A travers Brumes



Vers le sud comme à l'est, aucun relief n'apparaissait. Le sable formait à l'horizon une courbe parfaite et immaculée. Au nord-est, ses limites vibraient, agitées par une chaleur démesurée.


- Segin se trouve certainement là-bas, dit Araknor. En toute logique, il nous faut donc partir à l'opposé, étant au-dessus du tunnel transportant la lave.
- Je ne vois rien de notable parmi le sable qui nous entoure. dit Linaëlle.


Après une longue observation, Araknor s'exclama : " Là ! " Nejma, Syä et Linaëlle regardaient mais ne distinguaient rien. Pourtant, le rôdeur percevait ce jeu différent de la lumière choquant les grains de sable. Quelques rares lueurs scintillaient d'une intensité plus vive, bien que la différence soit invisible aux yeux de la plupart. " En selle, il n'y a pas de temps à perdre. "


Dès qu'ils montèrent leurs chevaux, ils perçurent une forme de communication étrange s'établir avec eux. Les montures divines semblaient réceptives aux pensées de leur cavalier et aucun mouvement de jambe n'était nécessaire pour faire avancer ou stopper les chevaux.


Ils allaient au pas. La piste était dure à suivre, visible uniquement sur quelques mètres car au moindre coup de vent, le reflet discret s'estompait et il leur fallait attendre de longs moments avant que le sable ne retrouve sa texture particulière. Leur route paraissait d'autant plus longue que rien ne changeait devant eux. Les sacoches des chevaux pleines de nourriture et d'eau, ils ne s'arrêtaient pas pour manger. Et puisque les montures divines ne fatiguaient pas, ils ne descendaient plus de cheval, sauf lorsque la Lune n'avait pas encore remplacé le soleil et qu'ainsi la voie demeurait invisible. Ces pauses constituaient les seuls instants qu'ils s'accordaient pour discuter véritablement, la touffeur de la journée les accablant à tel point qu'ils dépensaient toute leur énergie à rester éveillés et attentifs.


- A ce rythme là nous n'irons pas très loin en six jours, dit le demi-elfe.
- Araknor, intervint Nejma, nous venons juste de partir. Essaie de ne pas perdre déjà espoir.
- Mais qui nous a enlevé cet espoir ? rétorqua Linaëlle. Celle-là même qui nous envoie en mission !
- Et elle a refusé de révéler mon passé, ajouta Syä. Comment pouvons-nous lui faire confiance ?
- Elle se bat dans notre camp, répondit Araknor, et nous a donné une force plus mûre.
- Agrémentée d'un doux poison, se rembrunit la magicienne.
- Tu ressens aussi ses effets ? demanda le moine.
- Oui, et je ne peux rien contre. C'est plus subtil qu'une simple magie.
- Syä… hésita Nejma, toi alors, tu es… l'invitée des Dieux ?
- Si je savais ce que cela signifie… Il manque une clé à ma mémoire. Si je la trouvais, je pressens que tout réapparaîtrait à mon esprit. Hélas j'ignore où chercher.


Leurs conversations exprimaient toujours leurs doutes et une peur diffuse dont personne ne parlait mais que chacun ressentait. A la fin du deuxième jour ils aperçurent enfin une variation du paysage. Loin devant naissaient des collines de sable rompant la monotonie du désert. La nuit entière leur fut nécessaire pour les atteindre, d'autant que le vent se renforçait peu à peu, dispersant ou recouvrant les grains permettant l'orientation. Il était possible de deviner la trajectoire du tunnel car celui-ci suivait une ligne droite depuis le début, néanmoins Araknor refusait de prendre le risque d'avancer tant qu'il ne voyait pas sans le moindre doute les rayonnements à suivre.


Une dispute éclata entre le rôdeur et la prêtresse. Bien qu'Araknor pense que Sable se trouve cachée non loin au milieu des dunes, Linaëlle restait perplexe et regardait le troisième jour se lever avec appréhension. Elle exhortait Araknor à s'élancer dans la direction suivie par le tunnel, mais Araknor ne voulait rien entendre. Comme pour lui donner raison, les marques sur le sable dévoilèrent une courbure du tunnel. Au milieu de ces reliefs, leur route devenait plus incertaine. Au sommet des dunes, l'épaisseur du sable devenait trop importante pour que la chaleur souterraine agisse sur les poussières, et Araknor, sans l'annoncer aux autres afin de ne pas les affoler plus, se laissait de plus en plus guider par son intuition et sa logique, retrouvant dans chaque creux la trace de lumière leur indiquant le chemin.


L'anxiété montait sensiblement au sein du groupe. A la nuit tombée, la moitié de leur temps imparti était presque écoulé et l'optimisme général semblait balayé par le vent omniprésent. Lors de leur pause, Linaëlle s'éloigna et s'installa sur une dune d'où apparaissait la succession des collines qu'ils auraient à franchir. Araknor la rejoignit. Il s'excusa de ses emportements, et la prêtresse en fit autant, se sentant tout autant coupable de ses colères.


- Linaëlle, je sais que nous sommes lents, mais grâce à toi nous pouvons gagner un temps précieux.
- Je t'écoute.
- Le vent efface notre route, il nous freine trop souvent. Pourrais-tu le faire cesser ?


Linaëlle baissa la tête. Elle resta silencieuse un long moment, dévoilant un visage désespéré, puis finit par dire : " Je n'ai plus de pouvoir. J'ai senti la sincérité de Bruyère lorsqu'elle prétendait que les Dieux ne se trouvent plus sur Erakis. Ainsi Hèze, ma Déesse, celle qui inspirait toute ma force, n'est plus. Durant toutes ces années, j'ai cru entendre ses paroles et sentir son contentement lorsque je faisais le bien en son nom. Soudainement, je me rends compte que je suis seule. Depuis toujours. J'ai perdu la foi, mes prières sont sans effet. " Araknor était accablé. Linaëlle continua : " Je pouvais auparavant lancer des sorts pour que la chaleur ne nous handicape pas, je pouvais créer eau et nourriture, briser notre état de fatigue et stopper le vent pour faciliter notre marche. Mais plus maintenant. " Après un soupir, elle murmura en s'éloignant : " Je suis devenue inutile. "


Syä et Nejma ne parvenaient pas à dormir non plus. La magicienne pensait tout haut :


- Alya nous a donné un temps limité pour s'assurer que nous ne changerons pas de décision. Donc quelque chose doit ou devra nous faire douter. Que pouvait-elle bien avoir à nous cacher ? Et si elle conspirait avec Rigel et Heka ? C'est une Déesse après tout, un sang similaire coule dans leurs veines. On nous a déjà manipulés pour que nous tendions la cordiérite à nos ennemis. Si toutes ces guerres n'étaient qu'une façade, une excuse nous poussant à libérer non le Cauchemar des Dieux, mais le Cauchemar des Hommes ? Comment connaître la part de vérité dans les paroles de chacun ?
- Syä, intervint Nejma, ne te torture pas trop en vain. Beaucoup de questions m'inquiètent également, mais elles sont inutiles pour l'instant. Nous devons vivre et avoir foi en Alya. Quand nous serons débarrassés de ce charme mortel, nous pourrons aviser de la situation, et s'il le faut, nous battre contre ce que nous viendrons d'éveiller.


Syä partit d'un rire manquant de joie.
- Je te trouve bien optimiste Nejma. Nous ne sommes pas encore à Sable, nos chances d'avoir le temps de retourner vers le temple s'amenuisent chaque seconde, Alya n'a même pas indiqué le moyen de traverser le lac de lave, malgré cela tu nous vois déjà réussir sans faillir et affronter des forces que nous n'égalerons jamais.
- Oui, Syä, car de ta rencontre à celle de Bruyère, j'ai vécu tant de choses incroyables et de phénomènes bouleversants que j'en viens à croire qu'à chaque instant l'avenir peut nous sourire et nous ouvrir une voix inattendue.
- Peut-être, répondit Syä, perplexe. J'aimerais voir avec tes yeux, parfois. Ton esprit semble si serein par rapport au mien. J'y pense, en parlant de phénomènes bouleversants… toi aussi tu nous caches des choses. Pourquoi as-tu voulu grandir ? Tu en avais assez que Linaëlle t'appelle " p'tit voleur " ?


Nejma rit et répondit :


- Non… Si des combats nous attendent encore, ils ne ressembleront probablement en rien à ce que j'imaginais en temps de paix. J'ai besoin d'être grand, pour être plus fort et abattre plus d'ennemis.
- Mmm… je te connais Nejma. Tu n'aurais jamais demandé cela pour ta seule force physique. Il y a quelque chose de plus spirituel, n'est-ce pas ?


Nejma hésita puis dit :


- En effet. Mais permets-moi de ne pas te confier de quoi il s'agit ce soir. Je te le dirai, je t'en fais la promesse, après la fin des combats, si fin il y a…


Syä fut satisfaite et retrouvait un peu de courage. La Lune Vierge apparut entre les dunes ; il était temps de reprendre la marche.


Nejma retrouvait souvent Araknor, laissant les femmes en retrait, chacune perdue dans ses pensées. Le moine et le rôdeur parlèrent longuement de Syä et Linaëlle. Ils se promirent que ni l'un ni l'autre ne perdrait espoir, et que jamais ils ne devraient laisser désespérer leurs amies. Araknor était de toute façon très excité à l'idée de découvrir Sable. Il commençait à se dire que s'ils devaient tous mourir, trouver auparavant la ville interdite serait un doux réconfort.


La Lune ne leur fut pas plus favorable que le soleil. Leur avancée sans fin se poursuivait inlassablement et les provisions bientôt épuisées leur rappelaient l'ultimatum fixé. A l'aube du quatrième jour, le paysage changea de nouveau. Les collines désormais derrière eux, le sable s'aplanissait presque jusqu'à l'horizon. Presque, car à la frontière entre la terre et le ciel, de nouveaux reliefs se présentaient. De chaque côté, perdues dans les brumes du lointain, d'autres collines se distinguaient, encerclant cette immense surface plane. Ils étaient dépités. Sable aurait pu être cachée au milieu des dunes, pourtant ils ne l'avaient pas rencontrée. Dans la plaine se présentant à eux, rien ne se voyait à part du sable, encore du sable.


Araknor et Nejma se lancèrent un regard explicite. En faisant marcher les chevaux, il leur faudrait la journée pour atteindre les prochains reliefs, les condamnant à ne plus avoir le temps de revenir sur leurs pas. " Coupons tout droit, dit Araknor. Galopons jusqu'aux prochaines collines, en espérant retrouver notre chemin par la suite. "


N'ayant plus rien à perdre, ils s'élancèrent à brides abattues. Les chevaux qui galopaient plus vite que n'importe quelle monture ne présentaient toujours aucun signe de fatigue. Ils chevauchaient tous avec l'énergie du désespoir, et cette nouvelle vivacité libérée par la rapidité de la course se voyait décuplée par leur foi perdue. Une dernière fois au moins ils voulaient se sentir vivants et libres, ainsi se mirent-ils à crier, n'exprimant rien, juste désireux de se vider de leur énergie avant qu'on ne les en prive.


Ils atteignirent la plaine, côte à côte. Chacun réfléchissait en silence, portés par des sabots légers. Ils faisaient réapparaître en leurs esprits leur passé, leurs amis, ce qu'aurait pu être leur avenir. Syä était probablement la plus frustrée. Si proche de la connaissance, elle se voyait condamnée à périr sans même savoir qui se cachait en elle. Syä se consolait en pensant à ses tribulations depuis Arkab. Quelle que pu être sa vie avant de se réveiller amnésique, elle partageait depuis une amitié sincère avec ses libérateurs. De leur groupe à Arkab, seul manquait Sharkan, et elle le regrettait malgré les complications que le Maître de Magie provoqua en transformant le général du Plateau du Levant.


Soudain, Nejma cria " Arrêtez ! " Sans en donner l'ordre à sa monture, elle se cabra et stoppa, imitée par les autres chevaux. A une dizaine de kilomètres se percevaient des formes indistinctes et sombres. " Je les ai vues bouger… " En effet, les ombres lointaines montraient de faibles mouvements.


- Comment se fait-il que nous ne les ayons pas vues du haut des dunes ? interrogea Linaëlle.
- Je l'ignore, répondit le moine, mais approchons-nous afin de voir à qui nous avons affaire.


Ils reprirent leur avancée, plus lentement. Les formes au loin, dont le nombre augmentait, grossissaient peu à peu. Observant le sable, Araknor reconnu le scintillement dû au tunnel. Ils suivaient la bonne route et celle-ci les emmenait droit vers les inconnus.


- Ils viennent aussi vers nous, dit Nejma, et ils n'ont pas l'air amicaux.
- Ils ont surtout l'air gigantesques, ajouta Araknor, et nombreux. Mais voilà une occasion de ne pas mourir inutilement. Si ce sont des sbires de Rigel, ils payeront pour les autres.
- C'est nous qui allons y rendre notre dernier souffle, dit Linaëlle.


Ils reprirent leur galop et se préparèrent au combat. Linaëlle saisit son arbalète pendant qu'Araknor bandait son arc. Des flammèches serpentaient autour des mains agitées de Syä. Dominant son équilibre, Nejma se dressa sur la selle, prêt à bondir.


Les hautes et massives créatures dont les silhouettes se modifiaient à chaque instant s'agitaient en silence. Même le moine sentit la peur de l'inconnu l'envahir. Les projectiles de Linaëlle et Araknor se brisèrent sur les ombres. Syä lança une boule de feu qui explosa sur leurs opposants sans le moindre effet. A portée d'eux, Nejma sauta, poings serrés. Alors qu'il atteignait la tête d'un ennemi, il reconnut enfin ce qui lui faisait face. Stupéfait, il n'eut que le temps de protéger son visage avant de s'écraser contre son adversaire et de choir sur le sable pendant que les quatre chevaux stoppaient net leur course, projetant Syä et Linaëlle à terre.


Araknor, toujours en selle, comprit à son tour ce qu'ils affrontaient. " Incroyable ! " dit-il dans un souffle, examinant sa propre image, amplifiée et déformée de telle sorte qu'elle devenait méconnaissable. Nejma avait heurté un miroir gigantesque. Mais était-ce réellement un miroir ? Ses limites, tant en hauteur que sur les côtés, échappaient à la vue. " Comment une telle chose est-elle possible ? " s'exclama Nejma.


Scrutant le sable, Araknor retrouva leur chemin, cependant le miroir bloquait leur avancée. Aucune faille, aucune brèche ne se présentant à leurs yeux. Ils se résolurent à quitter la voix sûre et à longer le miroir jusqu'à pouvoir le dépasser.


- Ce miroir est extraordinaire, dit Syä. Non seulement il réfléchit si fidèlement le ciel, le sable et leur limite qu'on ne peut apercevoir de rupture dans le paysage, de plus il transforme nos reflets en bêtes colossales et effrayantes. Pour parfaire le tout, ce miroir n'a pas d'ombre. C'est un travail incroyable, et pourtant aucune magie ne s'en dégage.
- Parfait ! se réjouit Araknor. Le miroir est en verre et je ne connais qu'un peuple à qui les légendes attribuent de telles merveilles. Pas uniquement des légendes d'ailleurs ! dit-il en saisissant Sybalure et caressant l'emblème de Sable. Mon intuition me dit que nous sommes arrivés, que Sable se cache derrière cette glace, néanmoins n'oublions pas que c'est une ville interdite et que s'ils nous reçoivent, ce sera peut-être à coup de flèches et d'épées.
- Le seigneur Keldish nous connaît, rétorqua Nejma. Espérons qu'il soit là.


Plusieurs heures s'écoulèrent pendant qu'ils longeaient le miroir. Celui-ci, manifestement courbe, entourait une vaste étendue correspondant au centre de la plaine. Malgré leur longue marche et à en croire le soleil, ils n'avaient parcouru que la moitié du cercle, atteignant approximativement l'opposé de leur lieu d'arrivée. Araknor ne trouvait plus trace du scintillement particulier, confortant leur certitude de se trouver aux portes de Sable. Araknor sauta soudain à terre puis s'agenouilla, regardant, touchant et sentant le sable.


- Des cavaliers sont passés ici il y a moins d'une semaine. Je ne peux déterminer leur nombre, mais il est très loin d'être négligeable.
- L'armée de Sable dont Keldish parlait au Conseil, dit Nejma.
- Probablement. Les traces passent sous le miroir. S'il existe une entrée, elle doit se trouver là.


Ils prêtèrent l'oreille, sans entendre aucun son alentours. Ils crièrent afin d'attirer l'attention, toutefois leurs appels restèrent vains. Après maintes délibérations, ils décidèrent d'entrer par la force et de s'expliquer ensuite en demandant à voir le seigneur Keldish.


Leurs armes n'entamaient aucunement la surface du verre et la magie de Syä ne fonctionnait pas mieux. La chaleur accablante ne les aidait pas non plus à maîtriser au mieux leurs capacités. Nejma s'assit en tailleur à l'écart, réfléchissant pendant que les autres unissaient leurs forces. Après un long moment, l'halfelin se releva et se plaça face au miroir.


- Ecoutez, commença-t-il. La configuration de ce verre est telle que sa résistance est décuplée. Selon moi, la seule solution est de déstabiliser cette structure afin de la fragiliser. Dans la grotte de Marsius, Näam a utilisé l'attaque de la paume vibratoire. Je sais que je ne suis pas encore capable de lancer une telle offensive sur un être vivant, car il faut alors être plus puissant que l'équilibre naturel de l'organisme pour y transférer nos vibrations, mais sur un corps inerte, il y a des chances que j'y parvienne. Syä, peux-tu aider mon esprit à se concentrer ?
- Je vais essayer.


Suivant l'incantation de la magicienne, Nejma sentit ses facultés cérébrales devenir plus claires, déchiffrables et contrôlables. Il ferma les yeux, la main posée sur le verre. Son bras agité de tremblements, le moine luttait visiblement pour extérioriser cette vibration. Lorsque Nejma cessa de trembler, le miroir se mit à vibrer, engendrant un son cristallin irrégulier. Les reflets se mirent à danser sous l'agitation du verre, et lorsque la vibration atteignit son paroxysme, Nejma cria : " Frappez ! " Les quatre compagnons assénèrent ensemble un violent coup, brisant le miroir qui vola en éclats sur plusieurs mètres, les couvrant d'une pluie de verre. En relevant les yeux, émerveillés, ils ne purent prononcer une parole.


Une ville verdoyante s'étendait sous leurs yeux. De loin en loin, la végétation principalement composée de palmiers découpait le paysage pour former à l'horizon une ligne verte dissimulant les limites de Sable. De l'intérieur, le miroir laissait filtrer la lumière et disparaissait donc, n'agissant plus que comme une simple vitre laissant apparaître les dunes éloignées. Au-dessus de points d'eau épars, une intense évaporation faisait danser le décor.


Sable, unique oasis des terres brûlées, était vide. Ni homme ni animal ne parcourait la ville, ainsi un lourd silence pesait sur le désert. " Eh bien, dit Linaëlle, jamais désert n'a aussi bien porté son nom ; même sa ville ne présente âme qui vive. " Araknor réalisait difficilement qu'ils avaient enfin atteint la cité dont tant de légendes stimulaient l'imagination des enfants et des poètes. Nejma et Syä échangèrent un regard satisfait, heureux d'être au moins arrivés en ces lieux.


Nejma les exhorta à rester sur leurs gardes et ils s'avancèrent jusqu'aux premières maisons. Constituées de sable congloméré, solide et inébranlable, elles s'accordaient harmonieusement avec le désert. Ils laissèrent leurs chevaux et poursuivirent à pied. La température habituellement éreintante se trouvait adoucie par l'arrivée d'eau fraîche au sein de fontaines protégée par l'ombre des bâtiments.


Araknor, Syä, Linaëlle et Nejma convinrent de se séparer afin de visiter les lieux au hasard. Tout vérifier aurait demandé trop de temps, en conséquence ils se laissaient porter par leur instinct. Linaëlle, concentrée sur les habitations, n'y découvrait que des preuves du départ récent des habitants. De portes en portes elle découvrit la forge où bouillonnait la lave lentement acheminée jusqu'en ces lieux, puis l'armurerie qui ne contenait aucune arme originale mais quelques armures insolites sur lesquelles se reflétait le visage de la prêtresse. Le métal dont celles-ci étaient composées ressemblait à s'y méprendre à du verre. Testant leur solidité, Linaëlle constata qu'elles comprenaient les mêmes lignes de force que celles données au miroir protégeant Sable. La couche d'argent permettant aux armures de refléter leur environnement les faisait presque disparaître, apportant certainement une aide précieuse au cours d'éventuels combats. Les images des ennemis s'y reflétant, les hommes de Sable en deviendraient presque imperceptibles dans la masse ennemie. Linaëlle eut une pensée nostalgique pour Sharkan dont le rêve était de découvrir les armes de Sable ; il aurait probablement revêtu une de ces armures sans attendre. La prêtresse sortit et partit vers une autre maison.


De son côté, Nejma visitait un vaste bâtiment recelant de nombreux ouvrages aux écritures diverses. Chaque livre, trié par continent et par ville, se trouvait soigneusement consigné sur des étagères légendées. Plusieurs pages isolées parsemaient les murs, dont l'une représentait une carte détaillée d'Erakis.


A la nuit tombée, Syä, Linaëlle et Nejma se retrouvèrent au centre de la ville. Ils se firent rapidement part de leurs découvertes, mais surtout de leur inquiétude, car depuis trop longtemps aucun n'avait vu Araknor. Leur anxiété gagna en force lorsqu'ils aperçurent une fumée s'échapper d'une maison derrière les arbres. Ils approchèrent en silence, guettant la moindre présence alentours. En jetant un œil aux fenêtres, ils eurent la surprise de trouver Araknor chantonnant un air joyeux, absorbé dans une cuisine complexe dont les ingrédients ordonnés s'étalaient devant lui.


- La discrétion qu'on attribue aux rôdeurs m'étonnera toujours, déclara Linaëlle en entrant dans la cuisine.
- Je te croyais avide de trouver des objets magiques, Araknor, poursuivit Nejma.
- J'ai réfléchi, commença le demi-elfe d'un ton résolu. Demain soir nous commencerons à nous décomposer, car nous savons tous que nous ne pourrons pas remplir notre mission désormais. Alors voilà, c'est notre dernière nuit en vie, et bien à regret le sort d'Erakis n'est plus entre nos mains. Découvrir des secrets dont nous ne pourrons jamais profiter sera plus frustrant qu'excitant, alors autant tout oublier et profiter une dernière fois des merveilles qui nous entourent, je crois que ce lieu s'y prête bien.
- Et tu ne penses pas que certains habitants peuvent encore se trouver ici ?
- Aucune trace n'est assez fraîche et les odeurs ne trompent pas. Il n'y a plus personne depuis plusieurs jours.
- Si tu le dis. conclut Syä, s'asseyant, le visage marqué de lassitude. J'en ai assez de vivre pour l'inconnue qui sommeille en moi. Cette nuit je veux vivre telle que je me connais, uniquement.


Le mouvement lancé, chacun, épuisé, s'abandonna à l'idée d'un dernier instant de plaisir. Leur attitude trop concentrée sur les mets ou trop rieuse trahissait pourtant le désir de chasser leur peur et leur déception. Petit à petit néanmoins, autour d'un excellent repas, amusé de voir les autres dans la même panique, ils se sentirent en paix et en confiance. L'alcool aidant à embellir leurs pensées, ils parlaient de tout sauf de la guerre ou de leur mission.


- Linaëlle, demanda Nejma, tu pourras peut-être me répondre. Comment se fait-il qu'une statue de gnome trône à l'entrée du Mont Solitaire ? Bruyère n'en a-t-elle pas été la première résidente ? Et la gnome s'appelait Melk, comme le royaume des Nains, y a-t-il un rapport ?
- Eh bien… tu m'en demandes beaucoup mon p'tit voleur, vu mon esprit quelque peu brouillé. De plus je vais remuer des souvenirs douloureux, mais de toute façon je dois chasser Hèze de mon esprit.


Linaëlle luttait visiblement contre elle-même.


- Je veux bien faire un effort, pour te remercier de ton geste.
- Quel geste ?
- Ceci. dit la prêtresse en montrant à son poignet un bracelet duquel pendait la clé que l'halfelin avait placée à ses côtés avant leur séparation à Centre. Voici l'histoire de Melk, reine des premiers Gnomes voyageurs.


Linaëlle se concentra, retrouvant en partie ses esprits. Araknor et Syä s'installèrent confortablement pour savourer cette histoire des temps anciens. Seule la voix de la prêtresse et le crépitement du feu emplissaient désormais le silence nocturne.


" Alors qu'Erakis était encore jeune, les Hommes du Levant découvrirent un ensemble de grottes creusées par les vents où les sifflements de ceux-ci s'apparentaient à des paroles ésotériques. Les Hommes en conclurent qu'en ce lieu résidait Hèze, la Déesse des Vents. Une petite communauté s'implanta en ce lieu.


" Lors de la Colère des Dieux, les prêtres exhortèrent les habitants à se réfugier dans les grottes et à prier pour implorer la clémence de notre Déesse. Réalisant qu'ils y seraient bloqués pour un temps indéterminé, ils entreprirent de creuser la roche afin de relier les différentes excavations. Quand la Colère des Dieux prit fin, un important système de galerie trouait les abords des montagnes et plusieurs centaines de cavernes se rejoignaient par des tunnels. Lorsqu'ils osèrent sortir, le cri déchirant du Cauchemar des Dieux suivi d'un tremblement agitant tout le continent décida les habitants à rester à jamais dans les grottes.


" Les siècles passant, les Hommes s'accoutumèrent à l'étroitesse de leurs logis. Peu à peu, ils se tassèrent et devinrent plus petits que des hommes normaux. Ne vivant que de chasse, ils devinrent de grands chasseurs, ne craignant plus les bêtes féroces qui s'y trouvaient depuis le cri, ayant appris à se défendre contre elles.


" Beaucoup de ceux qui taillèrent la roche y avaient éprouvé une réelle passion, et devinant des possibilités illimitées de constructions, ils désirèrent trouver des montagnes plus imposantes pour y développer leur art. Plusieurs familles partirent donc, perdant tout contact avec ceux restés à Hèze.


" Les voyageurs s'orientèrent d'abord vers le sud où ils apercevaient de gigantesques montagnes, ignorant que le fleuve et les falaises du plateau les bloqueraient. Sur leur route, ils découvrirent dans la forêt un petit mont isolé qu'ils baptisèrent le Mont Solitaire. Pour développer leur apprentissage du travail de la roche, ils s'y installèrent et creusèrent le mont jusqu'à n'en laisser que la voûte et un immense bloc de pierre dans lequel il sculptèrent un palais spacieux, l'actuelle demeure de Bruyère. Entre l'entrée de la caverne et le palais, l'étendue rocheuse formait comme un jardin intérieur immense, cependant sans eau ni lumière, rien ne poussait sur le roc nu. Les Gnomes décidèrent donc pour parfaire leur œuvre de creuser de larges cheminées dans la voûte afin de laisser s'infiltrer le soleil. Ils taillèrent aussi la roche de manière à ce que lorsqu'il pleut, l'eau parcoure tout un circuit jusqu'au sol de la caverne. Petit à petit la végétation commença à croître sur les parois intérieures et sur le sol devant le palais. Avec la lumière éclairant cet ensemble, le lieu devint magnifique et enchanteur, vous l'avez tous constaté. Segnaïl, le gnome le plus charismatique, se proclama roi avec l'accord du peuple, plus pour gérer les rares conflits que pour y apporter ses propres lois. Il était uni à Melk, une gnome merveilleusement belle que la plupart des gnomes admiraient en secret ou non.


" Segnaïl et Melk eurent une fille, et ce fut la première naissance au sein du Mont Solitaire. Cela mit en joie tous les gnomes car ils y voyaient la preuve de leur réussite à devenir indépendants et que leur propre civilisation pouvait s'épanouir et prospérer. Leur joie fut néanmoins brisée lorsque Melk, tombée malade après avoir enfanté sa fille, mourut. Pour honorer la mémoire de Melk, les gnomes récupérèrent les blocs de pierre abandonnés et chacun se mit à sculpter une statue de leur reine, tentant d'y restituer jusqu'à la blondeur de ses cheveux. Une fois terminées, les statues furent présentées à tous. La plus belle devait être déposée dans le jardin de la caverne à l'entrée du mont alors que les autres seraient détruites. Tous surent laquelle garder lorsqu'ils virent la sculpture admirable du roi Segnaïl, car connaissant parfaitement son épouse, il parvint à immortaliser la tristesse de Melk lorsqu'elle comprit qu'elle ne verrait jamais les montagnes qui avaient stimulé leur voyage.


" Une fois la statue érigée, ils décidèrent de partir jusqu'aux montagnes espérées, n'ayant de toute façon plus de quoi travailler ici et désireux de quitter cet endroit désormais synonyme de deuil. Ils quittèrent donc le Mont Solitaire, découvrirent l'entrée du Plateau du Levant puis les montagnes. Ils s'installèrent à leur pied, impressionnés par la taille de ces reliefs. Etant les premiers à y élire domicile, ils les nommèrent Montagnes de Melk. Enfin, avec le temps, les Gnomes y devinrent de robustes Nains. "


Linaëlle s'assit lourdement et saisit une bière. Le calme eut régné un long moment si Nejma ne l'avait pas brisé en parlant de la bibliothèque de Sable dans laquelle se trouvait un ouvrage se référant à cette histoire. La prêtresse fit un bon, retrouvant une nouvelle énergie. Devant la perplexité de ses amis, elle expliqua : " J'avais presque oublié ! Une des légendes de Sable raconte que depuis la reconstruction de cette ville et puisqu'elle est jugée introuvable, les seigneurs et rois réalisent parfois une copie de leurs écrits, tant concernant l'Histoire que certains secrets rédigés en langage codé. Sable et ses habitants ayant toujours eu la confiance des Erakiens, leur déposer un double était sans danger, et cela permettait de conserver la mémoire d'Erakis et de ses villes même si certaines d'entre elles venaient à être détruites. Imaginez ce que nous avons à disposition ! Le passé et les secrets d'Erakis, les mystères de Sable et de sa magie. Peut-être d'anciens textes parlent-ils de la Colère des Dieux, et de ton passé, Syä. "


La magicienne dégrisa presque instantanément mais les hommes ne montraient aucune motivation, leur ivresse déjà bien prononcée ne leur donnant l'envie que de parfaire leur état euphorique. Linaëlle et Syä les laissèrent donc afin d'aller consulter les ouvrages.


Pendant ce temps, Araknor se lançait dans une nouvelle recette. Il avait brisé sa promesse de ne plus boire, ainsi il n'eut plus de scrupule à sortir de son sac des champignons odorants, les mêmes que ceux consommés par Desteÿne à Ypi-Naë. Il en avait subtilisé quelques-uns afin de constater par lui-même dans quelle transe cela plongeait la vieille elfe. Nejma, ivre, s'amusa de cette perspective qu'il allait partager. De son côté, il avait découvert un instrument intrigant. Autour d'un cône horizontal qu'une poignée faisait tourner sur lui-même étaient disposés des anneaux de cristal de diamètre croissant. En se mouillant les doigts, en tournant la poignée et en faisant glisser les doigts sur la roche, un son cristallin s'en dégageait, grave ou aigu selon le diamètre de l'anneau. Nejma s'improvisait donc musicien, et Araknor le suivait au chant en découpant les champignons. Si les femmes n'étaient pas parties pour lire, elles auraient en cet instant probablement trouvé une excuse pour fuir cette musique expérimentale appréciable uniquement dans un état second.


Les heures suivantes, le rôdeur et le moine riaient sans raison, les mains sur le ventre tant le rire contractait leurs muscles. Leurs pensées s'envolaient vers d'oniriques hallucinations : Nejma et Araknor se transformaient en champignon et Linaëlle entrait dans la cuisine armée d'une hache géante, puis les yeux exorbités, la prêtresse les découpait selon la recette d'Araknor.


Lorsque l'un se montrait effrayé, l'autre riait de plus belle et ils finissaient par rires de nouveau ensemble. Araknor voulut jouer de l'instrument de Nejma, et ce dernier, dépourvu, saisit un banc afin de taper dessus selon des rythmes réguliers. Une mélodie plus élaborée s'en échappa, Nejma se découvrant un talent pour les percussions et les doigts du demi-elfe parcourant avec aisance les anneaux de cristal. Le moine partit chercher un instrument libérant des sons à partir d'une peau tendue sur du bois creusé en son sein. En attendant son compagnon de musique, Araknor tentait une nouvelle expérience ; il glissa des fragments de champignon parmi du tabac à pipe puis dégusta ce mélange euphorisant en faisant de larges cercles de fumées. Nejma le rejoignit, et à mesure qu'ils fumaient, leurs chaotiques expirations s'abandonnaient en formes étranges aux couleurs changeantes.


Lorsque Linaëlle entra en trombe, elle resta bouche-bée devant ce spectacle affligeant. Nejma et Araknor ricanaient encore, ne se rendant compte de la présence de leur amie que lorsque celle-ci frappa sur la table en criant :


- Debout, bande de déchets ! Nous partons !
- Hein, qu… quoi ? bégaya le moine perturbé dans sa passive contemplation.
- En route ! Les chevaux sont là, nous savons comment rejoindre Segin avant la nuit prochaine.
- Tu veux essayer ce tabac ? demanda Araknor en lui tendant la pipe.
- Araknor ! s'énerva la prêtresse.
- Fais attention mon ami, plaisanta Nejma, elle va sortir sa grande hache !


Les deux amis partirent d'un nouveau fou-rire et Linaëlle sortit de la cuisine en claquant la porte. Syä arriva vers elle en courant. " Je l'ai trouvé ! " dit-elle en brandissant un objet recouvert d'un tissu marron. La nuit étant profonde, il restait quelques heures d'obscurité avant le lever du soleil. La prêtresse saisit la méliopène et découvrit la branche conservant le Souffle des Nuages. Syä retira le tissu de sa trouvaille, révélant un miroir qui libéra instantanément un rayon lumineux d'une intensité comparable aux rayons solaires. Dès que le cristal en fut frappé, le Souffle des Nuages s'en libéra, répétant parfaitement la musique jouée par Alya.


Alors que les derniers rayons lumineux s'échappaient du miroir, une lourde nuée s'avança au-dessus de l'oasis. En quelques secondes, une pluie diluvienne se déversait sur la ville. Le choc des gouttes engendrait un bruit assourdissant. La force de la pluie et du vent réunis brisait les fontaines de verre et lacérait la végétation. Les hommes sortirent à pas lents, instables au milieu de cette tempête, et Syä tendit à chacun une cape identique à celle que portait le seigneur Keldish.


Sans comprendre comment, Nejma et Araknor se retrouvèrent en selle aux portes de Sable, entourés de Linaëlle et Syä. Le rôdeur se retourna vers la ville dissimulée derrière un rideau de pluie puis envoya un baiser en murmurant " Adieu Sable… " Peu après, ils galopaient vers les dunes.


Tranchant l'obscurité, un fin couloir de brume s'élançait jusqu'à l'horizon, élevant ses vapeurs du sable jusqu'aux sombres masses nuageuses. Le long de cette brume salutaire qu'ils longeaient, Nejma regardait fixement devant lui, rêvant et contemplant le spectacle magnifique au milieu duquel ils évoluaient. Encore totalement ivre, ses mains tapotaient sur la selle comme sur des percussions, et sa musique l'envahissait d'autant plus que les champignons l'avaient porté en transe ; quant à Araknor, il s'accrochait des deux bras à l'encolure de son cheval, l'équilibre lui faisant pour une fois cruellement défaut.


- Pas si vite ! chuchota le demi-elfe.
- Votre temps est compté, Araknor.


Araknor sursauta. Une voix inconnue venait de parler à son esprit.


- Qui... Qui es-tu ? demanda-t-il avec difficulté, continuant à lutter pour ne pas tomber.
- Lylfel, cheval divin dont tu arraches l'encolure. Et voici Maëva, Rystell et Subüre, montures respectives de Syä, Linaëlle et Nejma.
- Je délire, pensais Araknor. Mon cheval me parle par télépathie…
- Tu ne délires pas, dit Lylfel. Ton esprit s'est ouvert aux nôtres et tu nous entends enfin.
- Ce n'est pas trop tôt, commenta Subüre. Néanmoins Nejma tambourine encore sur ma selle et pas moyen d'atteindre son esprit. Il est en transe musicale.


Araknor se concentra avec peine pour informer ses compagnons de son dialogue avec le cheval, mais Nejma n'entendait rien et Syä et Linaëlle se regardèrent, incrédules. " Oui Araknor, oui, c'est bien. Reprends donc des forces, tu en auras besoin. ", taquina Syä. Dépité, Araknor s'allongea de nouveau sur l'encolure de Lylfel.


A l'aube, le soleil perçait de plus en plus régulièrement les nuages épuisés, ainsi la brume commença-t-elle à disparaître. A peine caressée des premiers rayons solaires, Linaëlle brandit la méliopène afin d'attirer de nouvelles nues engendrant le couloir de brume. La pluie traversait la cape des cavaliers, et les nuages cachant de nouveau le soleil les empêchait de se réchauffer.


Ils ne firent aucune pause durant cette journée. Même en quittant les dunes, distinguant désormais l'horizon troublé par la chaleur du lac de lave, ils ne s'arrêtèrent pas. La pluie avait au moins cela de bénéfique qu'elle permettait à Nejma et Araknor de dégriser. Leur ivresse tombait peu à peu et ils parvenaient mal à comprendre la situation dans laquelle ils se trouvaient, les souvenirs de la veille demeurant relativement flous, voire absents.


Le crépuscule s'annonçait. Une teinte orangée colora le sable et ses rivières illusoires. Ils reconnurent l'endroit où Alya les téléporta, puis après quelques heures de galop ils atteignirent enfin le lac Segin dont les limites se perdaient parmi un voile de chaleur. Ils mirent pied à terre devant les vestiges d'une construction humaine aux abords de la lave : la ruine de l'ancienne forge.


Ils transpiraient abondamment sous une température accablante contrastant cruellement avec la fraîcheur nocturne du vent exacerbée par la pluie. Seuls quelques murs de la forge tenaient toujours debout. Ils découvrirent contre l'un d'eux le corps d'un nain mort depuis longtemps. " Encore un qui voulait trouver Sable. " dit Linaëlle. Nejma et Araknor avaient recouvré leurs esprits et interrogeaient Syä quant à la nuit précédente. Après avoir mentionné leur état lamentable, elle expliqua : " Linaëlle et moi avons beaucoup lu pendant que vous faisiez des ronds de fumée, apprenant par exemple le secret de la voie qui mène à Sable, en rapport avec le tunnel souterrain : si de l'eau circule au-dessus du conduit, elle chauffe puis engendre une fine vapeur se dégageant du sol, indiquant clairement le chemin à suivre pour trouver Sable. Comme il ne pleut pas dans le désert, Sable a toujours été à l'abri, mais possédant le Souffle des Nuages, la solution s'offrait à nous. Dans les livres recensant les objets de la ville, il ne fut pas dur de trouver ce miroir magique capable d'absorber les rayons solaires. D'ailleurs je dois le recharger. "


Syä pointa la glace face au soleil couchant ; le verre irradia une douce lumière avant que la magicienne ne le recouvre du tissu magique emprisonnant le rayonnement.


- Ne perdons pas de temps, dit Nejma. Si je comprends bien nous avons encore une chance de nous sauver et d'aider Erakis.
- Pour cela il faudrait atteindre le temple avant de nous décomposer, intervint Linaëlle.
- Justement, l'heure n'est plus aux palabres ! déclara Araknor, décuplant ses efforts de réflexion pour se rattraper de son ivresse précédente. Nous sommes devant la lave et aucune route ne mène en son centre. Incapables de voler, nous devons évoluer au sol. Par conséquent, soit nos chevaux peuvent galoper sur la lave, soit il faut rendre cette dernière inoffensive, donc la refroidir. Je pense qu'assez d'eau figerait le magma, or seul le Souffle des Nuages peut nous en procurer.


Sur ces mots, Araknor orienta le cristal vers les derniers rayons solaires. La musique engendrée attira la même nuée les ayant accompagnés dans le désert. Une pluie violente s'abattit sur le lac en ébullition, cependant avant même d'atteindre le sol l'eau se vaporisait, créant un brouillard opaque. Ce n'est qu'après une heure que ci et là des croûtes magmatiques se formèrent, s'agrandissant lentement. " Ca marche ! s'exclama Syä. Mon cher Araknor, tu as décidément le don de m'étonner autant par ton désir d'ivresse que par tes brillantes idées. "


A cheval au milieu des ruines, ils guettaient le bon moment ; dès qu'un chemin leur apparut, ils s'y élancèrent, contournant des cratères de lave bouillante en tentant de garder la même orientation. Malgré le brouillard et l'étendue du lac ils finirent par deviner une structure de pierre au milieu des vapeurs suffocantes.


- Sans doute le temple, annonça Nejma.
- A la bonne heure, dit Araknor. La pluie ne va pas durer éternellement et le soleil est couché.


Bientôt leurs chevaux gravirent des marches jouxtant la lave durcie et parvinrent sur un sol sans risque. Ils se trouvaient au sein d'une construction humaine, sur une longue terrasse protégée des assauts de la lave. Une quarantaine de piliers dressés aléatoirement ne soutenaient aucune voûte, et le temple étant dépourvu de mur, on distinguait le lac de tous côtés. Parcourant les lieux, ils découvrirent un escalier étroit s'enfonçant dans les sombres profondeurs. " Cet endroit est trop ordonné, dit Syä. Selon Alya, le temple a été détruit par le Cauchemar des Dieux lorsqu'il s'y est réfugié. J'espère que nous sommes au bon endroit. "


La magicienne créa un globe lumineux et Araknor ouvrit la marche. Ils débouchèrent rapidement dans une vaste salle où la roche obscure alourdissait l'atmosphère et où l'absence totale de vie ajoutait à l'ambiance oppressante du lieu. Non loin de l'entrée se percevait une statue au visage familier. Syä y reconnut Alwaïd, mais Nejma précisa : " Il lui manque la cicatrice. C'est Naos, son père. " Sur le socle figurait une inscription gravée dans une langue rappelant les motifs ornant la harpe de la Déesse de la Musique. Capable de lire ces runes divines, Syä traduisit : " Alya jouait pendant que Naos la créait. Une réunit les deux inspirations. " A côté de l'effigie du Dieu, une trappe au sol ne présentait aucune serrure ou poignée. Ni la force ni les sorts de Syä ne la débloquèrent. Continuant leur exploration, ils découvrirent près d'un puits empli d'eau trois gravures au sol, creusées de nombreuses rainures. Les trois dessins représentaient respectivement les montagnes de Melk, la carte d'Erakis et un imposant édifice surmontée d'une vaste terrasse que Syä reconnut sans le moindre doute comme la Bibliothèque de Naos.


" Les mystères s'accumulent, dit Araknor. Une porte inviolable, de l'eau au milieu d'un lac de lave, des messages ésotériques. Notre salut n'est pas encore gagné. " Araknor geignit soudain de douleur, immédiatement imité par ses amis. Une vive souffrance envahit leurs corps ; ils sentirent que leur consomption commençait. " Il nous reste à peine quelques heures pour éveiller le Cauchemar des Dieux, dit Nejma. Hâtons-nous. "


Devinant sans mal que l'eau du puits recelait une magie quelconque, ils décidèrent d'en découvrir les propriétés. Ils la burent, cela ne provoqua rien. Ils visitèrent l'intérieur du puits mais aucun passage ne s'y décela. Après maints essais, ils versèrent de l'eau sur les dessins. Dès lors le liquide s'infiltra dans les rainures et y circulait, animé d'un courant inexplicable. De la gravure des montagnes s'éleva sous forme brumesque la représentation d'un grand feu. " Le Secret des Dieux brûlé par Naos et Alya ", commenta Nejma. Sur la carte d'Erakis apparut l'île de Centre qui n'y figurait pas auparavant. Avant de pouvoir observer la réaction de l'eau sur la Bibliothèque, Linaëlle leur cria de la rejoindre. Elle venait d'arroser la statue où apparaissait maintenant sur le front de Naos une surbrillance de la roche, formant parfaitement la cicatrice d'Alwaïd.


- Regardez, dit la prêtresse, la roche est molle au niveau de la griffure lorsqu'elle est humide.
- Très bien, enchaîna Syä en sortant sa dague. Naos veut devenir Alwaïd, nous allons l'y aider !


Elle planta sa lame dans la pierre et délogea d'un coup la roche altérée du visage, marquant désormais la statue d'une réelle cicatrice. La porte au sol devint alors poussière, dévoilant un large escalier duquel se dégagea une vapeur dense et étouffante.


- La route nous est ouverte, se réjouit Araknor.
- C'est trop facile, dit Linaëlle. Pas de gardien, des énigmes trop simples, je n'aime pas ça.
- Nous ne sommes pas chez nos ennemis après tout. Le Cauchemar des Dieux veut être trouvé et libéré.
- Et nous ? Est-ce vraiment cela que nous désirons ?
- Il n'est plus temps de penser à cela Linaëlle. Nos corps se vident petit à petit de leur énergie, n'attendons pas que la mort nous rattrape.
- Et si mourir était la meilleure façon d'aider Erakis ? Si finalement les Dieux ne voulaient que retrouver leur place parmi nous, et qu'Alya et Alwaïd nous trompent depuis le début ?
- Linaëlle ! intervint Nejma. Je t'en prie, fais-nous confiance. Par la faute de qui Sharkan est-il mort ? Qui a décimé mon peuple ? Ces preuves me suffisent pour l'instant, l'heure n'est plus aux doutes.
- Je partage néanmoins sa perplexité. conclut Syä.


Après un silence pesant, Linaëlle acquiesça, puis sans mot ils s'élancèrent au sein de l'escalier obscur. La douleur au sein de leur corps s'intensifiait distinctement, les affaiblissant inéluctablement. Une vive couleur rouge apparut à l'extrémité du couloir d'où s'engouffraient des émanations brûlantes. Bientôt les marches débouchèrent sous le temple, dans une cave naturelle hors du commun. Les escaliers menaient à une large plateforme ronde cernée de magma. La base du temple, sans pilier ni structure pour la maintenir, semblait reposer directement sur la lave qui tombait autour d'eux en cascade jusqu'au bassin entourant la plateforme. La touffeur devenait insupportable. Syä lança sur elle et ses compagnons un sortilège les protégeant des effets du feu.


Au sol se trouvaient gravés six instruments de musique comportant les mêmes cannelures que les sculptures du temple. En versant l'eau du puits sur la flûte, le violon, la percussion, la harpe, la guitare et la trompette, la vapeur engendrée se stabilisa dans les airs, matérialisant ces instruments de brume.


Aucune issue ne se distinguant, leur avancée dépendait de cette nouvelle énigme. Araknor, excédé de tous ces intermédiaires, se dirigea vers la guitare et fit vibrer une des cordes vaporeuses. Instantanément deux hobgobelins apparurent et se jetèrent sur Nejma. Ce dernier esquiva leurs attaques et de chacune de ses mains saisit les têtes de ses adversaires et leur brisa le crâne.


- Je reconnais bien là ton impatience, Araknor, dit Nejma. Rappelez-vous l'inscription sur la statue : 'Alya jouait pendant que Naos la créait. Une réunit les deux inspirations.'
- Alya joue de la harpe, dit Syä. Les autres instruments sont probablement inutiles.


Lorsque la magicienne pinça une corde de la harpe, un son cristallin jaillit de la brume puis explosa en dix rayons lumineux engendrant autant de gnolls brandissant leur hache en signe d'attaque. Araknor déchira avec aisance les chairs de ses opposants ; privée de magie, Linaëlle utilisait son arbalète, esquivant avec peine les coups rapides. Syä fit léviter un adversaire pour le projeter dans la lave et continua ainsi sans relâche. Les derniers gnolls furent rapidement tués, mais ces combats coûtaient en énergie, celle là même dont ils étaient peu à peu vidés.


Avant que Syä ne joue de nouveaux accords, enfermée au sein d'une sphère protectrice, ses compagnons s'organisèrent. Linaëlle se trouvait sur les marches, couvrant de loin les arrières de Nejma et Araknor qui se placèrent de manière à pouvoir repousser leurs ennemis jusque dans le magma. La lame du rôdeur facilitait les combats en libérant aléatoirement son pouvoir de mort. La magicienne tentait différentes combinaisons, engendrant des flots d'ennemis finissant par emplir la plateforme. Les hommes, araignées-sabre, méphites aérien, ogres et worgs issus des notes variées commencèrent à se battre entre eux, ainsi Araknor profitait de la confusion pour les décimer sans mal. Nejma concentrait chacune de ses attaques pour tuer un adversaire à chaque coup, principalement en brisant d'un geste violent les nuques de ses opposants. Son kimono divin atténuait l'impact des chocs et empêchait toute arme de le traverser. Acculée, la prêtresse ne les couvrait plus, trop occupée à recharger son arbalète au plus vite pour contenir l'arrivée des ogres s'engageant sur l'escalier.


Si les adversaires devenaient trop nombreux, Syä arrêtait de jouer et aidait ses amis à s'en débarrasser. Néanmoins ils pouvaient difficilement continuer ainsi plus longtemps. Maculés de sang et épuisés, tenir debout relevait d'efforts continus. La musique et les combats reprirent pourtant, lorsque Linaëlle comprit.


" Syä, cria-t-elle, joue la note du milieu en son centre, celle là uniquement ! " La vibration de la corde centrale fut accompagnée d'un rayonnement intense les aveuglant tous un instant. Quand ils ouvrirent les yeux, tout monstre avait disparu, à l'instar des instruments brumeux. Une passerelle désormais visible menait jusqu'aux chutes de lave mystérieusement écartées en arcade.


- Comment as-tu su ? interrogea Nejma.
- J'ai repensé aux gravures du temple, répondit Linaëlle. Sur la carte d'Erakis, l'eau fit apparaître Centre. Or, parmi les rares écrits préservés de la Colère des Dieux dont notre mythologie s'est inspirée, certains poètes soutiennent que Naos lui-même a créé cette île. La harpe d'Alya, Centre émergée par Naos ; une note réunit les deux inspirations.
- Pourquoi aurait-il…
- Regardez ! coupa Syä, la voix tremblante.


De l'écaille de platine incrustée dans la paume de l'elfe, une volute de fumée s'élevait avec lenteur, dansait dans les airs puis tournoyait en de lentes ondulations autour de sa main. Confuse et bouleversée, Syä plongeait en son esprit à la recherche de son passé perdu. Elle savait avoir acquis cette écaille après la Colère des Dieux, cependant ces souvenirs lui restaient inaccessibles. Une main affectueuse se posa sur son épaule. " Il nous faut continuer, Syä. ", dit Araknor. Elle acquiesça, tout en restant prisonnière de ses lourdes pensées.


Avançant vers l'entrée, une peur incoercible les étreignit. Même Nejma peu familiarisé avec la magie réalisait que chacun de leur pas les rapprochait d'une aura magique omniprésente et envahissante, presque tactilement perceptible. Avant de pénétrer dans l'antre, ils ralentirent, freinés par leur angoisse croissante. Ils savaient avec certitude que derrière ce porche reposait le Cauchemar des Dieux.


Les yeux rivés sur la pièce sombre, Syä avança résolument. Elle franchit l'arcade, débouchant dans une vaste caverne où chaque bruit se multipliait en échos lointains. Ses amis la rejoignirent aussitôt, et leur visage se figea. La lumière émanant du magma pénétrait suffisamment pour laisser deviner la forme d'une créature gigantesque. Son souffle saccadé témoignait d'un sommeil torturé l'empêchant de percevoir toute présence. Couverte d'écailles, elle s'allongeait sur une cinquantaine de mètres, sans tenir compte de la queue et des ailes repliées sur son corps. Dans un murmure vibrant d'anxiété, Araknor demanda :


- Qu'avons-nous sous les yeux, Syä ?
- Un Dragon de platine. Celui qui provoqua la fuite des Dieux hors d'Erakis, et qui repose ici depuis plus de cinq millénaires. C'est un animal de magie pure. Qu'a-t-il pu se passer pour qu'il devienne ainsi impuissant ? Mon écaille est similaire à celles qui le recouvrent ; je me rappelle maintenant que je devais trouver ce Dragon avant même d'en recevoir la mission par Alya. Mais pourquoi ?
- Nous le saurons en le réveillant, intervint Nejma.
- Je ne suis pas impatiente, dit la prêtresse.


Malgré leur frayeur, leur douleur devenait trop prononcée pour qu'ils se laissent aller au doute. Ils saisirent la méliopène et le miroir magique duquel ils libérèrent la lumière solaire. Le cœur battant à tout rompre, ils écoutaient la voix d'Alya se marier à la harpe en une mélopée pure, envoûtante. Les spasmes du Dragon devinrent plus rapides et dangereux, il paraissait lutter contre un mal inconnu, donnant de violents coups de queue et levant la tête avant de la laisser retomber lourdement au sol. Dans un cri, il déploya ses ailes, projetant Araknor et ses amis contre les parois de la caverne. Un autre cri suivit, si aigu et terrifiant qu'il était douloureux de l'entendre. Une forme humanoïde hideuse jaillit alors du crâne du Dragon qui ordonna aussitôt : " Fermez les yeux ! " Obéissant sans chercher à comprendre, ils sentirent passer au milieu d'eux une aura glaciale et malsaine laissant malgré son départ un sillage de malaise oppressant.


Les ondes issues de la mélopée de la Déesse affluaient par myriades et se ressentaient physiquement tant elles se condensaient autour du Dragon dont les halètements laissaient présumer de sa souffrance. Les vibrations énergétiques prenaient une telle ampleur que les simples mortels en souffraient à leur tour. Le calme revint subitement, puis le Dragon s'adressa directement à l'esprit de ses libérateurs.


- Vous pouvez regarder, dit-il d'une voix claire. Vous êtes libérés du sortilège d'Alya, ne soyez plus effrayés. Sortez du temple au plus vite, il n'y a pas une seconde à perdre.
- Mais… protesta Syä.
- Pas une seconde, Syä. Nous parlerons en chemin.


Régénérés, ils s'élancèrent hors de la caverne et traversèrent les salles en courant. A l'extérieur, le premier quart de lune éclairait les alentours. La lave entourait de nouveau les lieux, leurs chevaux avaient disparu. Le sol se mit à trembler puis la lave s'engouffra dans une faille profonde de laquelle sortit le Dragon qui déchira la terre, détruisant le temple depuis la caverne où il était enfermé. Posé sur la roche, il s'allongea puis leur dit de monter sur son dos. Araknor et ses compagnons s'exécutèrent, n'oubliant pas qu'ils devaient s'assurer de la loyauté du Cauchemar des Dieux. Sans attendre, le Dragon prit son envol, s'élançant vers le sud-est à une vitesse vertigineuse dont les passagers ne ressentaient étrangement pas les effets.


- Inutile de parler, je vous connais tous, commença le Dragon. Syä, Linaëlle, Araknor, Nejma, je sais ce qui vous amène et quelles questions brûlent vos lèvres.
- Non… souffla Syä pour elle-même, la main plus que jamais entourée de fumée dansante. Vous êtes…
- Oui, Syä. Tu reconnais enfin mon âme.
- Naos !
- Oui, Dieu du Savoir et Cauchemar des Dieux. Je vais vous expliquer, ne m'interrompez plus.


Déjà au loin apparaissait la lisière des bois de Hèze et ses montagnes basses ; au sud se distinguaient les cimes des montagnes de Melk, entourées de nuages fins colorés par le jour naissant. Naos commença :


" Celui que vous avez aperçu au temple est Zosma, le Dieu de la Folie. Un seul regard vers ses yeux vides plonge n'importe quel mortel dans un état de folie irréversible. C'est le seul qui puisse rivaliser avec moi car son esprit ne s'appuie sur aucune logique ni aucune connaissance. C'est pourquoi nous avons encore besoin de vous, pour l'épreuve finale. Nous sommes en route pour la Bibliothèque, au sein de ce que vous appelez les Brumes Mortes. Vous allez comprendre, mais pour cela vous devez connaître le véritable passé d'Erakis.


" Lorsque j'écrivais le Secret des Dieux au sein de la Bibliothèque, toutes les divinités soudain méfiantes se retournèrent contre moi, sauf Alya. Ne pouvant me résoudre à détruire ce grimoire destiné aux mortels, mon œuvre la plus complète dégageant la quintessence des Dieux dans leur gloire comme dans leurs instants de doute, mes frères cherchaient désormais à détruire les humains avant que ces derniers ne puissent atteindre la paix que je désirais leur offrir.


" Isolés dans les montagnes alors que les Grands Elémentaux éveillés par les Dieux dévastaient Erakis, Alya et moi conçûmes Alwaïd, puis sacrifiant mon corps dans les flammes du Secret des Dieux, je m'incarnai en la seule arme capable de contrer mes frères : leur cauchemar commun. Pendant ma disparition, Alya improvisa son plus beau chant, sa mélopée d'adieu qui à jamais saura faire tressaillir mon âme de sursauts d'amour.


" Je griffai le visage d'Alwaïd afin de lui insuffler mon savoir et lui permettre de lire dans les esprits, puis partis pour la Bibliothèque. Ne laissant que Zosma pour combattre, les Dieux décidèrent de fuir hors d'Erakis pour attendre l'issue du combat. Un seul refuge se présentait à eux : le Cimetière des Esprits. Nous l'avions créé en même temps qu'Erakis afin que les esprits des Dieux oubliés y trouvent repos. Cependant pour accéder à ce lieu interdit même aux déités, il allait leur en coûter un grand sacrifice ; les Grands Elémentaux devaient être endormis pour créer et camoufler l'Arche des Esprits Divins.


" Les quatre Elémentaux arrivèrent à la Bibliothèque, abandonnant leur destruction de la vie. Terre vient se placer sur la terrasse et Air se mit à souffler intensément. Terre fut peu à peu érodé et creusé jusqu'à devenir une arche inanimée, et Air libéra ses dernières forces pour entrer en résonance entre les montants de l'Arche, créant un relais entre Erakis et le Cimetière des Esprits. Feu et Eau se placèrent sur les rives opposées du continent avant de s'élancer l'un vers l'autre. Le choc éteignit Feu et changea Eau en une brume morte qui se répandit sur le continent entier, empêchant quiconque de pouvoir retrouver la Bibliothèque.


" Avant de franchir l'Arche des Esprits Divins, les Dieux enfantèrent un fils et une fille, divinités nouvelles aux noms de Rigel et Heka, gardiens de la clé du Cimetière : une gemme ornée du visage de la Lune Vierge. Une fois adultes et en maîtrise de leurs pouvoirs, ils constateraient l'issue du combat et réouvriraient l'Arche afin que les Dieux puissent revenir sur Erakis uniquement lorsque le Dragon et le Secret des Dieux seraient réduits en cendres. Et dans tous les cas, ils transmettraient à l'humanité épargnée la connaissance de ma 'trahison'. Les Dieux partis, la cordiérite tomba aux côtés de Rigel et Heka. L'irréfléchi Zosma, Folie incarnée, envoya les enfants et la clé au hasard sur Erakis. La clé parvint jusqu'au Plateau du Levant et vous connaissez la suite de son histoire. Cette roche n'est pas uniquement une clé, elle constitue la carte permettant aux demi-Dieux de trouver le chemin de la Bibliothèque malgré la brume. La direction du soleil leur est toujours indiquée par les reflets de la pierre, les guidant à travers ce monde d'aveugle.


" Lorsque je vins me poser face à Zosma sur la terrasse, ce dernier savait déjà qu'il était en face du Dieu du Savoir lui-même. Immobiles, nous commençâmes à parler d'esprit à esprit, envahissant et parcourant les pensées de l'autre à la recherche d'une faille ou verser son influence. Je cherchais à coloniser l'esprit de Zosma pour lui apprendre et lui faire comprendre certaines vérités afin de le détruire, et le Dieu de la Folie tentait de semer chez moi le doute et la peur, prémices de la folie. L'affrontement dura quatre semaines, sans le moindre mouvement physique, et sans que l'un ne put prendre l'avantage sur l'autre. Néanmoins les inspirations imprévisibles de Zosma empêchaient toute anticipation, ainsi lorsque je pus lire en lui son idée insensée, la surprise me fit baisser ma garde un instant. Zosma désagrégea son corps pour libérer son âme et envahir la mienne. Me perdant dans un hurlement de folie parcourant Erakis, la terreur véhiculée fut si oppressante que plusieurs espèces animales se changèrent en monstres difformes et sanguinaires. A cet instant les Hommes comprirent que les Dieux venaient de les quitter. Une nouvelle ère commençait.


" Dans un dernier sursaut de conscience, je m'engouffrai dans un temple souterrain déserté. L'âme de Zosma sentit mon ultime élan de volonté qu'il brisa par sa folie désormais omniprésente. Poussant mon dernier cri, signant la disparition de ma raison, la terre trembla si violemment que de profondes failles déchirèrent les roches jusqu'au cœur d'Erakis. La lave ainsi libérée cerna l'ancien temple en un lac magmatique duquel je restai prisonnier jusqu'à aujourd'hui. "


Pendant le discours de Naos, ils avaient survolé le port du Levant où la mer autrefois couverte de bateaux charriait maintenant des flots de sang dilué. Aucun mouvement ni son n'attirait l'attention, un profond sentiment de vide se dégageait des lieux, amplifié par la neige recouvrant peu à peu les traces de combat.


Les terres se perdirent dans le lointain, et seuls quelques nuages blanchissaient occasionnellement le bleu de l'océan jusqu'à ce que se dévoile à l'horizon une brume opaque, immobile. Bientôt cette nue couvrant l'eau leur apparut clairement, accompagnée de l'éclat assourdissant de vagues fracassées sur les côtes invisibles du continent brumeux. Progressivement, s'enfonçant vers le cœur de la brume, le bruit des flots déchirés fut remplacé par une cacophonie inquiétante où clameurs et cris de sanglants combats s'élevaient jusqu'à eux. Syä, Araknor, Linaëlle et Nejma se sentirent envahis d'une frayeur malsaine, comme happés par la cruauté, la haine et la peur émanant de corps hurlant leur agressivité, leur courage et leur désespoir.


- Assez parlé du passé, dit Naos, nous arrivons. Fermez les yeux, ma vue sera la vôtre. Imbibez-vous du présent, vous en comprendrez d'autant mieux votre mission.
- J'en ai assez d'être le pion des Dieux, pensa le rôdeur.
- Non, Araknor, rétorqua le Dragon. Cette fois aucun ultimatum ne pèse sur vous sinon l'arrivée des Dieux. En vos mains résident peut-être les clés du salut d'Erakis, ou de sa défaite. Que la vie perdure ou non dépendra en partie de vos choix. Maintenant, regardez.


Lorsqu'ils fermèrent les yeux apparut à leurs esprits le continent épuré de tout brouillard. Dépassant les dernières falaises après avoir serpenté entre des reliefs chaotiques et inaccessibles, rocs bruts où ne naissait aucune végétation, ils atteignirent une large plaine cernée au loin de pics montagneux. Syä et ses amis restèrent muets. Une ligne de combattants d'une centaine de mètres de largeur s'étendait à perte de vue d'un côté et de l'autre de l'horizon. Alliés et ennemis se heurtaient avec une rare violence, broyant sans réfléchir ceux qui se présentaient devant eux. Au centre de cette ligne de guerre s'amoncelaient en dunes macabres des milliers de corps déchiquetés que les combattants piétinaient sans précaution en poursuivant leur offensive. Amis comme adversaires sombraient dans un bain de haine et de sang ; il devenait évident qu'aucune trêve n'était possible, que seule l'éradication totale d'un des camps mettrait fin à la guerre. Ne pouvant discerner clairement les troupes en présence, Naos commenta :


" A l'ouest se trouve le Prince Veïk, il guide les Nains et les combattants d'Ystria ralliés à notre cause. Ils se heurtent à Ypsen, ressuscité de la main de Rigel, qui contrôle des cohortes d'animaux ainsi que les hommes qui lui sont restés fidèles. Suivent alors, s'étendant jusqu'à quelques kilomètres de nous, les Initiés accompagnés des prêtres de Hèze et des rares mages ayant rejoint nos rangs. Leur union est plus que nécessaire car leurs opposants sont de loin les plus dangereux : face à eux sont réunis les magiciens formés à l'Université de Magie qui ont juré fidélité au Maître de Magie. Leur pouvoir considérable ne trouve son égal ni chez les prêtres ni chez les druides. Ajoutez à cela qu'ils se comptent eux aussi par milliers, vivants ou morts, et vous comprendrez la peur de vos amis. Si la brume imposant de se battre en aveugle ne cachait pas la masse adverse, les fuyards seraient légion. Face à nous enfin se bat l'armée Griffée renforcée par les troupes du seigneur Keldish. Ensemble ils font face aux innombrables hommes et humanoïdes morts-vivants désormais dirigés par Lersen.


- Lersen ? Jamais il ne servirait les ennemis d'Erakis ! s'exclama Linaëlle.
- Et pourtant… Certes il s'est toujours battu pour la paix, mais sa transformation a eu raison de son esprit et l'a avili jusqu'à en faire une bête de combat sans morale ni idée de justice.
- Rigel et Heka le paieront, souffla Linaëlle qui contenait difficilement sa colère.
- Pour terminer ce sinistre tableau, imaginez enfin que depuis des centaines de générations, animaux, morts-vivants et magiciens ont été cachés et entraînés pour cet unique instant. Il est de nombreux noms que je ne vous ai pas cités car ils vous sont inconnus, mais qui désignent certains des plus talentueux guerriers ou mages de notre histoire. Vous comprendrez qu'ainsi nous n'avons aucune chance.
- Où se trouve Alwaïd s'il n'est ni là ni aux côtés d'Alya ? interrogea Araknor.
- Derrière la ligne des combats, non loin de la Bibliothèque. Il se bat en duel contre Tréömhyr-Ankha, que vous avez déjà rencontré à la chute de Verfal et aux ruines d'Eclaircie. Bras droit d'Heka, sa cape créée par celle-ci n'a pour but que de le maintenir dans une obscurité constante. Unique liche d'Erakis, cet archimage banni et mort depuis des millénaires n'a de cesse de développer sa magie maléfique et mortelle. Seul une divinité peut nourrir l'espoir de vaincre une Archiliche.
- Bien, et nous dans tout ça ? demanda Nejma. J'ai du mal à voir l'espoir que nous représentons.
- Vous allez vous rendre à la Bibliothèque, accéder à la terrasse où Alya affronte les demi-Dieux et vous déstabiliserez le combat en sa faveur. Une fois Rigel et Heka défaits, Alya rejoindra la plaine et s'ajoutant à ma présence, les armées ennemies seront rapidement annihilées.
- Pourquoi n'allez-vous pas vous-même déstabiliser le combat ? demanda Linaëlle, perplexe. Ne serait-ce pas plus sûr et rapide que de nous laisser cette responsabilité ?
- Zosma guette mon arrivée vers la Bibliothèque, je ne prendrai pas le risque de me lancer dans un duel sans fin avec lui. Vous ne risquez rien, il ne vous attaquera pas, pensez juste à éviter son regard.


Soudain, libérant une colère trop longtemps contenue, Syä hurla contre le Cauchemar des Dieux sans aucune peur apparente :


- Voyons Naos, pour qui nous prenez-vous à nous mentir ainsi ? Zosma est le Dieu de la Folie et vous avez perdu contre lui car on ne peut rien en prévoir. Vous tentez ensuite de nous faire croire que vous pouvez prédire ses actes et que nous ne risquons rien ? C'en est trop. J'imagine aussi que l'écaille de ma main et la fumée s'en dégageant resteront un mystère, que vous ne comblerez pas les blancs de mon esprit et que vous n'avez plus le temps de répondre à nos questions. Je me trompe ?
- En réalité Syä, répondit calmement Naos, j'allais te demander de rester avec moi. Tu permettrais à beaucoup de vies d'être épargnées ici. Je fais confiance à Araknor, Nejma et Linaëlle pour s'acquitter de leur tâche risquée mais facilement réalisable. Répartissons les forces pour mieux nous battre.
- C'est hors de question ! C'est trop facile et je vois clair dans votre jeu. Vous voulez que je reste pour ne pas me voir atteindre la Bibliothèque. Vous avez peur ! Peur de ce que je pourrais y découvrir. Je ne vous aime pas, Dieu du Savoir, et je ne vous fais pas confiance. Je pars avec mes amis et découvrirai ce que vous n'avez de cesse de camoufler derrière vos grands mots. Maintenant déposez-nous et finissons-en !
- Prends garde, jeune effrontée, s'énerva le Dragon. Je pourrais te tuer d'un battement de cil, alors mesure tes mots. Va donc en avant, tu verras que je ne suis pas votre ennemi, mais rappelle-toi pour quelle cause tes mains sont couvertes de sang. Ne laisse pas ton jugement céder à tes émotions, et nous sauverons Erakis.


Avant que Syä puisse répondre, tous entendirent une voix dire à leur esprit : " Vous venez ? " Araknor reconnut cette voix ; sur le dos du Dragon apparurent derrière eux Lylfel, Maëva, Rystell et Subüre, chevaux divins offerts par Alya.


- Montez sans attendre, dit Subüre, Naos va se poser devant Keldish et nous ouvrir un passage. Voyez par nos yeux comme par ceux de Naos et la brume ne réapparaîtra pas.
- Alors, dit le rôdeur à ses compagnons avec un peu d'amertume dans la voix, quand je vous disais qu'ils parlaient ! J'espère que vous aurez plus foi en moi la prochaine fois, même sous champignons…


A peine furent-ils en selle que Naos piqua vers le front d'attaque séparant les armées de Sable de celle des ténébreux guidant les mort-vivants. Ses griffes vinrent ravager les premières lignes adverses et le tremblement de terre à son atterrissage fit chuter les combattants alentours. D'un mouvement d'aile il balaya les ennemis sur une large distance puis annihila les autres plus lointains par son souffle glacial. Beaucoup crièrent d'effroi en voyant le Dragon, mais à l'exclamation de joie des hommes d'Alwaïd et à la vue des quatre Erakiens sur le dos de la bête, Keldish comprit qu'ils venaient de gagner un allié. Araknor, sur Lylfel et Sybalure à la main, déclara au seigneur de Sable :


- Nous partons à la Bibliothèque empêcher le retour des Dieux, tenez bon, notre salut est proche !
- Sable ne faillira pas.


Puis tourné vers ses hommes, Keldish cria :


- Tirst, accompagne-les !


Un jeune cavalier s'avança au galop, levant le poing en hurlant : " Unité des Dunes d'Orient, avec moi ! " Et alors que quatre-vingt hommes à l'armure-miroir s'élançaient vers le Dragon, celui-ci cracha sur leurs ennemis un flot de boules de feu de près en loin, dévastant leurs rangs jusqu'à ouvrir une brèche vers la plaine. Les chevaux divins s'élancèrent du dos du Dragon et se jetèrent parmi les débris humanoïdes carbonisés. De nombreux foyers de feu restaient vivaces mais les chevaux les contournaient habilement, suivi par Tirst et ses hommes dont les montures prenaient de plus en plus de retard. Le Cauchemar des Dieux prit son envol vers d'autres zones de combats, couvrant la masse ennemie de ses jets enflammés.


Comme une mer se refermant après avoir été déchirée, des flots de mort-vivants affluaient d'un côté et de l'autre des cavaliers.


- Nous franchirons la dernière ligne de combattants juste à temps, déclara Maëva.
- Mais Tirst et ses hommes vont se faire submerger ! intervint Lylfel.


Seule Syä resta impassible à cette nouvelle. Elle regardait fixement devant elle, tentant déjà de deviner la Bibliothèque fichée sur les hauteurs rocheuses marquant la fin de la plaine. " Syä, s'exclama Linaëlle, tu es la seule en possession de tes sorts, tu dois les aider. " Mais la magicienne prenait de l'avance, sourde aux cris de ses compagnons comme aux appels télépathiques de Maëva. Elle n'avait plus qu'un but, et rien ne semblait pouvoir l'arrêter.


- Nous ne pouvons rien faire, se désespéra Nejma. Syä ne nous écoutera pas.
- Linaëlle, m'entends-tu ? commença Rystell. Tu n'es pas dépourvue de magie. Efface ta peur de commettre un sacrilège en lançant un sort sans l'appui de ta Déesse. C'est ce que tu fais depuis toujours. Les moines ont développé les forces de leur corps, et vous celles de l'ésotérisme qui parcourent les esprits humains. Les prêtres puisent en eux-mêmes les pouvoirs qu'ils attribuent aux Dieux. Les druides d'Artésia eux aussi aidés par les vents sont conscients que cela vient uniquement de leur communication avec la nature. C'est ainsi. Hèze n'est plus, cependant tes pouvoirs ont toujours été présents, et le sont encore. Ce n'est plus Hèze en qui tu dois croire désormais, mais en toi-même.


Linaëlle ne répondit pas, bouleversée car elle savait que Rystell disait vrai. Depuis cinq millénaires, les Gnomes vénéraient une image sans vie, des vents sans message divin. Ils étaient donc libres et indépendants, pourtant cette indépendance lui faisait mal.


Peu avant de franchir la dernière ligne ennemie, elle stoppa son cheval et cria à Nejma et Araknor : " Continuez et rattrapez Syä, ne la laissez pas agir seule. " Ils s'exécutèrent et poursuivirent leur route, dépassant les derniers ennemis alors que ceux-ci étaient sur le point de fusionner de nouveau. Tirst et ses hommes paniquaient, les premières flèches sifflaient dans leur direction. Linaëlle se leva sur Rystell et ferma les yeux en murmurant : " Laissez-moi vous soigner, cela vous fera le plus grand mal. Hèze, ce sort, je le jette en mon nom. Pour Erakis, je t'oublie. " Puis elle hurla à ses adversaires dont les lames n'étaient plus qu'à quelques mètres de part et d'autre : " Misérables vétilles, retournez au Néant ! " Une onde suave et curative naquit alors de Linaëlle et se propagea en cercle autour d'elle. Des centaines de créatures atteintes s'éleva instantanément une vapeur noirâtre ; les corps asséchés s'effondrèrent sans un cri. Tirst et ses hommes rejoignirent la prêtresse qui ouvrait la marche vers la Bibliothèque alors que déjà un nouveau flot ennemi se ruait sur eux. Les chevaux les dépassèrent sans mal et les quelques assaillants lancés à leur poursuite furent rapidement distancés.


Nejma et Araknor se rapprochaient des falaises abruptes où Syä s'était engouffrée. Ils n'avaient perçu aucun signe du combat entre Alwaïd et Tréömhyr-Ankha et ne cherchèrent pas à en découvrir. Ils discernaient maintenant parfaitement la Bibliothèque sur les hauteurs, composée de trois niveaux principaux de forme identique dont la taille diminuait à mesure. Les coins de chaque étage se terminaient en une large tour suspendue dont les fenêtres libéraient des lumières faibles de couleur variées. Prenant naissance au dernier pallier, une tour centrale imposante menait à une vaste salle ronde dont les murs n'étaient que vitraux multicolores. Enfin, surplombant ces peintures, s'étendait la terrasse immense de la Bibliothèque. Ils ne la voyaient que de loin mais devinaient les éclairs colorés témoignant des combats magiques y ayant lieu. Maintenant que le bruit des combats se faisait plus discret, ils percevaient aussi un chant diffus et agréable.


Sans attendre les instructions, Subüre ouvrit la marche et les mena au sein d'étroites anfractuosités leur permettant par des chemins détournés de s'élever le long des falaises.


- Comment connais-tu le chemin, Subüre ? demanda Nejma.
- Naos nous l'a enseigné, répondit le cheval. Comme il a ouvert nos yeux pour que nous ne voyions pas la brume et qu'à travers nous elle ne vous gêne pas non plus.


A mesure qu'ils gagnaient de l'altitude ils apercevaient par moment les combats de la plaine où le Dragon survolait les armées ennemies déstabilisées face à cette surprise de taille. Les magiciens concentraient leurs sorts sur lui et le Cauchemar des Dieux ne cherchait pas même à éviter ces sortilèges inefficaces contre un animal de magie pure. Linaëlle arrivait à plein galop au bas de la plaine, suivie de Tirst et des quatre-vingt hommes de l'unité des Dunes d'Orient.


Araknor et Nejma empruntèrent la dernière caverne avant de déboucher au sommet des falaises, au pied de la Bibliothèque, d'où commençait un plateau infini, gris et sans vie. L'édifice en imposait tant par sa taille que par l'architecture détaillée des murs et des tours. De fines gravures ornaient chacune de ces structures et représentaient des motifs ou des scènes incompréhensibles. Les hautes portes ouvertes semblaient ne jamais avoir été fermées. Maëva se trouvait là, sans sa cavalière. Araknor et Nejma laissèrent leur monture et pénétrèrent avec appréhension au sein de l'ancienne demeure du Dieu du Savoir.


Dans des braseros ci et là brûlaient un feu calme et faible éclairant une bonne partie de la pièce, mais le plafond s'élevait trop haut pour que la lumière ne parvienne jusqu'à lui. Des étagères vides s'élevaient jusque dans l'obscurité, recueillant il fut un temps les ouvrages des Dieux et les diverses connaissances accumulées et transcrites par Naos. Plusieurs balcons sillonnaient les étagères, accessibles par de larges escaliers en colimaçon. Tout ici, à l'extérieur comme à l'intérieur, avait été bâti avec les roches du continent qui eurent donné à cet édifice une allure froide et austère si de nombreuses tapisseries divines ne venaient couvrir les murs et certaines parties du sol. L'immensité et le vide de la salle faisaient résonner les pas du rôdeur et du moine, constituant les seuls sons audibles. Ils visitaient en silence, découvrant divans et tables abandonnés depuis longtemps. Malgré l'ancienneté des structures, tout se trouvait en parfait état, comme si les créations des Dieux ne pouvaient s'altérer. De lourds rideaux séparaient les différentes parties de la pièce. Au Déinité, cet endroit reçut nombre de Dieux et fut sans aucun doute le lieu de longues conversations. Araknor se demandait de quoi parlaient les déités lorsqu'ils partageaient leur temps, et s'interrogeait plus fortement encore sur le contenu des livres disparus.


Ils laissèrent de côté l'escalier central qui menait manifestement au premier étage afin de pousser plus loin leur observation, ce qui les amena au niveau des tours dont l'entrée semblait condamnée par de hautes portes en bois sans serrure. Au-dessus de chacune des portes figurait un symbole différent qu'Araknor et Nejma identifièrent comme celles du Feu, de l'Eau, de la Terre et de l'Air.


- Ces tours sont attribuées aux éléments, commenta Nejma. Il est inutile de pousser plus avant nos recherches, concentrons-nous sur Syä. Il faut la retrouver au plus vite.
- Ce qu'elle peut découvrir ici m'inquiète, ajouta Araknor. Elle ne paraît plus être la même depuis quelques temps ; sa colère envers Naos lui-même en est la preuve. L'écaille de sa main a cessé de produire de la fumée dès que nous nous sommes éloignés du Dragon, elle est donc liée à lui d'une manière ou d'une autre. Même si je l'aime comme une amie, comme une sœur de combat, il est certains moments où elle m'effraie.
- Moi aussi Araknor, mais n'oublions pas d'essayer de l'aider avant de la juger. En avant mon ami, au moins sommes-nous encore tous les deux pour faire face au danger. Et Linaëlle et Tirst ne devraient pas tarder.


Le premier étage ressemblait à s'y méprendre au rez-de-chaussée. Ici, les symboles des tours moins compréhensibles de prime abord furent identifiés comme les représentations du Bien, du Mal, du Chaos et de la Loi. Alors qu'ils s'apprêtaient à poursuivre leur route vers le deuxième étage, ils découvrirent derrière un rideau un spectacle qui les laissa muets de stupéfaction. Devant eux, une bulle hémisphérique transparente, large et haute, emprisonnait plusieurs centaines d'elfes de Léan, d'hommes du Levant, de gnomes de Hèze et surtout, tous les halfelins d'Ourgast. Face à Nejma apparut Borion qui reconnut l'halfelin et tapait sur la bulle avec des yeux implorant de l'aide. Aucun son ne franchissait la barrière et les prisonniers criaient en vain des messages inaudibles. Pris d'un mélange de colère et de satisfaction à voir ses amis encore vivants, Nejma s'évertua à détruire la bulle mais ses poings s'y enfonçaient mollement avant d'être projetés en arrière. Araknor dégaina son épée et tentait de trancher cette prison maléfique mais sa lame ne perçait rien, n'entaillait aucunement la surface molle de l'hémisphère. Le rôdeur s'apprêtait à abandonner lorsque de la foule se dégagea un visage qu'il connaissait bien, celui de Lia, sa mère. Avec acharnement Nejma et Araknor frappaient inutilement le champ de force. Ils rageaient et regardaient autour d'eux s'il se trouvait un objet d'une quelconque utilité, un levier dissimulé, une pierre branlante permettant l'ouverture de la prison ; aucun objet de la sorte ne se présentait à eux.


C'est alors que des pas se firent entendre derrière eux. Araknor et Nejma, immobiles et silencieux, virent apparaître quelques instants plus tard une femme aux traits familiers, Linaëlle. Découvrant les prisonniers parmi lesquels s'affolaient les gnomes, elle tenta à la surprise de ses compagnons de lancer divers sortilèges afin de dissiper la magie retenant son peuple et ceux de ses amis, cependant sa magie s'épuisait vainement contre un sort lancé par les enfants des Dieux.


- Ravi de constater que tu incantes de nouveau, dit Araknor. Où sont Tirst et ses hommes ?
- Ils n'ont pas pu me suivre à l'intérieur de la Bibliothèque. Un champ de force les empêche de pénétrer au sein de l'édifice. J'en déduis que seuls ceux ayant été bénis par les Dieux peuvent pénétrer un tel lieu saint. Je comprends maintenant pourquoi nous sommes les seuls à qui cette mission pouvait être confiée : Alya nous a bénis au Mont Solitaire ; elle savait déjà que notre chemin nous mènerait en ces lieux.
- Nous revoilà donc seuls, dit Nejma.
- Oui, Tirst et l'unité des Dunes d'Orient sont repartis pour la plaine. Ils ont l'avantage de prendre les ennemis à revers et de les surprendre. Ne nous inquiétons pas pour eux, avançons vers la libération de nos amis, je suis déjà bien soulagée de les voir en vie.
- Et nous donc, s'exclama Araknor. Mais je ne comprends pas pourquoi Rigel et Heka s'encombrent de ces prisonniers.
- La solution à ce problème ne se trouve pas ici selon toute vraisemblance, déclara le moine. Continuons notre route, je m'inquiète pour Syä.


Laissant leurs proches, tous trois se dirigèrent vers le deuxième étage. Au décor habituel s'ajoutaient plusieurs chevalets, des tables basses et quelques ustensiles artistiques. Cette pièce ressemblait plus à un lieu de création et d'étude qu'à un endroit de retrouvailles comme précédemment. L'air plus frais laissait deviner qu'ils gagnaient considérablement en altitude à chaque étage franchi.


Linaëlle, bercée depuis toujours dans l'apprentissage des symboles ésotériques, reconnut l'ornement de la première tour, emblème de la Vie. En poursuivant leur marche ils croisèrent la tour dédiée à la Mort, celle dédiée au Néant, puis stoppèrent en apercevant la dernière tour aux portes entre-ouvertes. Dans l'entrebâillement, une jeune femme agenouillée, les mains au sol, le visage caché par ses cheveux, pleurait toutes les larmes de son corps. Beauté sauvage et mystérieuse, Syä demeurait immobile, un sceptre garni d'une sphère d'air lumineuse à ses côtés. " Syä ! " cria Nejma en courant vers l'elfe. Sans se retourner, Syä généra un champ de force stoppant net le moine dans sa course. Il ne pouvait plus approcher, ni Araknor et Linaëlle qui avaient rejoint leur ami.


- Syä, que t'arrive-t-il ? continua Nejma. Laisse-nous approcher.
- Partez, dit Syä au milieu de ses larmes.
- Mais voyons…
- Partez ! hurla-t-elle d'un ton péremptoire. Je me trouvais à Arkab dans l'unique but de croiser votre route et de vous arracher la cordiérite des mains afin d'ouvrir l'Arche. Vous avez eu la malchance de me trouver, mais mon amnésie constitua votre salut. Maintenant, ne m'obligez pas à vous tuer, partez.


Ses propos étaient sincères et la mort dans l'âme, ils surent qu'elle accomplirait ce dont elle les mettait en garde s'ils ne quittaient pas cette pièce rapidement. Avant de partir, Linaëlle observa le symbole de la tour mais ne put l'identifier. Ils se forcèrent à ne plus prononcer un mot et se dirigèrent vers les marches menant au niveau supérieur.


A la suite d'une longue ascension, Araknor, Linaëlle et Nejma parvinrent dans la salle cernée de vitraux. A n'en pas douter il s'agissait de l'ancienne habitation de Naos. Des dizaines de livres vierges s'y trouvaient entreposés, accompagnés de parchemins transcrits dans un langage inconnu. Lustres et chandeliers apparaissaient ci et là, ainsi que de nombreux braseros libérant comme aux niveaux inférieurs des flammes colorées et vacillantes. Leurs yeux parcouraient un à un les nombreux ustensiles divins, pourtant tous n'avaient dans le regard que Syä en pleurs les menaçant de mort. La tristesse et l'anxiété les laissaient imaginer qu'ils venaient de perdre une amie, et cette peur s'ajoutait à la frayeur engendrée par ce qui les attendait. L'escalier du fond de la chambre aboutissait très certainement à la terrasse où Dieux et demi-Dieux se livraient un combat à mort. Les explosions de ce combat s'entendaient clairement désormais, ainsi que les chants d'Alya accompagnés de sa harpe divine.


- Je ne peux pas laisser Syä ainsi ! s'exclama Araknor, prêt à rebrousser chemin.
- Reste là ! intervint Linaëlle qui saisit le bras du rôdeur. Tu l'as entendue comme nous, nous ne sommes plus les bienvenus à ses côtés. Cela m'arrache le cœur à moi aussi, j'ignore ce qui a pu l'affliger de la sorte, néanmoins ce n'est plus à nous d'interférer avec sa douleur. Nous avons une mission, au nom d'Erakis. Une fois notre monde épargné de la folie des Dieux, nous nous occuperons de Syä, je te le promets.


Parlant à elle-même, elle ajouta :


- J'aimerais savoir ce que le sceptre d'Ohköd faisait aux côtés de Syä.
- Ohköd, l'ancien Dieu de l'Equilibre ? demanda Araknor.
- Oui. Il a quitté Erakis lui aussi, comment Syä peut-elle détenir un tel artefact ? Qu'en penses-tu Nejma ?
- Nous sommes observés, répondit l'halfelin calmement. Depuis quelques minutes je sens une présence, et ce n'est pas Syä. Je connais cette aura mais ne parviens pas encore à la définir. Quelqu'un nous épie.
- De mieux en mieux, dit Araknor. C'est étonnant que je n'aie rien entendu.
- Il ou elle ne fait pas de bruit. Je devine sa présence par un affolement de mon esprit. Je ne me l'explique pas moi-même, pourtant je suis sûr de ne pas me tromper.
- Bien, conclut le rôdeur. Alors n'attendons pas qu'il se manifeste et poursuivons notre route avant que ce ne soit toute une armée qui nous observe avant de se ruer sur nous.


Gravissant les dernières marches, ils débouchèrent sur la terrasse. Sans lien télépathique, la brume dense et opaque leur voilait de nouveau les alentours. Devant eux pourtant se dressait bien visible une arche de pierre dont le sommet se perdait dans le brouillard. Une inscription y figurait, dans la même langue inconnue que celle ornant les sculptures de la Bibliothèque. Rien ne se percevait derrière les arcades imposantes, pourtant ils se trouvaient bien aux pieds de l'Arche des Esprits Divins, relais entre Erakis et le Cimetière des Esprits.


La terrasse s'étendait sur une vaste surface, et ce n'est qu'aux couleurs des sorts et aux détonations des attaques qu'ils purent localiser le combat. Rigel et Heka se trouvaient face à Alya qui, les yeux fermés, parcouraient les cordes de sa harpe avec une rapidité fulgurante. Les demi-Dieux lançaient sans interruption des attaques magiques, des boules de feu à répétition ou des hordes de créatures, néanmoins la Déesse de la Musique trouvait chaque fois les notes correspondantes, repoussant ou détruisant bêtes et énergies destructives. L'intensité de l'agression empêchait Alya d'attaquer, la défense occupant tout son temps et sa concentration. Depuis de nombreuses heures le combat ressemblait à cela, la Déesse résistant sans faille à la magie incessante des demi-Dieux. Parfois les souffles des sortilèges parvenaient jusqu'à Linaëlle, Araknor et Nejma et manquaient de les entraîner hors de la terrasse en une chute mortelle. Des miasmes empoisonnés se répandaient autour des combattants. Linaëlle lança divers enchantements afin de les protéger des effets diffus de la lutte.


" C'est à nous d'intervenir " dit Nejma, mais leur arrivée n'était pas passée inaperçue et le Maître de Magie leur parla sans cesser le combat :


- Ecoutez-moi, je devine pourquoi vous êtes là, mais vous faites erreur. Aidez-nous et vos peuples seront libérés.
- Mensonges et illusions sont donc tes armes Rigel, rétorqua la Déesse, tu n'es pas digne de ta lignée.


Sans répondre à Alya, Rigel continua :


- Je n'ai pas le temps de vous expliquer pourquoi Naos accorda la magie aux hommes, constituant la première menace envers les Dieux, pourquoi il engendra Centre et les conflits meurtriers qui en découlèrent, mais ces actes sont irréfutables. Ose dire que je mens, Alya.
- Tu ne mens pas, néanmoins le silence t'honorerait plus que ces tentatives désespérées de t'accorder le soutien de ceux que tu condamnes. Vos crimes trahissent les ambitions divines, la mort est votre lumière.
- Naos fut le premier à avoir les mains couvertes du sang des hommes, et aujourd'hui encore cela continue par sa faute. Si nous disparaissons, Alya et Naos seront les seuls Dieux présents sur Erakis, ils gouverneront comme bon leur semble, vous ne serez plus que les pantins de leurs désirs et ne pourrez plus rien pour les déloger de leur trône.
- Heka, toi dont la sincérité n'a jamais été entachée d'hypocrisie, es-tu fière de ton frère ?
- Assez parlé ! conclut Rigel.


D'un geste vif, le Maître de Magie envoya à Linaëlle la cordiérite, pierre qu'ils donnèrent eux-mêmes à Rigel et dont ils connaissaient maintenant l'utilisation. L'ajuster sur la gravure de l'Arche présentant le visage de la Lune Vierge donnerait accès au Cimetière des Esprits.


- Hèze attend ton retour, Linaëlle, aide-nous à la libérer et à sauver les prisonniers d'Erakis.
- Ils sont morts ! objecta Alya. Ceux que vous avez vus dans la Bibliothèque ne sont qu'une illusion. Ils se servent des faiblesses de vos sentiments.
- Morts… chuchota Nejma. Borion… les Halfelins… non, je les ai vus pourtant, j'ai senti leur détresse…


Araknor, Linaëlle et Nejma ne savaient plus quoi penser. La confiance de Rigel qui leur rétribuait la cordiérite s'ajoutait aux doutes qu'ils avaient parfois nourris envers Naos et Alya. Et Syä, en qui ils croyaient malgré tout, était actuellement bouleversée d'une découverte que Naos et Alya n'avaient pas voulu lui révéler. L'incertitude les paralysait et la main de Linaëlle tenant la cordiérite tremblait en réalisant le pouvoir qu'elle contenait. La situation serait restée ainsi bloquée si Araknor n'avait arraché la cordiérite des mains de Linaëlle en déclarant :


- Nous n'avons pas le droit de douter, plus maintenant. Rappelez-vous la plaine, nos amis sont transpercés des armes de nos ennemis. Si nous ne faisons rien il sera trop tard et nous n'aurons plus que nos yeux pour pleurer. Ma mère aussi est enfermée, mais si je dois choisir entre sa mort dès à présent ou sa disparition plus tard avec tous les Erakiens, mon choix est fait, même s'il m'en coûte.
- Comment peux-tu dire cela Araknor ? dit Linaëlle.
- Bon sang, pour une fois que c'est moi qui suis raisonnable, croyez-moi ! N'oubliez pas Sharkan, Saskia, et tous ceux que nous avons laissés derrière nous. Rigel tente de nous duper une fois de plus comme il a dupé chacun de nos peuples depuis le début. Je vais donner cette pierre à Alya et attaquer les demi-Dieux.


A peine eut-il finit son discours qu'il s'élança vers le combat, brandissant la cordiérite, prêt à l'envoyer à la Déesse de la Musique. Mais à cet instant, Rigel se téléporta face à lui et lui barra la route. Le Maître de Magie plongea son regard dans celui du rôdeur qui fut instantanément paralysé. Rigel lui arracha la cordiérite des mains en lui soufflant : " Tu le payeras de ta vie. " Alors que Rigel, ayant paralysé à leur tour Nejma et Linaëlle, se dirigeait avec hâte vers l'Arche, la Déesse de la Musique pouvait maintenant joindre l'attaque à la défense et Heka recevait de plein fouet les flèches enflammées et les nuées de météores qu'Alya engendrait grâce à sa harpe. Les blessures infligées par un Dieu ne se régénérant pas, les plaies d'Heka seraient définitives, c'est pourquoi elle et son frère alliaient leurs forces depuis le début sans pouvoir ouvrir l'Arche. Lorsque Rigel plaça la cordiérite, un vent puissant vint balayer la terrasse avant que l'air ne se mette à frémir entre les montants de l'Arche, y créant une déformation de l'espace permettant l'entrée dans le Cimetière.


Proche de la mort, Heka dont l'armure était réduite en poussières se précipita vers son frère et disparut à son tour derrière les ondulations hors espace de l'Arche des Esprits Divins. Alya saisit sa harpe et courut vers l'Arche afin de terminer le combat au sein même du Cimetière des Esprits, mais alors qu'elle atteignait le passage, une forme sombre et malsaine fit son apparition, jusqu'alors cachée derrière les montants de l'Arche. Cette forme hideuse se reconnaissait sans hésitation, et Nejma, Linaëlle et Araknor eurent à peine le temps de fermer les yeux que courbé sur lui-même apparut Zosma. En un éclair il se rua sur Alya, qui surprise de le voir ainsi apparaître ne put jouer de sa harpe avant que le Dieu de la Folie ne se jette dans les limbes de son esprit, précipitant Alya dans une crise de démence où elle hurlait de douleur et d'effroi. Elle saisit sa harpe tombée à ses côtés, luttant pour ne pas perdre toute sa raison, mais Zosma l'envahissait inéluctablement. Alya titubait, commençait à jouer des accords faux et désordonnés, et ses mouvements chaotiques la firent s'approcher du vide où elle finit par tomber au milieu de ses cris abominables. Un autre hurlement se fit entendre, un cri de colère et de haine, celui de Naos qui eut instantanément conscience de ce qui venait de se dérouler sous les yeux hébétés d'Araknor et ses amis.


- Pas de temps à perdre, s'affola le rôdeur. Il faut suivre Rigel et Heka.
- Araknor, rétorqua la prêtresse, ce sont des demi-Dieux, que pouvons-nous contre eux ?
- Il a raison, intervint Nejma. Nous y laisserons la vie de toute façon, alors autant tenter une dernière action pour sauver notre monde, aussi folle soit cette décision.


Ils approchèrent de l'Arche, et alors qu'ils s'apprêtaient à la franchir, Nejma sentit de nouveau la présence de l'inconnu, qui cette fois se manifesta : " Pas si vite " dit une voix grave que Nejma reconnut dans l'instant. Derrière eux se tenait un homme majestueux, au charisme intimidant et au regard déterminé. " Näam… " balbutia Nejma.


- Näam ! s'exclama Araknor. Quelle bonne surprise, votre retour est...
- Ne l'approche pas, ordonna l'halfelin. Je sais maintenant pourquoi je n'ai pas immédiatement identifié son aura. Linaëlle et Araknor, poursuivez votre route jusqu'au Cimetière des Esprits, je dois affronter Näam seul.
- L'affronter ? répéta le rôdeur, affolé.
- Le moine que nous avons devant nous n'est plus celui que nous connaissions. C'est un mort-vivant qui nous fait face.


Araknor resta stupéfait. Il n'aurait pas bougé si Linaëlle, après un dernier regard affectueux à Nejma, n'avait prit sa main et ne l'avait entraîné au sein des vibrations de l'Arche.




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