre disparition. "


Zvezda ferma les yeux, ouvrit son cœur, et Odin lui parla.


Depuis le balcon de la salle du trône, les étendues glacées étouffées d'obscurité plongeaient dans les eaux gelées d'Asgard. Les mains sur la balustrade, la cape agitée par un courant glacial, Zvezda fixait Polaris. " Hilda, puisses-tu m'aider en cet ultime combat. "


- Ne soyez pas triste, ma reine.
- Svanhild… Pourquoi si tôt ?
- Depuis combien de temps les dieux règnent-ils sur Midgard ? Des millénaires durant, Odin a protégé Asgard, rongé par une inquiétude incessante. Il ne s'est jamais permis de savourer la sérénité afin de la livrer pleinement à son peuple. Notre dieu a grandement mérité son repos, et le Ragnarök pourrait bien en être le porche.
- Ragnarök… répéta Zvezda, la voix plus sombre qu'une nuit d'orage. La guerre finale et sans issue des dieux, la destruction d'Asgard et du Valhalla. La prophétie a déjà débuté : le soleil deviendra noir, la terre sombrera dans la mer, les étoiles tomberont du ciel, et le feu montera jusqu'au firmament…
- Mais rappelez-vous, il y aura ensuite une terre nouvelle, un nouveau ciel, une fois encore d'une beauté merveilleuse ; les maisons auront des toits d'or ; sans que les champs soient semés, leurs fruits mûriront ; à jamais, dans une félicité parfaite.
- Ce salut n'a-t-il pas été inventé par les hommes afin d'éclairer d'une lueur d'espoir nos mythes désespérés ?
- Zvezda…
- Ne te méprends pas, jamais mes bras ne baisseront par avance, et Asgard honorera les dieux tant qu'une seule de ses pierres tiendra debout, tant qu'une flamme de vie brillera dans le cœur de ses Guerriers Divins.
- Allez-vous invoquer la Grande Ourse et lever votre armée ?
- Non. Notre dieu connaît la situation et le décompte de ses heures. Je laisse à Odin la sagesse de décider de l'appui que nous recevrons. En attendant, montrons-nous dignes d'Asgard et agissons sans tarder. Je pars demain.


Svanhild ne répondit pas. Il baissa la tête, résigné devant une annonce qu'il devinait réfléchie depuis longtemps.


- Je vous accompagne, ma reine.
- Non. Le peuple d'Asgard a besoin de ta protection.
- Comme il a besoin de vous.
- Je ne vous abandonne pas, Svanhild. Crois-tu que cela me réjouisse de quitter Asgard ? Ne penses-tu pas qu'en ces derniers instants de notre monde, je préfèrerais mille fois rester parmi mon peuple, dans ces terres où mon âme demeurera éternellement ? Asgard se meurt à cause du Sanctuaire. Je dois m'y rendre et trouver une solution pour rappeler le soleil jusqu'à nos terres. Et je ne peux refuser l'appel qui m'a été lancé.
- Comment pouvez-vous être certaine que la constellation du Verseau scintille pour vous ? Attendons au moins le temps d'avoir confirmation de votre lien avec le Sanctuaire.
- Oublies-tu quelle union coule en mes veines ? Le Serment des Glaces dont mon sang est le sceau ne représente donc rien pour toi ? Je sais que si, je sens que tu me comprends, et je te remercie de mettre mon choix en doute, car j'y réalise d'autant mieux l'importance de ma décision. Au nom d'Odin, je me dois de respecter le serment de mes ancêtres.
- Athéna a de la chance, vous êtes une grande reine, Zvezda ; Hilda aux côtés des Ases doit être fière de vous.
- Puissions-nous ne jamais trahir leur confiance et les mener vers une fin paisible.
- Je vous aiderai de mon mieux.
- Svanhild de Dubhe, je te confie le sceptre de Polaris. Tu prieras Odin en mon nom. Je connais la pureté de ton âme, Odin sera sensible à ton appel.
- Merci ma reine. C'est une grande responsabilité et je m'en montrerai digne.
- Je n'en doute pas, ajouta Zvezda d'une voix chaleureuse et sincère. Toi et Andvari faites partis des élus de la Grande Ourse. Sans plus attendre Andvari va parcourir Asgard afin de trouver les cinq autres porteurs des robes d'Asgard. Votre présence au château est nécessaire, même si vous ne disposez pas de vos armures. Soyez attentifs à la corne d'Heimdall. Si les géants arrivent, appelez-moi, je reviendrai.
- Il sera fait selon vos désirs, Zvezda. Qu'Odin veille sur chacun de vos pas, et me permette de vous revoir en vie.
- Je demeure immortelle en vos esprits, et vous en le mien… jusqu'au Ragnarök.




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