Le Cimetière des Esprits



- Tu as bien grandi mon cher élève, dit Näam.
- Vous avez bien changé vous aussi, mon maître. Je ne pensais pourtant pas vous retrouver du côté du mal.
- Du mal ? N'as-tu donc rien écouté de mes enseignements ? Ne laisse pas les circonstances altérer ton jugement. Je croyais t'avoir appris que ces notions de bien et de mal ne sont qu'une question de perspective. As-tu déjà essayé de comprendre le point de vue des Dieux ?
- Pour douter et devenir vulnérable ?
- Pour ne pas rester le pantin de tes préjugés, pour demeurer neutre et objectif comme un vrai moine se doit d'être.
- Vous m'insultez…
- Non, je te forme, car lors d'une guerre, la puissance de notre ordre ne doit être utilisée qu'après avoir acquis une connaissance parfaite des motivations de chacun. La véritable liberté d'agir est le fruit d'un choix personnel réfléchi plus que d'un engagement précipité n'ayant pour but que de défendre ses propres intérêts. Je n'ai pas connu les Dieux, mais je sais qu'ils sont emplis d'amour et de compassion. Ils ont créé Erakis et aiment cette planète de tout leur être. Ils ont engendré les Hommes afin que l'humanité s'épanouisse en savourant les bienfaits de leur création et que la richesse de leur diversité anime Erakis d'une vie de sentiments et de partage. Comment pouvait-ils accepter l'existence d'un livre qui aurait pu les détruire, brisant l'équilibre qu'ils apportaient à leur monde ? Naos n'avait probablement pas l'intention de l'utiliser à des fins maléfiques, pourtant le Cauchemar des Dieux est devenu réalité ; la peur des Dieux était donc justifiée. De plus les hommes se retournent aujourd'hui contre leurs créateurs, sans même prendre le temps de comprendre… sans chercher à voir chez les Dieux le désir de paix que leurs âmes libèrent en silence au sein de leur Cimetière.
- Devrions-nous ainsi permettre une nouvelle Colère et voir l'humanité disparaître ?
- Disparaître… pour mieux renaître. Si les Dieux veulent purifier Erakis en y éteignant toute vie, c'est pour mieux la recréer ensuite. Dans mille ans, aucun des mortels actuels ne vivra encore de toute façon. Est-ce donc un tel sacrifice que d'accepter la mort dès maintenant pour renouer la paix entre les Dieux et les Hommes qui verraient le jour par la suite ? Votre vie éphémère a-t-elle tant d'importance face à l'immortalité et la justice inhérente aux Dieux ?
- Je comprends, mais je ne peux vous donner raison. Vous n'êtes plus maître de vos pensées, pourtant c'est contre ceux qui vous ont ainsi dévoyé que ma colère est dirigée. Je suis triste pour vous, uniquement, car je sais que jamais de votre vivant vous n'auriez desservi les Hommes.
- Et pourtant nous voilà ennemis aujourd'hui. Cette fois-ci l'un de nous deux ne se relèvera pas.


Ils se mirent en garde, prêts à lancer la première salve d'attaques.


Le paysage offert aux yeux de Linaëlle et Araknor ressemblait peu à ce qu'ils avaient déjà observé. Le ciel d'un noir profond scintillait d'étoiles que le rôdeur reconnut sans mal, cependant la noirceur du ciel semblait ici exacerbée. Devant eux, des arbres grignotaient une prairie couverte d'herbe rase. Etrangement, le paysage se distinguait comme en plein jour, car de la végétation émanait une lumière douce, un halo les rendant parfaitement visibles et diffusant une faible aura lumineuse autour d'eux bien que ni le soleil ni la Lune ne vienne les éclairer. De l'eau serpentait entre les arbres et plusieurs renard-écureuils accompagnés d'oiseaux inconnus venaient s'y abreuver. Chacun d'eux diffusait de même que les arbres cette luminosité discrète donnant à la scène des allures de rêve. Pour parfaire le tout, de petites boules lumineuses brillaient en voletant lentement, sans but, dans une direction ou une autre. Chacune de ces sphères d'énergie libérait une couleur différente et évoluait sans bruit à travers les airs. Tout semblait paisible et en harmonie en ce lieu, si bien qu'on s'y sentait apaisé et serein.


Au loin, à la sortie d'une étroite vallée boisée se refermant en un doux relief d'où une rivière se lançait, un haut promontoire rocheux s'élevait, à peine visible dans cette étrange obscurité. Un éclairage discret d'une provenance mystérieuse éclairait le haut de la vallée et le promontoire au sommet duquel se distinguaient deux silhouettes oscillant en de lents mouvements. Rigel et Heka. Quelques-uns des globes ondoyaient autour d'eux, gagnant peu à peu en intensité et acquérant à mesure des mouvements des demi-Dieux une forme plus complexe bien qu'indiscernable de si loin. Araknor et Linaëlle s'avancèrent jusqu'à la vallée et plongèrent au sein des arbres le long de la rivière.


La forêt qu'ils traversaient n'avait son égal de beauté. Ils la franchirent sans appréhension, sentant au plus profond d'eux-mêmes qu'aucune agressivité n'émanait de cet endroit. Ils atteignirent bientôt le fond de la vallée et entamèrent leur lente ascension en suivant toujours les eaux calmes. Les arbres maintenant derrière eux, le promontoire ne se trouvait plus qu'à une faible distance, mais ce qui les frappa lorsqu'ils parvinrent dans la zone éclairée fut la source de cette lumière. Loin dans le ciel noir, un astre bleu ciselé de nuages brillait d'une lueur comparable à celle de la Lune, réfléchissant la lumière sans en être à l'origine. Dans l'espace obscur scintillait Erakis.


- Nous… nous sommes sur la Lune Vierge ! s'exclama Araknor.
- Est-ce bien étonnant après tout, répondit Linaëlle. La Lune n'est-t-elle pas le symbole d'Heka et celui figurant sur la cordiérite depuis le début ? C'est donc là qu'est caché aux Hommes le Cimetière des Esprits Divins. C'est magnifique…


En transe à la vue de ce spectacle, Araknor et Linaëlle furent bientôt coupés dans leur contemplation car Heka descendait les marches du promontoire. Elle haletait encore des coups portés par Alya mais tenait fermement son épée. Débarrassée de son armure déchiquetée, elle se présenta à eux couverte de tissus en lambeaux, pourtant son regard brûlait d'un air hargneux et confiant, presque satisfait, comme si la victoire lui appartenait déjà.


Näam lança l'offensive par un déluge de coups de poings. Nejma parvenait à les esquiver car ses combats précédents lui avaient permis de développer ses facultés de déplacement, de plus son corps fin d'Halfelin lui conférait l'avantage de se mouvoir avec une agilité décuplée. Näam présentait plus un regard de défi que de haine, et son élève ne quittait pas ce regard des yeux pendant qu'il esquivait les attaques de son maître. Lassé de ces coups inefficaces, Näam accéléra le rythme, projetant en plus de ses poings ses coudes et ses genoux en fendant l'air de ses impulsions presque imperceptibles. Ses frappes gagnaient en vigueur mais Nejma les parait, tantôt du bras, tantôt de la jambe, et lorsqu'il pressentait une attaque plus puissante visant son cœur ou son visage il se contentait de la dévier, tentant simultanément de déséquilibrer son adversaire. Les deux moines paraissaient danser en une chorégraphie organisée, pourtant leur mobilité gracieuse et fluide ne naissait que de leur analyse sans relâche des techniques de l'autre. Malgré l'intensité du combat, aucun ne montrait de signe de fatigue. Ils économisaient leurs forces en se préservant de mouvements inutiles.


- Je suis agréablement surpris Nejma, dit Näam en cessant un instant le combat. Je ne pensais pas que tu puisses autant affiner tes techniques en si peu de temps.
- Devenir quelques jours mort-vivant et recevoir une bénédiction divine ont été d'une aide précieuse. Je regrette que vous nous ayez quittés à Verfal, vous auriez bénéficié des même avantages, et avec votre force initiale vous seriez devenu invincible.


Näam se mit à rire et rétorqua :


- De rares moines ont appris à maîtriser avec perfection leur corps, leur âme et leur environnement. Ouvrant leur esprit à l'absolu et devenant réceptifs aux influences ésotériques de ce monde, ils devinrent de réelles entités magiques, atteignant l'état nommé Wannizcalafâyä. L'histoire compte trois moines ayant accédé à cet épanouissement suprême, pourtant même eux n'étaient pas invincibles, même s'ils ne moururent que de vieillesse. Bien qu'immortels, les Dieux ne sont pas indestructibles non plus. Je ne t'apprendrai rien en te disant que derrière cette Arche se trouve le Cimetière des Esprits, toutefois tu ignores qu'en ce lieu, le monde matériel fait place au domaine éthéré, et quiconque y pénètre, homme ou demi-Dieu, voit son corps passer sous forme éthérée. Dans cet univers parallèle, les Dieux ont interdit toute magie autre que défensive ou régénératrice, ainsi celui qui utiliserait un sort offensif en subirait lui aussi les effets. Tel est le prix de la quiétude des Esprits Divins. Si des intrus pénètrent ce lieu, mages comme demi-Dieux privés de magie agressive y seraient a priori aussi inoffensifs qu'un simple guerrier.
- Comment avez-vous appris cela ? Et pourquoi me confier ce secret qui ne peut que nuire à vos nouveaux maîtres ?
- Tu n'es pas le seul à avoir côtoyé des divinités, Nejma. Et que tu le saches ne change rien, car à qui le révèleras-tu une fois mort ? En garde jeune élève, voyons quelle erreur te coûtera la vie.


A peine eut-il terminé sa phrase que Näam se retrouva derrière Nejma sans que ce dernier n'ait le temps d'observer ses déplacements. Une telle rapidité constituait un avantage précieux, et l'halfelin le comprit en sentant l'une de ses côtes se briser sous l'impact du poing de son maître. Nejma se repositionna en défense, néanmoins ses mouvements s'accompagnaient désormais d'une douleur aiguë rendant ses coups moins vifs et moins précis. Ses parades aussi s'en trouvaient altérées, et Näam, exploitant chaque faille, multipliait les coups durs comme l'acier. Sans son kimono divin absorbant une part non négligeable des chocs, le corps de Nejma serait probablement déjà entièrement fracturé ; cependant malgré cette précieuse protection, l'halfelin sentait ses os se fendre par endroits et l'ivresse de la douleur l'empêchait de lancer la moindre riposte. Il reculait sans cesse, fébrile, la peur commençant à prendre la place de son inébranlable concentration. Il cherchait en lui le moyen de renverser la situation, même si cela lui paraissait à présent désespéré.


Bien avant le début de ce duel, alors que Nejma et Araknor pénétraient seuls dans la Bibliothèque, Alwaïd gagnait l'avantage contre l'Archiliche. Si aucun mortel n'aurait pu survivre à la magie de Tréömhyr-Ankha, Alwaïd était l'un des trois seuls demi-Dieux d'Erakis. L'issue du combat ne faisait plus de doute, ni pour l'un ni pour l'autre. Sous l'incantation d'Alwaïd, le temps s'arrêta un bref instant, lui permettant d'envoyer de ses mains jointes une sphère glaciale frappant de plein fouet la liche immobile. Tréömhyr-Ankha sentit son esprit s'alourdir, sa conscience s'étioler dans un flou funeste. Ses mouvements moléculaires ralentirent inéluctablement, et une fois que ses énergies furent totalement stoppées, ses atomes se séparèrent puis se dispersèrent parmi la brume omniprésente.


Tréömhyr-Ankha s'était battu jusqu'à ses dernières forces, qui ne s'étaient pas épuisées aussi aisément qu'Alwaïd l'espérait. La maîtrise de l'Art des Dieux que la liche reçut d'Heka au cours des siècles avait fait de lui le plus expert des magiciens d'Erakis, et Alwaïd le savait d'autant mieux qu'il soignait avec difficulté ses chairs flétries et partiellement putréfiées par les sorts de son adversaire. De plus, il restait bouleversé par ce qu'il venait de lire en l'esprit de Tréömhyr-Ankha.


De son côté, le Dragon quitta le combat des mortels après avoir occasionné des dégâts d'une telle importance que les alliés surpassaient maintenant largement leurs ennemis et parvenaient même à encercler certaines troupes désorganisées. Cette guerre se prolongerait certainement de nombreuses heures, malgré cela l'optimisme et le courage renaissaient grâce aux Initiés annonçant aux différentes armées les percées effectuées et les chefs ennemis abattus. Nains, hommes de Sable ou de l'armée Griffée, Initiés et gnomes se battaient à présent avec l'espoir de survivre.


Naos rejoignit son fils qu'il n'avait encore jamais vu adulte. Baignés d'une émotion exprimée par leur regard, Alwaïd et son père ne parlèrent pas. Le temps n'était pas aux discours, Naos venait éradiquer définitivement Tréömhyr-Ankha. En effet, toute liche possède un phylactère, partie intégrante de leur être leur permettant de se régénérer même si d'eux ne subsiste rien d'autre que cet artefact. La pierre fut détruite, mais les douleurs d'Alwaïd ne cessèrent pas totalement. En tant que Cauchemar des Dieux, Naos ne pouvait plus prodiguer de soin. Pour Syä et ses compagnons, il s'était contenté de dissiper le sortilège d'Alya, mais les blessures d'Alwaïd étaient les conséquences de la magie de la liche et non la magie elle-même. Une seule personne pouvait désormais soigner parfaitement le demi-Dieu : l'unique Déesse présente sur Erakis, Alya.


Hélas ce fut l'instant où Zosma pénétra l'esprit de la Déesse de la Musique avant que celle-ci ne tombe de la terrasse, chutant jusqu'au pied des falaises où se terminait brutalement la plaine. Elle se releva au milieu des débris de sa harpe, à peine étourdie mais la conscience peu à peu évincée par la folie. Alya se mit à léviter à quelques centimètres du sol puis se dirigea droit devant elle à grande vitesse, sans but. Ses lèvres bougeaient machinalement, mêlant chants et simples paroles, alternant de façon anarchique borborygmes et logorrhées.


La discernant enfin, Naos et Alwaïd se placèrent sur sa route. Le Dragon se mit à vibrer, assailli de sentiments qu'il n'avait plus vécus depuis des millénaires. Les habits d'Alya flottaient au vent, ce vent qu'elle aimait et qui pour elle jouait dans ses cheveux mordorés, les faisant danser sur son visage attristé. Derrière elle naissaient de discrets scintillements évanescents, reflets de la grâce et de la pureté qu'elle avait toujours insufflées à ses œuvres. Malgré sa folie bientôt omniprésente, malgré sa souffrance et son combat désespéré, Alya parvenait à concentrer les derniers soubresauts de sa raison afin que son ultime chant soit lui aussi empreint de beauté et d'amour.


En la contemplant, Naos se rappela les conversations qu'ils avaient partagées à la Bibliothèque, leur désir naissant l'un pour l'autre puis leur amour leur faisant croire un instant à l'éternité du paradis où ils évoluaient ensemble. Il l'aimait plus encore que sa vie, et savait que jamais il ne pourrait porter la main sur elle. Alwaïd pleurait, car comme son père il était conscient que la raison de la Déesse resterait à jamais irrécouvrable, que bientôt Zosma n'aurait fait d'elle qu'un monstre errant.


Lorsqu'elle les atteignit, Alya les regarda un à un, le regard embué. Toujours en lévitation, elle s'arrêta face à eux et Naos et Alwaïd surent alors quelle musique Alya libérait comme adieu à Erakis. Cette musique composée par Alya pendant de longues années après la Colère des Dieux ne provenait pas du Secret des Dieux. De peur que son esprit soit un jour perverti par des pensées malsaines engendrées par ses pouvoirs de Déesse ou par une influence extérieure aussi puissante que celle de Zosma, elle avait créé une ultime échappatoire, un dernier appel à la raison à travers cet air : le Requiem du Sacrifice.


- Alwaïd, dit Naos, je ne mourrai pas car je ne suis plus un Dieu, mais tu n'ignores pas les conséquences de cette musique : toute divinité l'entendant se désagrège lentement, dispersé au sein de la nature pour se fondre définitivement en elle.
- Je sais, Père. Malgré cela je ne bougerai pas. Sans Alya les Dieux perdent le symbole de la pureté. Quel destin nous resterait-il ensuite ? Vous êtes un cauchemar matérialisé, et je serais le seul Dieu ; un Dieu qui a entraîné sa vie durant des millions d'hommes dans le but de combattre, qui a tué cet homme de bien que fut Tréömhyr-Ankha. Un Dieu de la Guerre en somme. Le sang couvre mon corps, comme il couvre le vôtre et ceux de vos anciens frères. Alya représentait notre seul espoir de rédemption, sans elle la vie des Dieux n'a plus de sens.


Sans ajouter un mot, ils laissèrent Alya sombrer dans son requiem. En transe, elle ne voyait plus rien autour d'elle. Sa mémoire lui dessinait les paysages merveilleux d'Erakis dont elle s'était inspirée, et alors que ses jambes se dissipaient déjà, elle souriait, heureuse d'avoir pu jusqu'au bout vivre pour ce qu'elle aimait, transcender son âme en des accords subtils et harmonieux.


Alwaïd ne craignait plus de disparaître. Il s'effaçait lui aussi doucement et savourait les prémisses de ce qu'il ne concevait que depuis quelques instants : la mort. Alya ferma les yeux et ses lèvres libérèrent les dernières paroles du Requiem. Son corps diaphane se dissipa totalement, entraînant avec elle Zosma et Alwaïd sous les yeux abattus du Dragon.


Quelques minutes suffirent pour que Naos perde sa femme et son fils, ceux-la même qui lui procuraient les sentiments d'amour dont il se nourrissait pour ne pas sombrer dans un mélange d'affliction, de colère et de haine. Ses ailes sans force, ses griffes rétractées, Naos se sentit inutile, faible et vulnérable. Pour la première fois de sa vie, il eut peur, accablé d'une infrangible sensation de solitude.


Heka s'avançait lentement, les muscles contractés dans le seul but de déchirer les chairs de ses ennemis. " Approche… " souffla Linaëlle en entamant une incantation offensive. La rancœur exacerbait sa concentration et sa puissance. Des crépitements rouges prirent vie autour de ses mains et se changèrent en projectiles brûlants qui s'élancèrent à pleine vitesse en direction d'Heka. Linaëlle savourait par avance les dégâts à venir mais elle déchanta vite car une autre salve se libéra de ses mains contre sa volonté. Les premiers projectiles frôlèrent Heka, magiquement protégée, alors que la deuxième salve la contourna et revint droit sur la lanceuse du sort. Paralysée par la surprise, la prêtresse ne put contenir sa propre magie et fut projetée en l'air, violentée et ensanglantée, avant de retomber lourdement au sol, hébétée et souffrante.


Ne cédant pas à l'affolement, Araknor ne pensait dès lors plus qu'à protéger son amie. Heka continuait son avancée, ainsi le rôdeur saisit son arc et le banda avec appréhension, anxieux à l'idée que sa flèche puisse se retourner contre lui. Pourtant il s'y risqua et Heka évita le projectile d'un vif écart. Araknor prit alors une poignée de flèches, les planta devant lui et enchaîna les tirs avec une rapidité exceptionnelle. D'un mouvement du bras, Heka généra un mur de vent entraînant les flèches comme de la paille.


En constatant que la magie défensive fonctionnait sans trouble, Linaëlle se risqua à s'administrer un soin, qui à son grand soulagement s'effectua normalement. De nouveau sur pieds, Linaëlle invoqua un bouclier invisible autour d'elle et du rôdeur pour les protéger partiellement des attaques physiques. Araknor abandonna son arc et dégaina ses deux épées. Il conserva Sybalure et envoya l'épée noire du drow à Linaëlle même si elle n'utilisait habituellement jamais d'arme blanche. Dans un cri de guerre commun, la femme et le demi-elfe se jetèrent au corps à corps. Bien que déjà à l'agonie, Heka parait presque chacun des coups, usant par moment de protections magiques ou utilisant ses pouvoirs afin de pallier l'effet des rares blessures qu'elle se voyait infliger. Linaëlle aussi dispensait ses soins, néanmoins contrairement à Heka, sa magie finirait immanquablement par s'épuiser.


Dans le même temps, Rigel continuait sa longue incantation, litanie rendant peu à peu vie à ses parents. Autour de lui flottaient maintenant cinq silhouettes aux contours flous. Prêtes à franchir l'Arche, les substances psychiques parfaitement ordonnées de ces Dieux s'y élancèrent sans attendre, survolant Heka qui ne put contenir un sourire de victoire à l'égard de ses adversaires. Déjà autour de Rigel gravitaient de nouvelles sphères lumineuses, essences pures de l'âme d'autres Dieux attendant leur nouvelle incarnation.


Cinq Dieux franchirent l'Arche des Esprits Divins, coupant Näam dans la dernière série de coups qu'il s'apprêtait à infliger à son élève. Leurs formes immatérielles se mirent à attirer à elles les substances de l'air et de la terre nécessaires à la formation de leur enveloppe charnelle. Une aura divine insoutenable pour les hommes les entourait, irradiait une clarté irréelle condensant la brume alentours en une pluie fine couvrant la terrasse d'un voile d'eau claire. Les Dieux revenaient sur Erakis, et l'atmosphère tout entière annonçait leur retour, se déformant et s'altérant pour devenir matière divine en recouvrant les Esprits Divins. Devant Näam et Nejma prenaient forme Svenrên, Dieu des Illusions, Artésia, Déesse des Oiseaux, Råchel, Déesse du Mystère, Psylnos, Dieu de l'Inconscience, et J'eann, Déesse de la Nostalgie.


Une fois reconstitués ils s'élevèrent au-dessus de la Bibliothèque pour contempler leur monde quitté depuis trop longtemps. Mais leur joie prit vite fin car ils réalisèrent soudain l'erreur commise par leurs enfants. Rigel et Heka ignoraient l'éveil du Cauchemar des Dieux, ainsi libérer leurs parents précipitait ceux-ci vers une mort assurée. Coupés dans leur instant de gloire par une frayeur qui ne les quittait plus, les cinq Dieux se regroupèrent pour joindre leurs forces. Le Dragon quitta la plaine, volant en ligne droite vers les Dieux réunis. Il retrouvait ici ses véritables ennemis, ceux à cause de qui sa vie avait basculé, ceux indirectement responsables de la mort de sa femme et de son fils. Il brûlait d'une colère sans limite. Autour de lui des flammes et des éclairs naissaient du battement violent de ses ailes et ses griffes déchiraient l'air. Les Dieux tentèrent de fuir, conscients de l'inanité de leurs pouvoirs face à une bête de magie pure, face à leur cauchemar commun, mais Naos les pourchassa l'un après l'autre, les réduisant en cendres ou les déchiquetant entre ses griffes et ses crocs avant d'absorber leurs âmes afin de les annihiler définitivement, ne laissant aucun espoir à leur esprit d'être envoyé de nouveau dans leur cimetière.


" Les Dieux reviennent, tes amis ont échoué Nejma. Et toi aussi. Je n'ai plus le temps de t'épargner. " Nejma, ayant un instant oublié sa douleur devant le spectacle du retour des Dieux, comprit comment reprendre efficacement le combat. La souffrance physique n'est qu'une information envoyée au cerveau, et son maître lui avait appris à détourner ses sensations de froid ou de fatigue en forçant son esprit à recevoir différemment ces perceptions délétères. Cela devait fonctionner pour sa douleur. Nejma se concentra sur les endroits où il ressentait son mal, l'apprivoisant peu à peu avant de le transformer en sensation neutre, voire agréable.


Lorsque Näam se jeta sur lui, l'halfelin fit preuve de tant de vigueur que le maître en fut surpris, et déséquilibré par une frappe de Nejma il chuta dos sur la terrasse. Nejma se projeta au sol, glissant vers son rival, le poing prêt à frapper violemment sa gorge, mais lorsque le coup s'abattit Näam disparut, laissant la main de Nejma s'écraser contre le sol. Effaré, il ne comprenait pas, et n'eut pas le temps de réfléchir plus longtemps car Näam réapparut au même endroit et posa immédiatement sa paume vibrante sur le corps de Nejma qui comme par réflexe posa lui aussi la main contre son adversaire. Tous deux se transmirent leurs vibrations, le regard de l'un plongé dans celui de l'autre. Ils se relevèrent d'un bond et se firent face, réalisant qu'ils se trouvaient dans la situation redoutée par tous les moines. Lors d'un duel, si les deux adversaires recevaient ces vibrations potentiellement fatales, il suffisait d'une parole pour provoquer la mort de son opposant, néanmoins chacun savait que l'autre moine serait assez vif pour entraîner d'un mot son meurtrier avec lui. Si l'un des rivaux succombait à la peur ou à l'affolement, cela aboutirait immanquablement à la disparition des deux moines.


Ce que Nejma ignorait, c'est qu'une fois de plus il n'avait pas réussi cette attaque contre un corps organique. Seul l'halfelin risquait de périr, pourtant son maître se contentait de l'observer, déchiffrant dans ses yeux le dilemme qui habitait Nejma. Ce dernier se mit à penser à ses amis. Quelles affres rongeaient l'esprit de Syä ? Araknor et Linaëlle avaient-ils péris face aux demi-Dieux ? Il devait le savoir et ne pouvait pas s'accorder de mourir maintenant. Tant pis si son maître les entraînait vers le néant, lui ne le ferait pas le premier.


Näam restait immobile et calme, d'une sérénité déstabilisant peu à peu Nejma. L'halfelin parvenait encore à détourner sa douleur afin de se focaliser sur la concentration nécessaire à contrer son maître, pourtant le silence entre les deux combattants symbolisant leur mort latente envahissait Nejma de doutes virant à la torture. L'assurance de Nejma s'effritait à mesure que ses os brisés lui rappelaient que son temps s'égrenait inéluctablement.


" Näam ne cédera pas, pensait-il, j'en suis certain, pas avant qu'il ne discerne une occasion de prononcer ma sentence sans en subir les conséquences funestes prévisibles. Si je l'attaque, il trouvera un moyen de me rendre aphone le temps de me condamner. Que faire alors ? N'est-ce pas finalement l'occasion d'éloigner la menace qu'il représente pour Linaëlle et Araknor si la route du Cimetière lui est ouverte ? Non, il doit y avoir une solution… et pourtant. Quelle prétention d'imaginer tuer mon maître sans y laisser moi-même la vie. Serait-ce une preuve de sagesse de me sacrifier pour la cause que je défends ? Näam a raison, ma vie éphémère a-t-elle tant d'importance face au salut d'Erakis ? Si j'aime mes amis autant que mon cœur m'en témoigne, plus que de savoir où leurs pas les mèneront, ne devrais-je pas leur faire confiance et croire en la volonté inébranlable dont ils ont fait preuve jusqu'à maintenant ? Ouvre les yeux Nejma, tu es condamné. Le seul choix qui me reste est de mourir seul ou d'entraîner avec moi cet homme qui me fait face, que j'aime et à qui je dois tant. Non, Näam n'est plus lui-même, pourquoi alors m'encombrer d'une nostalgie désormais inutile ? Il doit disparaître avant que l'opportunité ne m'échappe, quel qu'en soit le prix. "


La gorge de Nejma se noua, conscient qu'un seul mot le séparait de la mort.


Brisant cet instant de tension extrême, des pas se firent entendre dans l'escalier. Une silhouette apparut, longée de deux longues mèches noires. Syä, impassible, observa autour d'elle sans arrêter son regard sur les moines. La magicienne ne portait plus les habits blancs de Centre ; elle revêtait sa robe déchirée d'Arkab, sombre comme la nuit d'où émanaient de discrets reflets verts et bleus. Un pendentif entourait sa taille, plusieurs bracelets ceinturaient ses chevilles. Divinement belle, humectée de brume, elle scrutait le ciel en silence. Syä dégageait une telle noblesse, une telle force d'âme… et pourtant ses yeux trahissaient une profonde tristesse. Le cœur de Nejma fut bouleversé d'amour. Il aimait Syä, voulait le lui crier, débordant du désir de croiser son regard, mais il préférait encore la contempler sans un mot. Malgré ce qu'elle avait découvert, malgré sa menace, Nejma la comprenait d'une certaine façon, sans réaliser ce qui les reliait ainsi.


La magicienne se mit à léviter, puis s'éleva lentement dans les airs.


Les yeux noyés de l'image de son aimée, Nejma comprit d'où la magicienne puisait son assurance et sa détermination. Son amnésie l'avait privée des barrières naturellement tissées par l'expérience et l'éducation. Ainsi libérée de tout préjugé, elle en devenait crédule, parfois insouciante, mais libre car analysant son entourage d'un regard pur et neuf lui faisant apparaître clairement la vie et la rendant si sûre de suivre le chemin dicté par son intuition, par son inspiration du moment. A son tour Nejma devait s'émanciper de son savoir et avancer selon les lumières de sa foi en l'accomplissement de ce que le bon sens qualifierait d'irréalisable.


Puisant dans la force que lui inspirait Syä, Nejma contracta ses muscles en regardant de nouveau son maître. Il ne se donnait droit qu'à un dernier coup avant que sa douleur ne réapparaisse pleinement. Si Näam connaissait toutes ses techniques, il lui fallait alors inventer une nouvelle attaque en donnant à l'effet de surprise une puissance meurtrière… rassembler sa force à un unique endroit, quitte à affaiblir les autres.


Il s'élança vers son maître et fit un bond afin de l'atteindre par les airs. Näam prépara sa défense, ayant déjà estimé la trajectoire et la vitesse de l'halfelin. Mais pendant son saut, Nejma canalisa son esprit sur la répartition de ses forces. Se rappelant les vibrations intenses ressenties en jouant des percussions, il fit osciller son corps entier de ces mêmes vibrations, donnant à son bras et à sa main les oscillations les plus rapides. Déplaçant alors les plus faibles mouvements afin de tous les concentrer dans son poignet d'attaque, une fine aura bleue générée par l'excès d'électricité parcourant ses chairs entoura le bras de Nejma. Vidé de sa force, Nejma s'effondra sur son maître, portant néanmoins le coup meurtrier qui brisa le bras de Näam et vint fendre ses côtes jusqu'à les enfoncer dans son cœur. Tandis que Näam, projeté en arrière, manqua de chuter de la terrasse, l'halfelin s'écroula, amorphe et au bord de l'inconscience.


Après quelques instants, Näam se releva avec peine puis avança en titubant vers son élève. S'asseyant à ses côtés, il lui souleva le visage. Etrangement, Näam paraissait heureux et calme. Il semblait en paix avec lui-même et arborait un sourire paisible mêlé d'amitié. Nejma, bien que proche de l'évanouissement, entouré d'une telle douceur émanant de son maître, comprit enfin la signification des actes de Näam, de ses conseils prodigués jusqu'au dernier combat et des coups qu'il n'avait pas tous rendus meurtriers comme il aurait pu le faire.


- Je vois, articula péniblement Nejma. Vous n'avez jamais voulu me tuer. Vous recherchiez la mort, une véritable mort. Votre esprit a su jusqu'à maintenant passer outre la malédiction, le temps de trahir les demi-Dieux en ne les rejoignant pas sur la terrasse pour ouvrir l'Arche comme telle était certainement votre mission. Vous vouliez que je vous tue, pour être libéré de cette damnation latente.
- Je n'allais pas leur laisser le plaisir de m'achever… Mais n'ajoute rien Nejma, l'hémorragie aura bientôt raison de moi, je dois te parler. Tu as inventé une nouvelle forme de canalisation corporelle, qui reste une technique très dangereuse car elle se suit d'un moment d'impuissance. Néanmoins par cela ta formation est terminée, car tu as su ouvrir ton esprit à de nouveaux concepts, ce qui te permettra d'être ton propre maître désormais. Apprend à garder cette ouverture d'esprit, tu comprendras mieux l'univers qui t'entoure et qui deviendra ton allié. En adieu, je vais te révéler la technique qui m'a permis de disparaître un instant pour éviter ton coup. Sache que notre univers n'est pas composé uniquement de trois dimensions spatiales et une temporelle, il existe d'autres dimensions, infiniment plus petites, invisibles mais pourtant présentes. Je n'ai pas le temps de t'en dire plus, mais sache que si tu parviens à sentir ces vibrations différentes et à entrer en osmose avec elles, tu passeras un court moment dans un univers parallèle, comme le plan éthéré. A même titre, dans un domaine éthéré tu peux te matérialiser un instant, ton corps passant juste d'une alchimie de dimensions à une autre.
- Je… Je ne comprends pas tout...
- Alors regarde Nejma, observe cette technique appelée Désertion de l'Âme, et ne l'oublie pas.


Sous le regard vacillant de l'halfelin, Näam développa son ultime concentration. Peu à peu, le corps du moine s'effaça, comme dilué dans l'atmosphère. Il venait de pénétrer le domaine éthéré, et son corps désormais sans vie y resta prisonnier. Jamais il ne réapparaîtrait sur la terrasse. Nejma, perclus, perdit conscience.


Syä termina son ascension dans le ciel. Elle ne bougeait plus, attendant la venue du Cauchemar des Dieux. Le Dragon de Platine vola jusqu'à elle et s'immobilisa, flottant face à la magicienne. Présentant sa main dont l'écaille générait de nouveau l'étrange fumée jouant entre ses doigts, Syä jeta à Naos :


- Dieu du Savoir, voyez-vous enfin l'heure de votre mort ? Je viens vous offrir le repos que vous ne méritez plus.
- Tu le sais, Syä, j'avais scellé ta mémoire pour te protéger de ta propre force. Sans cela tu aurais déjà réduit à néant les civilisations d'Erakis en invoquant les Dieux. Vas-tu donc commettre cette erreur malgré tout ce que tu as appris ? Mes efforts et mon sacrifice auront-ils été vains ? Soutiens-tu aussi l'apparition d'une nouvelle Colère des Dieux ?
- Arrêtez de vous justifier. Certes vous défendez les Hommes, mais à travers cela c'est vous que vous protégez de la disparition. Sans esprit vivant vous n'êtes rien, et cela vous est inadmissible. Par orgueil, par peur d'un sacrilège envers vous-même, vous avez refusé de détruire le Secret des Dieux et avez engendré les bains de sang qui en ont découlé. Vous soutenez les Hommes, pourtant depuis le début c'est par votre faute qu'ils souffrent et meurent par milliers. Pire encore, ce n'est pas un seul monde que vous livrez à l'agonie, mais deux. Vous n'avez pas répondu à mon appel, lorsque revenue des Terres du Fyndel j'ai imploré votre aide. Mon peuple s'éteignait et vous êtes resté muet, caché dans vos montagnes à vendre votre âme contre ce pouvoir cauchemardesque. Je vous hais Naos, depuis cinq mille ans, et aujourd'hui ma main vengera mon peuple.


Naos déclencha une tempête de feu s'abattant sur Syä, mais celle-ci cria dans une langue étrangère, transformant le feu en eau pure. Elle parcourait les airs avec grâce, évitant les crocs du Dragon ou déviant ses griffes lorsqu'elles devenaient menaçantes. Elle semblait s'amuser avec lui, voletant autour de cette bête tournoyant sans cesse en tentant de la saisir. " Alors Naos, nargua-t-elle, il est plus difficile d'atteindre ses ennemis quand on ne lit pas dans leur esprit, n'est-ce pas ? Quelle impression cela fait-il de se battre enfin à armes égales ? Ou presque… il est vrai que vous ne maîtrisez pas la magie du Fyndel. A vous de goûter à la peur de l'inconnu. "


Lorsque Naos invoqua une chaîne d'éclairs, Syä disparut puis réapparut sur la tête du Dragon. La magicienne créa autour d'elle un champ d'anti-magie gagnant chaque instant en intensité, entourant petit à petit le Cauchemar des Dieux. Le choc entre une bête de magie pure et un tel champ faisait trembler l'atmosphère en des déflagrations distordant l'espace et la matière. Le Dragon se débattait en des spasmes désordonnés alors que Syä développait toujours la zone d'anti-magie malgré les explosions qui risquaient à tout moment de la tuer. Une fois Naos suffisamment affaibli, Syä chuchota un mot de pouvoir de sa langue natale libérant de son écaille de platine une fumée blanche bien plus dense que précédemment. Les volutes recouvrirent la main de l'elfe et s'allongèrent en une fine lame brumesque. Une garde composée d'écailles de platine se matérialisa entre ses doigts, et Syä brandissait maintenant l'épée forgée sur sa demande dans les Terres du Fyndel. Naos se sut perdu, reconnaissant en cette lame l'Epée de l'Oubli. D'un geste violent, Syä la lui planta dans le front, déchirant les écailles du Dragon dont la mémoire se faisait dévorer sans espoir de retour. La magie du Cauchemar des Dieux s'épuisa lentement, puis cédant sous son poids, il chuta dans le vide, entraînant Syä qui se téléporta une fois Naos vaincu. Le Dragon s'écrasa dans la plaine, les yeux définitivement clos.


Heka commençait à ployer sous les assauts répétés de Linaëlle et Araknor, pourtant elle résistait sans fuir afin de les empêcher de perturber Rigel, jusqu'au moment où à bout de force, elle opta pour une autre stratégie. Ses adversaires n'étant pas natifs du plan éthéré, les renvoyer dans leur plan d'origine les ramènerait devant l'Arche des Esprits Divins, sur la terrasse de la Bibliothèque. Lorsque Linaëlle déchiffra les gestes d'Heka et comprit son objectif, elle agita à son tour les bras en des mouvements complexes. L'espace se déchira autour du rôdeur et de la prêtresse, plongeant ceux-ci dans une obscurité totale où Araknor, sentant son corps flotter dans un environnement sans consistance, eut la désagréable intuition que Linaëlle n'était plus à ses côtés.


Son sentiment fut confirmé lorsqu'il apparut devant l'Arche, sur la terrasse embrumée où seule apparaissait Syä tenant son sceptre, penchée sur le corps figé de Nejma. Araknor dégaina instantanément Sybalure pour en placer la lame sous la gorge de l'elfe.


- Un geste de trop et ce sera le dernier, Syä. J'ignore ce qui s'est passé ici mais tu vas remettre Nejma sur pieds immédiatement.
- C'est presque fait, Araknor. Je viens de consolider son squelette, cependant il a besoin de temps pour recouvrer ses esprits.
- De quel côté es-tu au final ? Tu nous menaces de mort pour ensuite nous guérir ? A quoi joues-tu ? Tu me dois des explications.
- Commence par retirer ton épée, je ne suis pas ton ennemie.
- Alors portons Nejma, nous devons rejoindre Linaëlle au plus vite. Nous parlerons en route.


Maintenant le moine, ils franchirent l'Arche, abordant les paysages de la Lune Vierge. Syä n'en paraissait pas surprise, pas plus que de voir Rigel au loin poursuivre son incantation. La magicienne planta le sceptre d'Ohköd sur la colline puis ils s'élancèrent le long de la rivière au sein de la vallée boisée.


" Je ne suis pas de ce monde, commença la magicienne. Je viens d'un domaine nommé les Terres du Fyndel, situées sur un autre plan. En tant que Voyageuse des Plans, j'ai découvert Erakis alors que les Dieux y séjournaient encore. Je me suis attachée à cette contrée et aux divinités qui m'accueillirent avec chaleur et avec qui je discutai des heures durant de nos mondes respectifs. Bien que Naos fut comme Alya un ami proche, il ne voulait jamais m'entendre parler du Fyndel. En tant que Dieu du Savoir, Erakis ne présentait plus de surprise pour lui et il refusait d'en apprendre sur ma terre d'origine car il libérait son imagination grâce à ce lieu inconnu et mystérieux.


" Quoiqu'il en soit, je repartis vers les miens. Après plusieurs années, une grave maladie atteignit mon peuple qui fut bientôt menacé d'extinction. Or, je savais que ce mal avait sévi en Erakis et que Naos en fournit le remède, mais lorsque je revins sur cette planète, elle se trouvait déchirée par les Grands Elémentaux. Les Dieux attendaient à la Bibliothèque avec appréhension car Naos avait fui avec Alya. Je l'ai supplié de m'aider, au nom du salut de mon peuple, pourtant il est resté sourd à mon appel, condamnant les miens à une mort certaine. Ma colère jointe à la supplique des Dieux m'implorant de leur venir en aide, je décidai de partir chercher une arme contre laquelle Naos ne pourrait rien car elle échapperait à sa connaissance. De retour aux Terres du Fyndel, l'Epée de l'Oubli se forgeait pendant que mon peuple se mourait. Grâce à la pierre de scrutation offerte par les déités, j'assistai à leur fuite dans le Cimetière puis à la défaite de Naos contre Zosma. J'ai suivi l'évolution des nouvelles civilisations, de Bruyère, du Maître de Magie et d'Heka, attendant l'instant où la cordiérite serait retrouvée afin de libérer mes seuls amis. Désormais seule, j'espérais chaque jour voir revenir un habitant du Fyndel qui aurait pu fuir et résister à la maladie, mais personne ne s'est jamais présenté.


" Puis vint le moment où tu as découvert la cordiérite avec Nejma et Näam. Vous voyant fuir vers Arkab et décidée à vous arracher la pierre des mains, j'ai voulu vous y retrouver. De peur de perdre l'Epée de l'Oubli, je la condensai en une écaille de platine et l'incrustai dans ma paume avant de rejoindre Erakis sans savoir que Naos y avait scellé mes souvenirs. C'est ainsi que j'arrivai amnésique à Arkab, vite capturée par les mages méfiants envers une elfe en ces lieux. Le hasard fit que vous me trouviez, et que nous parvenions ensemble jusqu'à la Bibliothèque. J'y ai retrouvé la tour que Naos bâtit pour moi, dédiée aux mondes parallèles des différents plans. Son sceau s'y trouvait apposé, et en le brisant la mémoire me fut rendue. C'est ce qui fut fatal à Naos.


- Tu l'as tué ?! Comment ? Qu'est-ce qui t'a pris ? Il n'y plus personne pour vaincre les Dieux maintenant. De retour sur Erakis ils seront invulnérables et ils nous détruiront !
- C'est pourquoi il faut empêcher Rigel d'incanter.
- J'ai du mal à te comprendre, Syä.
- Naos disait vrai. Si j'étais revenue sur Erakis avec ma mémoire, ma contribution à la libération des Dieux et des Grands Elémentaux aurait probablement condamné l'humanité, mais au long de la route parcourue à vos côtés, j'ai réalisé combien votre monde abritait de personnes de valeur, dignes d'estime et d'amour. Vous ne méritez pas de disparaître. Mon peuple ne le méritait pas non plus, je ne veux pas que cela se reproduise. Permets-moi de t'aider à épargner ton monde, Araknor.
- Tu ne veux donc plus faire renaître tes amis les Dieux ?
- Leur esprit est ici, en ce lieu ils resteront purs.
- Je suis heureux de retrouver la Syä que je connaissais ! dit le rôdeur, visiblement soulagé. Je voulais te demander, quel est le sceptre que tu portais ?
- Le Sceptre de Perception du Dieu Ohköd, artefact divin désormais restitué à son créateur. Il porte la pierre de scrutation d'Erakis.
- Une dernière question, Syä, dit le demi-elfe, la voix tremblante. As-tu vu toi aussi les prisonniers dans la Bibliothèque ?
- Oui. Hélas, ce n'est que le fruit des pouvoirs de Rigel. Il a créé cette illusion afin de ralentir quiconque pénètrerait. Je suis désolée, ceux que tu as vus sont déjà morts.
- Je vois, dit Araknor la gorge serrée, au moins n'y a-t-il plus la moindre hésitation à réduire Rigel et Heka à néant.


Pendant leur conversation, Nejma reprenait lentement connaissance sur les épaules du rôdeur. Il ne souffrait plus mais son esprit restait quelque peu embué, sentant son corps évoluer dans une dimension différente. Il comprit qu'il se trouvait dans l'un des domaines éthérés dont lui parlait Näam, ainsi il garda les yeux fermés, se laissant porter encore un instant pendant qu'il ressentait et analysait l'influence d'un tel lieu sur son organisme.


L'ancrage dimensionnel lancé par Linaëlle avait fonctionné. Elle se trouvait toujours sur la Lune, à l'orée de la forêt marquant la sortie de la combe. Heka avait disparu. Seule, entourée d'un silence de mort, Linaëlle plaça l'épée noire à sa ceinture et se concentra afin de détecter la probable invisibilité d'Heka, mais personne ne se trouvait autour d'elle. Pendant de longues minutes elle soigna ses plaies profondes et lança sur elle-même ses derniers cercles de protection afin d'aller affronter Rigel.


Rassemblant son courage, la prêtresse avança vers le Maître de Magie. Son élan fut néanmoins interrompu car elle venait d'entendre une voix provenant de la forêt. Sans hésitation, elle reconnut l'appel d'Araknor. Sa magie protectrice ne durerait pas éternellement et rejoindre le rôdeur lui ferait perdre un temps précieux, pourtant elle décida d'aller vérifier si son ami nécessitait de l'aide. Proche des bois, elle vit le demi-elfe marcher vers elle, souriant.


- Heka ne t'a pas téléporté ? interrogea Linaëlle.
- Si, mais je suis revenu aussi vite que possible.
- Nejma et Näam combattent-ils toujours ?
- Oui, ne comptons plus sur eux.
- Alors partons combattre Rigel.
- Attends, Linaëlle.


La prêtresse stoppa, surprise.


- Qu'y a-t-il Araknor, le temps presse !
- Je suis étonné qu'après avoir loué Hèze toute ta vie, tu te décides si aisément à la condamner.
- Si aisément ! Nous en avons déjà parlé, je me suis trompée et ai choisi mon camp. Je me bats pour les Hommes avant tout, même si mon cœur souffre pour Hèze.
- Ta Déesse a fait de toi ce que tu es, elle a participé à forger ton caractère par l'influence que tu croyais voir en elle, et les valeurs que tu défends ne sont certainement pas si différentes de celles des Dieux. Je suis désormais persuadé que les Dieux désirent vivre de nouveau en paix avec les hommes qu'ils feront naître à leur image. Parlons à Rigel et Heka, je suis certain que nous trouverons un compromis, fais confiance à mon intuition.
- Quel compromis ? rétorqua Linaëlle soudain gagnée d'inquiétude. Voyons Araknor, toi qui te montrais si sûr de la cause de notre lutte, pourquoi viens-tu semer le doute en moi maintenant ?


Sans un mot du rôdeur, elle eut pourtant la réponse à sa question. A l'orée de la forêt, longeant la rivière, se détachaient les silhouettes de Nejma, Syä et Araknor. Réalisant alors qu'en face d'elle ne se tenait pas son ami, Linaëlle comprit qu'Heka l'avait trompée pour essayer de la convertir. La prêtresse tenta de saisir son arme pendant que sa rivale reprenait sa véritable apparence, mais l'épée noire se trouvait déjà dans les mains d'Heka et la lame ondulée s'enfonça dans le ventre de Linaëlle. Les chairs déchirées, elle se sentait condamnée, d'autant que la seconde épée d'Heka venait de transpercer son cœur.


Le regard vacillant, discernant ses amis courir vers elle en criant son nom, Linaëlle voulut les aider une dernière fois. Le combat contre les demi-Dieux étant déjà inéquitable et Rigel s'apprêtant à libérer les prochains Dieux, elle devait ouvrir la voie vers lui. Elle posa la main sur le bras d'Heka et lui dit calmement : " Je ne serai pas la seule à y laisser la vie. "


A peine la prêtresse eut-elle prononcé le sortilège que Heka, hébétée de surprise, se désintégra littéralement. Linaëlle regarda une dernière fois ses amis, détacha de son poignet la clé offerte par Nejma, puis se désintégra à son tour, victime de son propre sort.


Les deux âmes condensées en sphères énergétiques voletaient dans les airs. Araknor et Nejma hurlèrent, déchirés par le sacrifice de leur amie. Syä, elle aussi triste jusqu'aux larmes, attira vers elle la lumière de Linaëlle. Elle murmura quelques mots et la sphère s'envola en direction de l'Arche. " Au moins reposera-t-elle sur Erakis. "


Nejma pris dans sa main la clé de Linaëlle. Araknor, serrant les dents, au bord d'exploser tant cette mort réveillait le souvenir de toutes les destructions passées, banda son arc et libéra dans un cri de rage une flèche qui siffla jusqu'à Rigel. Malgré la distance, le tir fut d'une rare précision, néanmoins Rigel bloqua le projectile et le brisa entre ses doigts.


" Attends Araknor, s'écria Syä, concertons-nous avant de combattre ! " Le rôdeur n'entendait rien. Déjà il avait dégainé Sybalure et approchait le promontoire, les yeux rivés sur le Maître de Magie. " Nejma ! continua Syä, raisonne Araknor, sa colère l'aveugle ! " Le moine ne répondit pas. Il venait d'ajuster le bracelet de Linaëlle à son poignet et suivait Araknor, les muscles contractés de hargne et de désir de vengeance.


En descendant les marches, Rigel déclara : " Il est temps de régler nos différents je crois. " Il réajusta sa cape puis se lança au corps à corps, à mains nues. Araknor déchirait l'air pendant que Nejma tournait autour de Rigel, tentant de l'atteindre. Aucun des coups n'atteignait le demi-Dieu qui esquivait l'arme du rôdeur et lançait régulièrement un sort pour parer les attaques de Nejma.


- Vos pathétiques efforts sont vains, soupira Rigel. Je vais vous apprendre à vous battre.
- Sans magie destructive, je me réjouis de voir ça ! rétorqua Araknor.


Rigel ricana et incanta son premier sort offensif. Une brume acide entoura soudain les trois combattants. Nejma et Araknor couraient en aveugle, espérant sortir de la brume brûlant leurs chairs. Alors que le Maître de Magie s'était déjà transformé en pierre, ainsi protégé des effets néfastes, son sort se retourna contre lui et l'acidité de la brume en fut doublée, faisant hurler de douleur Nejma et Araknor. Syä dissipa les deux sorts, mais chaque incantation lui coûtait un temps précieux. Rigel prenait donc l'avantage en faisant naître simultanément deux sortilèges alors que Syä ne pouvait utiliser qu'un sort défensif a la fois.


Restée à distance, la magicienne soigna ses amis. Sans attendre, ceux-ci se jetèrent sur Rigel qui dès la disparition de la brume acide avait rompu son sort de pierre. Malgré l'intensité de l'attaque commune, une fois encore aucun coup n'atteignait son but.


Améliorant sa technique de défense en analysant les mouvements de ses adversaires, Rigel parvenait maintenant à se battre contre un seul ennemi à la fois. Il repoussait Araknor lorsque Nejma approchait, puis frappait Nejma pour l'éloigner alors que le rôdeur revenait à la charge. Syä étudiait elle aussi le comportement de leur opposant. " Il peut se battre sans difficulté contre les deux en même temps, pensait-elle, pourtant il les éloigne l'un après l'autre. Il prépare quelque chose... "


D'un violent coup de pied, Nejma fut expédié sur la droite du demi-Dieu. Alors qu'Araknor se précipitait de face vers Rigel, ce dernier fit apparaître entre eux un mur de feu dont les flammes ne se dirigeaient que dans la direction du rôdeur. Le moine, du côté épargné, courait vers Rigel alors que le contre-sort fit naître des flammes dans leur direction. Le Maître de Magie se téléporta hors de danger, laissant Nejma seul au milieu des flammes. Son kimono divin s'altérait visiblement à force de contenir tant de magie négative, et les habits d'Araknor avaient en grande partie brûlé. Leur résistance s'affaiblissait ostensiblement, Syä ne parvenait que difficilement à gérer la dissipation des sortilèges et les soins accordés à ses amis. Rigel, imprévisible par ses incessants changements de stratégie, maîtrisait parfaitement sa magie, parvenant à utiliser les sorts censés l'atteindre contre ses opposants.


Lorsque les dernières flammes disparurent, le Maître de Magie se trouvait entre Araknor et Nejma. Profitant de la faiblesse du rôdeur qui relâcha un instant l'étreinte de son épée, Rigel attira par télékinésie Sybalure jusqu'entre ses mains. Saisissant Nejma encore sonné par ses brûlures, il prononça une formule appelant un vent violent balayant Araknor et Syä dans les airs. Puis il maintint Nejma, attendant le retour de son sort offensif. A leur tour ils furent projetés dans les airs, mais Rigel avait calculé la trajectoire de son sort de façon à ce que le souffle les porte lui et le moine au sommet du promontoire rocheux.


Plaçant Sybalure sous la gorge de Nejma afin de l'empêcher de bouger, Rigel incanta pour générer autour de Syä et Araknor désormais éloignés une végétation dense prévenant tout déplacement. Les mêmes plantes prirent aussitôt vie autour du moine et du demi-Dieu. Ce dernier déclara alors : " Un début d'incantation Syä, et votre ami mourra. "


Araknor rageait. La vie de Nejma ne tenait plus qu'au fil de sa propre épée. Le Maître de Magie qui avait orienté son prisonnier dans l'axe du rôdeur et de l'elfe afin d'en faire un bouclier humain, recommença la litanie permettant la résurrection de ses parents. Les lumières divines s'étant affaiblies pendant le combat, Rigel dû reprendre l'incantation du début. Les âmes des Dieux de retour vers leur enfant retrouvaient peu à peu la forme psychique qui leur permettrait de franchir l'Arche des Esprits Divins.


Araknor et Syä se trouvaient dans une impasse. Sans sort de la magicienne, ils ne pouvaient ni se déplacer ni libérer Nejma. Pourtant s'ils restaient ainsi, les Dieux reviendraient bientôt sur Erakis.


- Que faire ? s'affola Araknor.
- Le Maître de Magie a compris qu'il ne pouvait pas nous battre au corps à corps. Il est obligé de n'utiliser que de faibles sorts pour ne pas se mettre lui-même en danger. En poursuivant son incantation, il va libérer les Dieux, et retournera ensuite sur Erakis où nous ne pourrons plus rien contre lui. Il paralyse notre action le temps de réaliser sa mission.
- Et si nous nous rebellons, conclut le rôdeur, nous perdons Nejma. Diable, cria-t-il, nous sommes perdus ! Je ne peux atteindre Rigel qu'avec une flèche mais Nejma est sur la trajectoire.


En transe, Rigel ne se souciait nullement des paroles de ses rivaux.


- Tire, Araknor, intervint l'halfelin. Ne te soucie pas de moi. Si tu ne le fais pas, nous mourrons de toute façon. Si me tuer est notre dernier espoir, alors ne retiens pas ton bras.
- Nejma ! Comment peux-tu me demander de faire ça ?
- Linaëlle s'est sacrifiée elle aussi, et nous a rapprochés de la victoire.
- Non ! cria Araknor, je refuse ! Jamais je ne pourrai te condamner.
- Tu nous condamnes pourtant tous en n'agissant pas. Regarde-moi, mon ami. Tu me connais, alors lis dans mon regard.


Malgré la distance, le demi-elfe percevait les yeux de Nejma. Ils exprimaient une détermination inébranlable, et il ne s'en dégageait aucune fébrilité, comme si le moine avait déjà accepté la mort. L'halfelin ferma les yeux et ne parla plus. Araknor voyait son esprit déchiré, et il se forçait à ne pas réfléchir, de peur de réaliser qu'aucune alternative ne se présentait à lui.


- Nejma a raison, dit Syä, la voix trahissant une affliction profonde.
- Non, Syä ! fulmina Araknor. Comment pourrais-je volontairement tuer Nejma ?
- Araknor, réveille-toi, tu n'as pas le choix ! Vas-tu insulter Nejma en le rendant responsable de notre défaite ? Je ne l'accepterai pas. Et puisque tu refuses d'agir, Nejma périra de mes mains. Je le tuerai en tentant d'atteindre Rigel et j'en mourrai, mais tu y gagneras ainsi une nouvelle chance de sauver Erakis. Ecoute Araknor, je tiens à Nejma plus que tu ne le crois, et sa mort comme la tienne détruirait mon cœur, mais si se sacrifier pour faire renaître un soupçon d'espoir est la dernière volonté de Nejma, je vais la lui offrir.


Araknor regarda longuement l'halfelin, et se rappelant l'expression de son regard, il prit son arc et le banda. Sa main tremblait, il luttait contre sa volonté et visait son ami. " Nejma, pardonne-moi. "


Il tira.


La flèche allait atteindre Nejma, pourtant le moine souriait. Durant tout le temps de son silence il avait focalisé sa concentration sur le plan éthéré, et grâce aux enseignements de Näam il s'éveilla à la technique de la Désertion de l'Âme. Il se relia aux dimensions du plan matériel pour disparaître. Rigel reçut le projectile de plein fouet. Son crâne fut transpercé, néanmoins un sortilège rapide suffit à annihiler la flèche et ses effets. Nejma reparut face au Maître de Magie, libéré de l'étreinte de Sybalure. Le demi-Dieu n'eut pas le temps d'incanter de nouveau avant que Nejma n'abatte son poing sur sa gorge afin de le rendre aphone un moment.


Dès que Syä dissipa la magie d'enchevêtrement, Araknor courut vers le promontoire. Le moine continuait de frapper Rigel qui ne parvenait pas à prononcer le moindre sortilège. Lorsque le rôdeur approchait des dernières marches, Nejma arracha Sybalure des mains du demi-Dieu et la jeta dans les airs. Araknor fit un bon, saisit en vol son épée qu'il fit tournoyer dans les airs, puis d'un coup précis et violent il trancha la tête du Maître de Magie.


Silencieux, Araknor et Nejma réalisaient lentement ce qui venait de se passer. Ils observaient le corps sans vie du dernier demi-Dieu et entendaient sa tête dévaler les roches abruptes. Une sphère lumineuse émana de Rigel, s'éleva dans les airs pour rejoindre les âmes de ses parents désormais prisonnières à jamais du Cimetière des Esprits.


S'avançant avec calme, Syä rejoignit Nejma et Araknor. Erakis scintillait au-dessus d'eux. Ils contemplèrent leur monde qu'ils venaient de sauver, avant que les amis du moine ne se jètent dans ses bras en criant leur joie, heureux de le voir en vie.


- Comme je suis heureux de te retrouver sain et sauf mon cher Nejma ! se réjouit Araknor.
- Et moi donc ! Jusqu'au dernier moment j'ignorais si je parviendrais à disparaître. L'enseignement de Näam n'a pas été vain.
- Ni le sacrifice de Linaëlle, ajouta Syä.
- Nous avons tous tant perdus, se rembrunit Araknor. Linaëlle, Näam, ma mère, Sharkan, Lersen, Armil, Izar, Saskia et tant d'autres ont eux aussi disparus.
- Mais nous avons honoré leur mort par notre victoire, dit Nejma.
- Oui, et nous avons affronté un mal qui se serait abattu un jour ou l'autre sur Erakis. Au moins nos peuples sauront désormais qu'ils sont leurs seuls maîtres et qu'aucune puissance divine ne viendra plus menacer leurs civilisations.
- Venez mes amis, conclut la magicienne, une dernière tâche nous incombe, et il est temps de quitter ce lieu qui n'appartient pas aux Hommes.


Ils franchirent l'Arche pour regagner la terrasse. La cordiérite, toujours fichée sur l'Arche, scintillait sans faiblir d'une aura bleutée magique. Le brouillard dense ne laissait rien percevoir de la plaine, mais tout son de combat avait cessé. Seul s'entendait le bruit léger des vagues fracassées sur les côtes lointaines. Dans un tel calme, Araknor, Nejma et Syä se sentirent envahis d'une grande sérénité. L'elfe approcha des inscriptions gravées au sommet de l'Arche des Esprits Divins afin de traduire le langage des Dieux.


" Vous, Grands Elémentaux, Arche divine et ses protecteurs, reprenez-vie et scellez le destin du Cimetière des Esprits, car la vie et la mort ne peuvent se côtoyer. "


A ces mots la brume se mit à tourbillonner, à fusionner et à se condenser en eau, asséchant l'air à tel point que des flammes naissant ci et là se rassemblèrent en un grand feu. Le brouillard du continent disparut et les Elémentaux Feu et Eau se dressaient sur la terrasse, gigantesques. La roche de l'Arche se mit à craqueler, et de ses failles un vent violent jaillit soudain, entraînant la destruction de l'Arche réduite en poussières. De ces décombres et de ce souffle naquirent Terre et Air. Les quatre Grands Elémentaux, majestueux et imposants, attendaient les directives des Dieux. Syä leur parla en langage divin, puis les forces de la nature quittèrent la terrasse pour rejoindre leur source.


- Que leur as-tu dis ? demanda Araknor.
- Qu'ils sont libres et peuvent regagner Erakis en paix. Sans Dieu pour les influencer, ils ne seront plus un danger pour l'humanité.


Nejma se laissait absorber par le paysage, au bord de la terrasse où l'âme de Näam résiderait à jamais au sein du domaine éthéré. La Bibliothèque dominait le continent ; à perte de vue s'étendaient de hautes cimes et de longs plateaux rocheux. Le vent souffla, mêlant aux sifflements de l'air entre les parois rocheuses les complaintes diffuses des blessés gisant loin en contrebas. D'un bout à l'autre de la plaine se distinguait une ligne noire de cadavres, et non loin des falaises, le corps gisant du Dragon. Les scintillements irréguliers des armures de Sable accompagnés des lueurs des sorts de guérison des gnomes confirmaient la défaite de l'armée de la Lune.


A l'intérieur de la Bibliothèque, Nejma demanda à Syä quelle était cette tour devant laquelle ils l'avaient trouvée. Elle lui répondit qu'il s'agissait de la tour des mondes parallèles, créée par Naos afin qu'elle puisse retourner sur les Terres du Fyndel ou rejoindre Erakis quand elle le désirait. Quant à sa robe noire déchirée, elle fut confectionnée par son peuple, c'est pourquoi elle tenait à la porter de nouveau. Araknor ne s'en plaignait pas ; il pouvait ainsi contempler d'autant mieux la beauté elfique de son amie.


Lorsqu'ils sortirent de la Bibliothèque, leurs chevaux s'y trouvaient toujours ainsi qu'une escorte de cavaliers du désert menés par Keldish. Le seigneur de Sable s'avança vers eux et déclara :


- Je suis heureux de vous revoir mes amis, car votre retour est synonyme de victoire.
- Croyez que nous partageons votre joie, seigneur, dit le rôdeur.
- Appelez-moi Keldish je vous prie. Je pense que nous serons amenés à nous voir régulièrement désormais.
- Qu'en est-il des combats dans la plaine ? s'enquit Nejma.
- Grâce à l'aide providentielle du Dragon nous sommes venus à bout des mort-vivants et de ceux qui les guidaient, dont le regretté Lersen. La mort a pris nombre d'entre nous. Chacun de nos peuples portera les stigmates de cette guerre durant de longues années, je le crains. Au moins les Nains ont-ils toujours leur prince et...


Keldish s'interrompit, apercevant les capes que portaient Syä, Araknor et Nejma depuis leur départ de Sable.


- Dois-je comprendre que vous avez séjourné en Sable ?
- En effet, répondit Araknor. Un objet qui est vôtre nous était nécessaire afin d'empêcher le retour des Dieux. Voilà votre miroir. Nous nous excusons Keldish, nous connaissions l'interdiction d'atteindre votre ville mais…
- Ne vous justifiez pas, coupa Keldish. Vous avez agi pour le bien, nous sommes fiers d'avoir pu vous aider. Nos portes vous seront à jamais ouvertes. Mais assez parlé, les blessés de la plaine attendent nos soins. Nous accompagnez-vous ?
- Pour ma part, répondit Syä, je crains que non.


La magicienne fixait les yeux de Keldish, ne prêtant pas attention aux regards interrogateurs de Nejma et Araknor. Le seigneur de Sable comprit, en lisant le désarroi dans les yeux de l'elfe, qu'elle souhaitait parler sans en trouver la force. Il laissa donc son regard plongé dans celui de Syä pour la soutenir dans un tel instant.


" Je quitte Erakis " dit Syä.


Nejma baissa la tête, bouleversé par cette décision qu'il devinait irrévocable. Araknor s'agita en de nombreuses questions, résolu à faire changer Syä d'avis. Keldish, ne voulant pas interférer dans leur intimité, les informa qu'il rejoignait ses hommes un instant.


Seuls, Araknor, Syä et Nejma restèrent silencieux un long moment, avant que l'halfelin ne demande :


- Tu retournes sur les Terres du Fyndel ?
- Oui, répondit la magicienne.
- Pourquoi ? s'exclama Araknor. Nous avons besoin de toi ici, Syä. Erakis a besoin de tes pouvoirs, et nous de ta présence.
- Merci Araknor, mais je suis immortelle. Je ne veux ni être source de vénération ni posséder un pouvoir divin que je serais seule à maîtriser. Erakis se portera mieux sans moi.
- Que vas-tu faire alors ?
- Eh bien… Plusieurs de mon peuple étaient des Voyageurs des Plans comme je le suis. Peut-être certains d'entre eux ont-ils pu fuir la maladie du Fyndel en se réfugiant dans d'autres plans. Je vais voyager entre ces plans avec l'espoir de les retrouver.
- Je comprends, dit Araknor. Aurons-nous au moins l'honneur et le plaisir de te recevoir parfois en Erakis ?
- C'est promis, mais il se peut que ce soit dans longtemps. J'ignore beaucoup de là où je me rends. Tu ne dis rien Nejma ?
- Pardon, je pensais, dit le moine. Je me demandais… si tu accepterais que je t'accompagne. Les Halfelins sont décimés, plus personne ne m'attend.
- Et tu es avide de découvrir l'inconnu, ajouta le demi-elfe.
- Tu es le bienvenu Nejma, dit Syä. Ne viendrais-tu pas avec nous, Araknor ?
- Merci, mais je ne peux pas. Je suis trop attaché à ce monde, je ne veux pas le quitter alors que tout est à reconstruire. Néanmoins vous quitter ne me réjouis aucunement. Nejma, Syä, que diriez-vous de fêter le renouveau d'Erakis avant votre départ ?
- C'eût été un grand bonheur Araknor, hélas la magie quitte ce lieu peu à peu, bientôt le passage vers les Terres du Fyndel se refermera. Mais à notre retour, nous comptons sur toi pour organiser une fête inoubliable, et je te promets que tu ne seras pas le seul à être saoul cette fois !
- Et n'hésite pas, ajouta Nejma, à aller voler quelques autres champignons à notre amie Desteÿne.
- Tiens donc, écoutez les conseils du p'tit voleur ! taquina Araknor.


Syä fit signe à Keldish de les rejoindre, puis elle lui annonça son départ et celui de Nejma.


- Vous manquerez à Erakis, dit Keldish, certains peuples aiment avoir des héros à acclamer.
- Beaucoup d'autres manqueront à Erakis, dit le rôdeur. Après un temps, il ajouta : Nous n'avons vu aucune femme ou enfant au sein de votre cité, votre domaine était vide. Les avez-vous menés avec vous au combat ?
- Bien sûr que non, répondit Keldish en riant. Puisque vous seuls êtes parvenu en Sable, je peux vous apprendre ce secret. Sable n'est pas unique, plusieurs cités se trouvent dispersées au sein du désert. Vous avez probablement atteint la colonie du nord, qui n'est pas la plus grande mais une des plus riches par le savoir qu'elle contient.
- Et j'imagine qu'une autre cité est dédiée aux armes magiques.
- Exactement. Je devine un ton d'amertume dans votre voix, Araknor. Croyez-moi, Sybalure n'a rien à envier aux autres lames d'Erakis.


Nejma, aux côtés de sa monture, s'adressa au seigneur de Sable :


- Keldish, voici Subüre, cheval divin capable de communiquer par télépathie. J'aimerais vous l'offrir, vous le méritez amplement.
- J'accepte avec plaisir, Nejma. Soyez assuré qu'à votre retour il sera vôtre de nouveau.


Keldish monta sur Subüre, puis leur dit : " Merci encore, au nom de nous tous. Nejma, Syä, je souhaite de tout cœur vous revoir un jour. " Il ajouta, arborant un large sourire : " Je rejoins la plaine, je vous y attendrai, seigneur Araknor. "


Keldish et ses hommes s'éloignèrent puis disparurent derrière les roches bordant la falaise.


- Seigneur Araknor ! répéta Nejma. On dirait que le Plateau du Levant ne va pas rester longtemps sans protecteur… J'espère seulement que nous ne serons pas obligés de corrompre tes gardes pour pouvoir te voir.
- Ne t'en fais pas, tu n'auras pas à escalader les murailles du château cette fois. Tout le monde connaîtra notre amitié et saura que vous êtes les sauveurs d'Erakis, comme le fut Linaëlle. Mais j'y pense Nejma, depuis nos retrouvailles au Mont Solitaire j'ai oublié un objet qui te revient avant ton départ.


Araknor retira de son petit doigt un anneau orné de feuilles mortes à l'intérieur duquel Nejma vit son nom gravé en écriture elfique. Le moine le remercia et ils se prirent longuement dans les bras, conscients qu'ils se sépareraient sous peu.


" Puisque l'heure est aux cadeaux, déclara Syä, accepte ceci Araknor, que je n'offre pas à un futur seigneur mais avant tout à un ami cher à mon cœur. " Syä détacha de sa cheville un des bracelets au long duquel alternaient de petites perles vertes et noires. Elle l'ajusta autour du poignet d'Araknor et garda ses mains dans les siennes un long moment.


- C'est une parure que portent les Voyageurs des Plans des Terres du Fyndel. En la portant, une partie de mon monde et une partie de moi t'accompagneront.
- Je n'ai pas de mot pour te remercier, Syä. J'aimerais avoir un objet si précieux à t'offrir.
- J'ai ton amitié Araknor, et rien ne l'effacera. Néanmoins si tu veux me faire plaisir, édifie une statue de Linaëlle, engage les meilleurs sculpteurs et donne au visage de pierre les traits que tu conserves en ta mémoire. Rend à Linaëlle la beauté de son âme, que personne n'oublie qui elle fut.
- Ce sera fait Syä, je te le promets, elle résidera à jamais sur le Plateau du Levant.


La magicienne sourit puis embrassa le demi-elfe sur le front. Les gorges des amis se serrèrent. Ils savaient qu'une parole de plus serait empreinte de la tristesse de leur séparation, ainsi ils n'échangèrent plus un mot. En silence, ils savouraient pleinement ce dernier instant de partage.


Lentement, Nejma et Syä reculèrent et disparurent dans l'obscurité de la Bibliothèque. Araknor se mit en selle sur Lylfel qui respecta le désir de silence de son cavalier. Il lança sa monture en direction de la plaine, suivi de Rystell et Maëva.


Nejma sentit un objet inséré dans son kimono à son insu. Il y plongea la main et en dégagea le cristal de Sable, la méliopène qu'Araknor conservait depuis le lac Segin. Le moine sourit en pensant qu'Araknor n'avait pu s'empêcher de leur laisser un souvenir d'Erakis. Il en conclut aussi que son ami tenait à éloigner de ce monde une musique divine contrôlant les nuages, laissant la nature évoluer à son propre rythme.


Syä et Nejma arrivèrent devant la tour menant aux Terres du Fyndel.


- Tu n'as pas peur de quitter ton monde, Nejma ?
- Au contraire, la curiosité transforme ma peur en excitation et je ne pourrais être plus chanceux, car ta volonté de vivre est aussi forte que ton désir de découverte et tu m'entraînes avec toi…
- Un peu de patience, mon cher moine, dit Syä avec un léger rictus. Maintenant que la guerre est terminée, tu as une promesse à tenir, et n'invoque pas l'oubli, je sais que tu te rappelles ma question, n'est-ce pas ?
- On dirait que je ne vais pas y échapper cette fois, tu peux compter sur ma franchise, Syä.
- Alors, pourquoi as-tu voulu grandir ?
- Pour avoir une chance de gagner ton cœur.


Syä rougit visiblement, sans trouver quoi répondre. Et cela n'était pas nécessaire, car ses yeux brillants en disaient assez long. Ils pénétrèrent dans la tour, vers des univers qui alimenteraient à jamais l'imagination d'Araknor.




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