Par les Airs



Nejma se réveilla dans une pièce faiblement éclairée. Sharkan, invisible sous son armure démoniaque, gisait non loin du moine. Araknor, dans un coin, se tordait d'une douleur plus intense que celle provoquée par son épée. La tête dans les mains, il tournait et se retournait, comme souffrant de toutes les parties de son corps. Nejma ne pouvait bouger. Il aperçut un bodak sortir de l'ombre, tenant Syä inconsciente sur son épaule. Cette créature mort-vivante ressemblait à un homme mais sa peau dévêtue, d'un gris profond, était parfaitement imberbe. Son visage extrêmement fin et long ne rappelait en rien celui d'un humain car ses traits déformés par une expression d'horreur manifestaient une démence continuelle. Ses yeux blancs ne reflétaient aucune raison et inspiraient la terreur.


Il approcha d'un autel où il déposa la magicienne. Derrière l'autel se dressait une statue, identique à celle du temple de la Lune : Heka déversant de ses mains de la boue et du sang. Le bodak saisit une des nombreuses fioles posées vers la statue afin de l'emplir de boue. Il ouvrit alors la bouche de Syä et s'apprêtait à y verser le liquide. Nejma aurait voulu intervenir, cependant il était toujours paralysé. Le bodak versa la boue dans la bouche de Syä et celle-ci se mit à frissonner immédiatement, avant de trembler plus intensément en geignant. Il déposa la magicienne vers Araknor dont la douleur semblait se dissiper quelque peu, puis se dirigea vers Nejma et le saisit pour le transporter jusqu'à l'autel. Le moine était effrayé. Une nouvelle fiole de boue fut remplie et versée dans la bouche de l'halfelin qui fut prit à son tour de tressautements avant d'être placé avec Syä et Araknor.


Le bodak partit, et après quelques instants d'attente Syä se leva sans douleur et dit aux autres : " Profitons-en, partons ! " Mais personne ne répondit. Ils avaient tous encore très mal et bien qu'Araknor ne saigne plus, il s'écoulait de son cou un filet de liquide noirâtre de plus en plus fin. Syä comprit qu'ils étaient paralysés, et en vérifiant que personne ne venait, elle leur dit : " Je vais dissiper la magie qui vous retient, suivez-moi ensuite, il faut fuir au plus vite. " Elle se concentra, les yeux fermés, et prononça une formule qui n'eût pas d'effet visible mais qui permit à ses trois compagnons de se mouvoir de nouveau selon leur volonté. Ils se levèrent avec beaucoup de difficulté. Sharkan titubait sous le poids de son armure, Nejma et Araknor devenaient de plus en plus pâles.


- Que... que contenaient ces fioles ? bégaya Nejma.
- Je l'ignore, répondit Syä. Prenons-en plusieurs de chaque, nous aviserons ensuite.
- La statue d'Heka ! s'exclama Araknor.
- Je sais qui ils sont, dit la magicienne. Je sais qui sont Rigel et Heka. Nous en parlerons une fois hors de danger.


Alors que Syä remplissait plusieurs fioles de boue et de sang, le bodak revint, et découvrant ses victimes debout, il s'apprêtait à crier mais Syä disposa ses mains en cône, libérant une aura glaciale venant frapper le bodak de plein fouet. Sharkan sauta sur lui et plongea ses griffes dans le corps du mort-vivant, lui déchirant le ventre et le visage. Nejma se retourna tant le spectacle était abominable, et Araknor eut un frisson de frayeur lorsque Sharkan se retourna vers eux. Le général se contenta de dire " Allons-y ", et ils se dirigèrent vers l'unique couloir qui débouchait sur l'extérieur.


Syä passa discrètement la tête dehors pour observer. Ils se trouvaient au sommet d'une pyramide basse dont les côtés étaient creusés en escaliers. Les nuages noirs fermaient le ciel à tel point qu'on ne pouvait savoir s'il faisait jour ou nuit. Une brume parcourait les alentours en différentes vapeurs que la luminosité rendait vertes ou brunes. Les miasmes qu'elle véhiculait envahissaient les poumons et donnaient la nausée, car il s'y reconnaissait trop bien l'odeur de la mort. De nombreuses ruines s'étalaient alentours, parcourues par des ombres lentes marchant sans but apparent. Loin sur la droite, à l'orée d'une forêt dense se perdant dans les brumes nauséabondes, d'innombrables formes sombres se tenaient regroupées et ordonnées. On y distinguait toute sorte de silhouettes, autant humanoïdes qu'animales, comprenant des hommes, des goules, des momies, des zombies, des gobelours et de nombreuses ombres des roches. Ils formaient une armée massive dont seule une partie apparaissait. Devant les troupes, un humain isolé fixait la forêt comme en attente d'un signal. Bien qu'il ne l'aperçoive que de loin, Araknor reconnut la cape au dégradé noir et blanc déjà remarquée sur le Plateau du Levant, désignant sans doute possible l'un des bras droits d'Heka.


Certaines créatures, trois fois plus hautes que les autres, parcouraient et surveillaient les rangs. Elles semblaient constituées d'obscurité même, malgré une aura claire et bleutée irradiant de leur corps. Leurs bras tombaient jusqu'à leurs genoux et leur tête aux traits imperceptibles derrière cette noirceur absolue ne laissait deviner que de larges yeux bleus..


- Des Ténébreux ! dit Syä. Mieux vaut les éviter, partons vers la gauche, nous prendrons moins de risque.
- Mais il y en a aussi dans cette direction, souffla Araknor avec peine tant son malaise l'envahissait toujours.
- C'est là où tu peux intervenir, Sharkan. Sharkan ?


Il était debout mais ne répondait pas. Il tenait à peine sur ses jambes et peinait à ne pas se laisser envahir de somnolence. Syä le secoua, un peu nerveuse d'approcher de si près cette armure dangereuse, et le fit revenir à lui. " Sharkan, réveille-toi ! Tu es le seul qui ressemble à un mort-vivant. Tu dois nous guider, nous ferons comme si nous étions tes prisonniers. Ce n'est peut-être pas le meilleur plan mais c'est le seul qui me vienne à l'esprit. Si vous avez des suggestions… "


Encore une fois personne ne répondit. Ils poussaient par intermittence d'inquiétants gémissements et suivaient sans parler. Sharkan passa devant eux et fit signe de le suivre. Syä, Araknor et Nejma lui emboîtèrent le pas, tête basse. Ils descendirent les marches de la pyramide jusqu'au sol jonché de carcasses d'animaux dévorés sur place. Du sang séché parsemait les rochers où plusieurs vautours ramassaient les rares restes. Ils marchaient droit devant eux, croisant des groupes de goules qui ne leur prêtèrent aucune attention. Après quelques minutes de marche, ils aperçurent l'orée d'une forêt en tout point similaire à celle devant laquelle l'armée était rassemblée. En traversant les ruines, ils ne reconnurent rien des anciens bâtiments détruits depuis trop longtemps et colonisés par la végétation. Seules des mousses pourpres et des fougères nauséabondes se développaient et recouvraient les pierres millénaires.


Approchant de la forêt où ils seraient probablement à l'abri, une voix sépulcrale brisa leur élan. " Halte ! Il est interdit d'aller dans les bois, où allez-vous ? " Un Ténébreux les rattrapait à grandes enjambées. " Retournez dans vos rangs, Tréömhyr-Ankha veut toutes ses unités en ordre. " Il passait lentement à côté de chacun des compagnons, répandant son aura glaciale autour d'eux.


Sharkan, conscient que seules la loi du plus fort et l'intimidation régnaient en ces lieux, commença d'une voix sûre : " Je ne suis pas ton larbin, Ténébreux. Rigel lui-même m'a offert cette armure et confié ces prisonniers, je vous rejoindrai quand j'en aurai fini avec eux. Maintenant, disparais avant que je ne perde patience. "


Le Ténébreux se retourna pour partir, convaincu par l'armure impressionnante de Sharkan, mais frôlant Syä, il comprit la supercherie et hurla : " Il y a du sang dans tes veines ! Traîtresse ! Meurs, chienne ! " Lorsque le Ténébreux tenta de saisir Syä, elle se projeta en arrière et incanta avant sa chute. Une lueur apparut et se transforma en véritable lumière éblouissante. Le Ténébreux grogna de douleur, engendrant une vive excitation autour de lui. De nombreux hurlements témoignaient de l'arrivée d'une cohorte de créatures. " Courez ! " cria Araknor, et tous se précipitèrent vers la forêt. La lumière magique dissipée, le Ténébreux se lança à la poursuite du groupe, suivi de dizaines de momies et de blèmes. Mais le général, suivi du demi-elfe, de l'elfe et de l'halfelin dépassèrent les premiers arbres et s'enfoncèrent sans attendre au sein de la forêt. Le Ténébreux stoppa à regret sa course aux limites des ruines, imité par ses sbires.


Les quatre amis couraient toujours, sans s'arrêter malgré leur fatigue et leurs membres engourdis. Ils se dirigeaient droit devant eux jusqu'au sommet d'une colline rocailleuse où la brume était moins dense, et où ils aperçurent au loin des rayons solaires donnant un éclat blanc à la forêt enneigée, signifiant la fin de la nuée oppressante. Ils s'arrêtèrent un instant et la bonne visibilité que la colline accordait leur permit de constater qu'ils n'étaient plus suivis. Le tumulte des ruines s'estompait peu à peu. Malgré l'obscurité, un paysage superbe se devinait. De larges et basses combes s'étendaient sous leurs yeux, entièrement recouvertes d'arbres. La fin des nuages immobiles se trouvait à plusieurs heures de marche, pourtant ils décidèrent de s'y rendre au plus vite, les morts-vivants craignant la lumière du jour.


- Syä, demanda Nejma, as-tu donc recouvré la mémoire pour te rappeler tes pouvoirs magiques avec tant de précision ? Sur trois sorts tu ne t'es pas trompée une fois.
- Non, Nejma, mais lorsque j'ai été transformée en chat par Heka, j'ai réalisé, un peu tard, que je pouvais dissiper ce sort. Cela a fait resurgir à ma mémoire nombre de sortilèges en les déduisant de la manière de les contrer.
- Et Rigel et Heka, qui sont-ils ? interrogea Araknor qui avait oublié sa colère envers l'elfe.
- Plus tard Araknor, parlons-en à tête reposée si tu veux bien. La proximité des ruines n'est pas des plus propices aux longues conversations.


Ils en convinrent et s'élancèrent de nouveau dans la forêt inconnue. Elle se composait principalement de feuillus dont les feuilles bigarrées tombaient avec légèreté au sol. L'hiver semblait plus précoce ici et déjà aux couleurs automnales se joignait une fraîcheur sèche et vivifiante. Pendant leur course d'une combe à l'autre, Araknor, Nejma et Sharkan se sentaient moins mal corporellement bien que leur esprit soit toujours dans un état de flou malsain. Ils ressentaient moins le froid aussi, bien que celui-ci s'intensifie sensiblement.


Ils entendaient régulièrement des bruissements dans les fourrés environnants. Parfois ils croyaient deviner des formes animales, mais malgré l'amélioration de la vue de chacun, sauf celle de Syä, les créatures se déplaçaient trop rapidement pour être vraiment distinguables. " Nous sommes cernés ", dit Sharkan dans un râle. Atteignant la lumière directe du soleil, Araknor et Nejma s'arrêtèrent et gémirent de douleur. " Pas par-là ! " dirent-ils en cœur. Syä soupira : " C'est bien ce que je craignais… "


Elle n'eut pas le temps de développer sa pensée car un sifflement aiguë se fit entendre. Dès cet instant les bosquets autour d'eux se mirent à vibrer et toutes sortes de bêtes en sortirent. Parmi elles se trouvaient des ankhegs aux mandibules aussi larges que tranchantes, des charognards rampants, une meute de worgs et quelques ettercaps. Leurs yeux exprimaient une faim non assouvie et une agressivité non contenue. " Dans les arbres, vite ! " lança Araknor, et alors que les monstres se ruaient sur eux, Nejma fit quelques acrobaties et se retrouva sur un haut chêne. Syä et Araknor n'eurent aucun problème d'ascension grâce à l'agilité reconnue des Elfes, mais Sharkan se trouvait en difficulté car son armure gênait ses mouvements. Araknor sauta à terre et eut à peine le temps de hisser Sharkan avant d'avoir les premiers ennemis sur lui. Dégainant Sybalure en poussant un cri guerrier, il se jeta au combat.


L'Âme du Désert traversait les corps et les carapaces avec une facilité déconcertante. Lors d'un coup dirigé vers un loup, l'animal mourut alors qu'il fut uniquement éraflé, révélant la magie de Sybalure, épée vorpale. Nejma ne pouvait que regarder, impuissant, pendant que Syä lançait des sorts afin d'éloigner certaines bêtes du rôdeur. A la première occasion, Araknor sauta en l'air et parvint à attraper une branche du saule dans lequel il se hissa. Les créatures tournaient autour des arbres, guettant leur proie mais ne pouvant les attaquer tant qu'ils restaient perchés. Après un temps de soulagement et d'essoufflement, Araknor déclara :


- On dirait que mes capacités de combat s'améliorent, et cela ne vient pas seulement de la magie de Sybalure.
- Je le ressens également, dit le moine depuis son chêne.
- De même pour moi, intervint Sharkan.
- C'est normal, commença Syä tristement. J'ai compris ce qui s'est passé dans les ruines.


Elle soupira, prise d'un air désolé. Elle regarda un instant les bêtes sous les arbres dont certaines se battaient entre elles, puis continua, un nœud dans la gorge : " Vous vous changez progressivement en mort-vivants. " Nejma manqua de peu de chuter tant sa surprise fut grande.


- La boue qu'ils nous ont fait boire permet cette transformation, expliqua Syä. Vos facultés se développent car votre esprit se focalise petit à petit sur le combat, aussi bien l'attaque que la défense. Vous ne vivrez bientôt que selon la loi du plus fort, perdant votre libre arbitre, oubliant la réflexion et la justice. C'est aussi pourquoi vous commencez à craindre la lumière du jour, sauf Sharkan que son armure protège.
- Non, je ne peux pas te croire…, se désespéra Araknor, bien qu'il sente en lui que Syä ne mentait pas.
- Tu as aussi bu de cette boue, Syä, intervint Nejma, comment se fait-il que tu n'en subisses apparemment pas les effets ?
- Je l'ignore, mais cela nous a permis de fuir. Nous aurions certainement dû être paralysés jusqu'à ce que la transformation soit effectuée, justifiant ainsi qu'aucun mort-vivant n'était sur ses gardes.
- A propos de gardes, réfléchissait tout haut Sharkan, je commence à comprendre quelque chose. Avez-vous observé les boucliers des hommes des ruines ? De vieux boucliers d'Ystria, usés par l'âge. Nous sommes probablement sortis des ruines maudites d'Eclaircie au centre de Léole. Et ces guerriers sont ceux envoyés par Ystria après la décision du Conseil d'Erakis. Pire que tués, ils furent changés en mort-vivants… Ces combattants ont près de deux cent ans.
- S'ils réunissent ainsi depuis des siècles les hommes et animaux qui s'aventurent aux ruines ou y sont envoyés comme ce fut notre cas, leur armée doit être véritablement impressionnante.
- Oui, se rembrunit Araknor, et chaque instant qui passe nous rapproche d'eux. Nous serons bientôt des leurs. Je me demandais pourquoi je n'avais pas succombé à ma blessure dans la gorge ; je réalise que c'est parce que je suis déjà mort…


Coupant leur conversation, une pluie de flèches s'abattit soudain sur les prédateurs. Le sifflement des projectiles ne s'interrompait pas, provenant de toutes les directions. Les corps tombaient et peu parvenaient à fuir sans blessure. En un rien de temps, les dernières plaintes des bêtes blessées s'effaçaient derrière le bruit du vent. Sans attendre, plusieurs elfes bondirent de ramure en ramure et se retrouvèrent sur des arbres proches. Sharkan, Araknor et Nejma avaient chacun plusieurs flèches pointées vers eux. Un grand elfe particulièrement fin glissa le long d'un tronc et arriva sur une branche épaisse qui pointait en direction de Syä. Il s'y avança, et son poids semblait négligeable car bien que la branche s'affine à mesure, elle ne ploya pas. De longues oreilles perçaient ses cheveux blonds regroupés en tresse ci et là. Il arborait un sourire amical mêlé de beaucoup de curiosité. Face à Syä assise sur sa branche, il fit une courte révérence et se présenta :


- Bien le bonjour, je m'appelle Dréän, Maître chasseur, et voilà Méarten, druide, suivi de nos compagnons : Fyñia, Upeäle, Lymanion, Vofiolän, Dyasté et Tralysias. Avec le boucan que vous avez provoqué, on vous entend à des lieues ! Vous semblez égarée, mais rassurez-vous, vous ne craignez plus rien. De quel coin d'Artésia êtes-vous ?
- Artésia ? répéta Syä, perplexe.
- N'êtes vous pas des Elfes de Léan ? demanda Araknor.


Surpris de l'entendre prendre la parole, Dréän interrogea Syä : " Ces revenants sont avec vous ? " Ils avaient en effet l'air plus morts que vifs et on les confondait déjà facilement avec des morts-vivants à voir la blancheur de leur peau et l'armure de Sharkan.


- Je ne suis pas un revenant ! objecta Araknor, je suis un demi-elfe !
- Oui, ce sont mes amis, répondit Syä. La situation est compliquée…
- Bien, alors pour vous répondre, nous sommes assurément des Elfes, mais Léan est un nom inconnu ici. Nous sommes au royaume d'Artésia, et si vous ne venez pas de ces forêts, je me demande d'où vous êtes. dit-il en gardant son ton enjoué.
- Nous venons des ruines occupées par des créatures des ténèbres, et auparavant, nous venions d'Edara, un autre continent au-delà de la mer.
- Vous venez des ruines ? Un autre continent ! s'exclama Dréän. Se pourrait-il… ? Il réfléchit un instant puis continua :
- Que diriez-vous de venir fêter cette joyeuse rencontre dans notre village ? Vous avez de nombreuses choses à nous conter !
- Nous apprécions l'invitation, répondit Nejma, hélas le temps nous est compté. Le Maître de Magie est un traître et nous avons grand besoin de soins. Serait-il possible de rencontrer votre roi au plus vite ?
- Le Maître de Magie ? J'ignore qui il est. Quoiqu'il en soit, notre roi est une reine, Edréane, et nous sommes à plus d'une journée de voyage de son village. Comme la nuit tombe, nous ne pourrons partir que demain, mais à la première heure nous serons en route, promis ! Je comptais vous amenez à Edréane de toute façon.
- Dans ce cas, nous acceptons votre proposition avec plaisir. acquiesça Syä.


Ils avaient tous besoin de reprendre des forces et l'idée d'un bon repas les réjouissait déjà. Ils descendirent des arbres et les elfes firent un cercle autour d'eux. Fyñia, Upeäle, Lymanion, Vofiolän, Dyasté et Tralysias chargèrent les bêtes comestibles sur leurs épaules puis bandèrent leurs arcs en scrutant les fourrés. Dréän et Méarten marchaient en tête, eux aussi prêts à tirer. Ils ne s'occupaient plus des voyageurs, se concentrant entièrement sur les sons environnants. Cela permit à Araknor et aux autres de parler comme s'ils étaient seuls.


- Je n'en reviens pas, dit Araknor toujours prit de crispations de douleur, à même titre que Nejma et Sharkan. Des Elfes autres que ceux de Léan ! Qui peuvent-ils bien être ? Peut-être est-ce de là que tu viens, Syä.
- Je crains qu'il ne faille attendre de rencontrer leur reine pour le savoir, en tout cas ces paysages ne m'évoquent aucun souvenir.
- Ces Elfes doivent être vraiment isolés pour que personne ne les connaisse, intervint Nejma. Isolés à tel point qu'ils ne connaissent même pas le Maître de Magie.


Ils longeaient la limite des nuages, et devant eux s'étendait une forêt somptueuse. Par endroits, des amas de neige s'entassaient aux pieds des arbres ou dans un creux. Les rayons du soleil rasaient la forêt et traversaient les frondaisons libérant leurs lueurs d'automne. De nombreux oiseaux parcouraient le ciel en chantant, à la recherche d'une nourriture de moins en moins abondante. Une sérénité profonde se dégageait de cette forêt, bien qu'apparemment elle ne soit pas sans danger. Atteignant le sommet d'une combe, ils voyaient à l'infini des arbres habillant des reliefs vallonnés, et au loin se devinaient de rares formes noires planant au-dessus de la forêt. Lors d'une pause sous de vieux saules, Nejma demanda avec un tremblement d'anxiété dans la voix :


- Syä, qui sont Rigel et Heka ?
- Eh bien…


Elle prit son souffle et continua d'un air grave :


- Ce sont les enfants des Dieux.
- Impossible, dit Sharkan, les déités n'existent plus depuis la Colère des Dieux.
- Et quel âge ont le Maître de Magie et sa sœur à ton avis ? rétorqua Syä. Je vous avais dit qu'ils étaient frère et sœur, les souvenirs qui me reviennent ne sont donc pas qu'extrapolations, je sais ce que je dis.
- Et qui es-tu, toi ? s'emporta Sharkan. On ne sait rien de toi, ni d'où tu viens, ni comment tu connais tant de choses alors que personne ne semble t'avoir jamais vue. Je me demande si nous avons raison de t'accorder une entière confiance.
- Du calme Sharkan, intervint Nejma. Elle ne t'agressait pas. Je sais ô combien c'est dur, mais ne cède pas à la haine qui tente d'envahir nos esprits. Araknor et moi résistons aussi difficilement, alors n'oublions pas que nous sommes amis, et que s'il se présente un combat, ce ne sera pas entre nous.
- Excuse-moi. Ce n'est pas facile.
- Le Maître de Magie, soupira Araknor, un traître…
- Oui, dit Sharkan dans un souffle de désespoir. J'ai eu le temps de réfléchir à ses actes, et je me rends compte à quel point rien n'a été laissé au hasard. Si depuis toujours le but de Rigel était de récupérer la cordiérite lorsqu'elle serait découverte, il a parfaitement réussi, sûr d'être aidé de tous. Ypsen sous ses ordres, il contrôlait Ystria. Il a facilement gagné l'admiration des habitants par l'aide et l'embellissement qu'il a apporté à cette ville. Il siégeait au Conseil d'Erakis, restant ainsi informé de tout ce qui s'y déroulait. Sham, lui aussi sous ses ordres, préparait une armée de mages. D'ailleurs, c'est Rigel lui-même qui supervisait la formation des meilleurs magiciens, lui permettant, outre d'avoir une large influence sur chacun d'eux, de contrôler leur savoir et connaître leurs faiblesses. C'est lui aussi qui a lancé l'idée du tunnel de Melk, rendant le royaume des Nains plus vulnérable. Enfin, grâce à la protection accordée à Ourgast, il pouvait détruire cette ville en quelques secondes.
- Oui, dit l'halfelin, je ne doute plus que ce soit lui.
- De plus, il a réuni une armée gigantesque sans que personne ne s'en aperçoive. Mais le plus subtil, c'est qu'étant devenu l'ami de tous, il suffisait à Heka de lancer une attaque dévastatrice pour qu'une seule personne apparaisse comme le sauveur potentiel, le Maître de Magie. Il n'avait qu'à intensifier les attaques pour que l'on s'empresse de lui amener cette maudite cordiérite. Il faut avouer que c'est un stratège exemplaire.
- T'as qu'à faire son éloge aussi ! s'énerva Nejma sans pouvoir se contrôler.
- Si vous ne voulez pas de mes explications, vous vous débrouillerez seuls pour essayer de comprendre.


Sharkan devenait de plus en plus irascible et froid. Araknor et Nejma, eux aussi emplis d'une colère irrépressible, parvenaient mieux à la contenir. Dréän et Méarten relancèrent la marche et descendirent au sein d'une vallée encaissée. Ils parcoururent les broussailles sous les arbres pendant plusieurs heures, avec de rares attaques vite contrées par la rapidité de tir des Elfes. Une nuit sans lune s'annonçait, presque aucun détail du paysage ne se percevait. Seuls les chasseurs avançaient avec assurance.


Dréän stoppa au pied d'une forte pente, écouta longuement les alentours, siffla tel le chant d'une grive et d'un chêne se déroulèrent une échelle et des cordages. Soulagés d'arriver à leur village, les Elfes s'arrêtèrent pour regrouper les marchandises qu'ils hissèrent grâce aux cordes. Dréän et Méarten escortèrent Syä et ses amis le long de l'échelle débouchant sur un plancher de bois construit autour du tronc, où l'on pouvait marcher en confiance. De là naissaient des escaliers encerclant l'arbre et permettant d'accéder plus haut à un pont de bois tendu entre deux arbres, et ainsi de suite de feuillu en feuillu le long de la pente raide.


A son sommet, un fabuleux spectacle se révéla : en contre-bas, le relief se tassait, laissant la place à un vaste plateau se perdant dans l'obscurité, et sur les cimes des arbres des myriades de lumières orangées illuminaient les feuillages et se ramifiaient en toile d'araignée jusqu'aux collines environnantes.


" Bienvenue à Ëvo'hël, notre village. " dit fièrement Dréän. Ils se situaient à l'extrémité de l'une des ramifications de la toile, ainsi il leur suffisait maintenant de suivre les lumières pour se trouver en plein cœur du village. Des terrasses bien plus vastes y étaient aménagées, parfois construites autour de plusieurs arbres. Il n'y avait aucune habitation particulière, tous semblaient résider sur de petites terrasses ouvertes, chacun choisissant l'arbre autour duquel il désirait habiter.


Le décor enchanteur s'harmonisait parfaitement avec la bonne humeur et l'insouciance des elfes d'Ëvo'hël. A peine arrivé, Dréän se jeta dans les bras de sa femme et embrassa ses deux jeunes filles. Il fit les présentations, un peu gêné pour trouver les bons mots expliquant la situation de ses invités très particuliers, puis déclara cette soirée " soir de fête. " Tout le monde se mit en branle, certains apportant nourriture et boissons, d'autres disposant à terre des couvertures et préparant un feu sur un amas de rochers hissés sur la terrasse. Le soir tombé, alors que la chasse prenait fin, les villageois se retrouvaient souvent ainsi, dégustant les plats posés sur des couvertures. Embellissant ces festivités, plusieurs musiciens chantaient accompagnés d'instruments rustiques, et bien qu'ils ne puissent atteindre la même perfection musicale que les Initiés, leur mélodie n'en était pas moins harmonieuse et apaisante.


Syä avait abandonné l'idée de leur expliquer la situation. Etant ainsi coupés du monde, ils n'auraient pu comprendre l'importance et l'enjeu de la guerre. Ils n'avaient donc plus qu'à attendre le lever du soleil afin de se remettre en route. Araknor, parfaitement conscient de sa situation, parvenait à chasser provisoirement son côté maléfique à travers le bonheur de se trouver au sein d'une fête si prometteuse qu'il ne servait à rien de gâcher par de sombres considérations. Nejma tenta de suivre son exemple mais préféra finalement se concentrer sur son mal afin de l'analyser pour mieux le contrôler. Sharkan quant à lui restait assis en silence sous les branches, là où les lumières ne parvenaient pas. Plusieurs elfes osèrent lui parler, cependant ne recevant aucune réponse, ils finirent par penser que Sharkan dormait sous son armure.


Syä écoutait les histoires et les chants elfiques en discutant longuement avec Dréän et Méarten qui se révélèrent très curieux d'en apprendre sur les autres continents et les autres peuples d'Erakis. Dréän était très excité à l'idée de présenter les voyageurs à leur reine et Syä partageait la même impatience. La nuit se passa ainsi, chargée de convivialité et d'alcools locaux qu'Araknor célébrait par la danse et par ses récits emphatiques de leurs aventures précédentes. De très jeunes elfes s'étaient réunis autour de lui et le rôdeur leur racontait en brandissant Sybalure comment il s'échappèrent du temple de la Lune malgré les blessures mortelles et les ennemis gigantesques tombant comme pluie sur eux. Les petits criaient de frayeur ou de stupeur en lançant parfois des " Bouh ! Elle est méchante l'elfe noire ! "


Des habitants se mirent à danser en couple sur une musique entraînante et Araknor reconnut cette chorégraphie car ils pratiquaient la même à Léan. Grisé par cette fête si inattendue et par cette danse qui lui rappelait son enfance, il invita Syä en lui faisant une gracieuse révérence. La magicienne, elle aussi heureuse au milieu de ces villageois si chaleureux, y vit un moyen d'effacer l'ancienne colère qu'elle et le rôdeur s'étaient témoignés un temps. Elle accepta donc avec plaisir et se laissa porter par Araknor qui se concentrait au maximum, épris de Syä et ne désirant plus la décevoir. A voir son sourire et ses yeux complices, Syä appréciait visiblement la danse que la dextérité du rôdeur rendait gracieuse.


A la fin du morceau, Dréän invita Syä. Araknor s'assit à côté de Nejma qui réfléchissait toujours. Accompagnant la musique gagnant en intensité, Dréän entraînait sa gracile cavalière en des mouvements rapides et fluides. La robe de Syä volait, engendrant des jeux de lumière selon les ombres qu'elle produisait. Ils dansaient en parfaite synchronisation tant Dréän la conduisait avec talent, et Syä riait d'allégresse au sein de cet univers tourbillonnant. Araknor perdit son sourire et serra les poings. Syä semblait épanouie dans les bras d'un inconnu. Une incontrôlable jalousie s'empara de lui, puis sentant la colère affluer, il mit la main sur la garde de son épée, prêt à dégainer afin de châtier Dréän de son assurance et de son emprise sur Syä. Il s'imaginait déjà enfoncer sa lame dans le cœur de l'elfe, néanmoins au prix de violents efforts il parvint à contrôler son geste et lâcha son épée au profit d'un verre d'alcool.


Dans le même temps, Nejma contemplait aussi la scène, voyant de nouveau Syä dans sa plus grande beauté. Il ne pouvait pas danser avec elle, car d'une part il ignorait les pas, d'autre part il était trop petit pour guider ou même suivre les mouvements de la magicienne. Nejma éprouva une grande tristesse et se sentit pour la première fois frustré de sa différence de taille. Il en vint à maudire intérieurement tous ces elfes et Araknor. L'halfelin avait lui aussi envie d'être seul maintenant. Il saisit une couverture et s'endormit sous les étoiles.


Seul Araknor festoyait encore avec quelques résistants lorsque les premières lueurs de l'aube vinrent frapper les arbres d'Ëvo'hël. Dréän et Méarten arrivèrent, un peu fatigués, et ils réveillèrent leurs hôtes.


- Debout mes amis, il est temps de partir pour Ypi-Naë, le village d'Edréane.
- Oh oui ! cria Araknor, allons danser et boire à Ypi-Naë !


Son excitation retomba vite. Les premiers rayons du soleil le heurtèrent et il se mit à geindre de douleur en se recroquevillant. Nejma poussa à son tour un cri de souffrance en se libérant de sa couverture. Syä s'empara alors de trois capes épaisses et en recouvrit le rôdeur et le moine, puis Sharkan afin de dissimuler en partie son armure maléfique. Les elfes s'étaient un peu effrayés mais le calme de Dréän et de Méarten les lénifia à leur tour. Dréän ne comprenait pas tous les évènements, pourtant il faisait confiance à Syä qui semblait maîtriser ses compagnons. Fyñia, Upeäle, Lymanion, Vofiolän, Dyasté et Tralysias vinrent saluer les voyageurs. Dréän et Méarten les emmenèrent ensuite le long de passerelles les menant au sommet d'une colline à proximité. Ils parvinrent devant un solide radeau suspendu dans les branches, dont le centre était occupé par un haut mât. En dessous, une pente vertigineuse, tapissée de planches, se perdait presque au milieu des arbres à une lointaine distance. " Mettez cela à vos doigts " leur dit Dréän en leur tendant des anneaux. Syä, en prenant place sur le radeau avec ses amis, examina son anneau. Forgé à partir d'une matière difficilement identifiable, ses décorations lui donnaient l'apparence d'un amas de feuilles morte. A l'intérieur, elle vit une inscription :


- 'Dréän'. Est-ce votre anneau ? s'enquit-elle. A quoi servent-ils ?
- Oui, c'est le mien, et ceux-ci appartiennent à Méarten, Fyñia et Upeäle. Nous vous les prêtons jusqu'à notre arrivée à Ypi-Naë. Ils constituent une sécurité.
- Une sécurité ? demanda Nejma en passant l'anneau à son doigt.


Sharkan ne pouvait l'ajuster car son armure avait recouvert ses doigts de longues et larges griffes. Constatant cela, Dréän, décidément peu apeuré par Sharkan, s'approcha de lui avec une corde et lui dit " Laissez-moi vous accrocher au mât, ce sera plus prudent pour vous. ", mais alors qu'il approchait la corde de Sharkan, celui-ci chassa la main de Dréän avec violence. " Jamais vous ne m'attacherez ! " hurla-t-il, révélant sous son heaume deux lueurs rouges jaillissant de ses yeux invisibles. Syä se précipita et prit les griffes du général dans ses mains.


- Sharkan, ce sont nos amis, ils ne veulent pas nous nuire.
- Regarde, poursuivit Araknor, l'anneau est à mon doigt et il ne m'arrive rien de néfaste. Fais-leur confiance, ou au moins, fais-nous confiance.


Après un long silence, Nejma s'approcha avec la corde et Sharkan ne résista pas.


" Tenez-vous bien au mât du mehve ! " leur dit Dréän. Ce faisant, Syä commença " De quelle protection… ", mais son cri mit fin à son interrogation, cédant la place à une frayeur soudaine. Ayant basculé dans le vide, le mehve s'élançait presque à la verticale le long des planches installées sur la déclivité. Nejma, Araknor et Syä hurlaient de peur en voyant les arbres défiler à leurs côtés à une vitesse inhabituelle. Le plancher prenait bientôt fin et derrière, un ravin jetait ses flancs loin en profondeur. Leurs cris redoublèrent, provoquant les sourires complices de Dréän et Méarten.


Au dernier moment, Dréän dénoua une corde du mât, libérant une large voile blanche sur laquelle apparaissait un arbre emblématique, symbole identique à celui du domaine elfique de Léan. Méarten desserra des cordages et quatre voiles latérales prolongeaient maintenant le mehve de chaque côté. Le radeau se jeta dans le vide et Méarten entra en transe. Le vent se mit à souffler en remontant le ravin, les propulsant au-dessus des arbres. Ils volaient.


Leurs yeux restèrent grand ouverts, bouleversés pas tant de surprise et de nouveauté. Dréän riait en voyant les figures crispées et pourtant émerveillées des passagers. Le mehve flottait maintenant dans les airs d'une manière assez stable. Méarten restait concentré et Dréän dirigeait les voiles. Les cheveux des pilotes battaient dans le vent et on devinait à leur sourire la plénitude qui les habitait. Et cela était compréhensible. Les paysages s'étendaient à l'infini, d'un vert déchiré par l'automne. Les rayons du soleil filtraient entre les nuages, habillant les arbres de nuances colorées en chaque point différentes. Hormis Sharkan fermement attaché au mât, les autres commencèrent à gagner en confiance et à se déplacer avec prudence le long du radeau.


- C'est merveilleux, dit Syä.
- Oui, répondit Dréän. Artésia est un domaine enchanteur où nous vivons pour et avec la nature. En remerciement elle nous accorde ses faveurs et dévoile de jour comme de nuit ses multiples charmes.
- Et ce symbole ? demanda Araknor sous sa cape. D'où vous vient-il ? Mon domaine d'origine a le même emblème.
- J'ignore qui en est à l'origine, mais il nous représente depuis toujours.
- Qu'appelez-vous toujours ?
- Plusieurs millénaires je crois. Edréane vous répondrait mieux que moi.
- Et ces anneaux ? Quelle sécurité procurent-ils ?
- Ce sont des anneaux de feuilles mortes. Chacun en reçoit un lorsqu'il arrive en âge de voler. Si vous tombiez, ils ralentiraient votre chute, vous permettant de vous poser doucement au sol sans aucun mal.
- Incroyable. Où avez-vous appris cette magie ?
- Je ne sais pas ce qu'est la magie, mais comme je vous l'ai dit nous sommes en communion avec la nature et recevons d'elle l'inspiration nécessaire à la création de ce genre d'ouvrage.
- Mais alors, sans ces anneaux une chute serait mortelle pour vous.
- Ne vous en faites pas, répondit Dréän en riant, Méarten et moi volons depuis longtemps au-dessus d'Artésia, nous ne risquons rien.
- D'ailleurs, demanda Nejma, comment parvenez-vous à faire voler une telle embarcation ? Je n'aurais pas cru cela possible si je ne le vivais à l'instant.
- Eh bien, la voile verticale nous permet d'avancer, comme vous le voyez, et les voiles latérales permettent de maintenir le mehve en altitude, capturant l'air et amortissant les chutes lorsque nous traversons des trous d'air. Pour s'assurer de l'aide des courants, d'une part nous avons appris à les connaître, comprenant par exemple qu'ils aiment souffler vers le haut sous les nuages, et d'autre part, observez la concentration de Méarten, il fait appel aux vents qui nous soutiennent.
- Vous parvenez à les influencer ! s'exclama Nejma. Nous avons une amie prêtresse des Vents qui serait sûrement curieuse d'en apprendre plus à ce sujet.


Ils continuèrent de parler pendant des heures. Leur conversation était parfois entrecoupée de grognements sourds provenant de Nejma ou Araknor lorsque la souffrance due à leur combat psychique de plus en plus éprouvant les envahissait de nouveau. Ces crises, devenues fréquentes, provoquaient des excès de violence étouffés grâce à une volonté chaque fois plus vacillante. Sharkan ne parlait toujours pas. Dréän, assailli des questions de Syä, racontait pourquoi ils vivaient ainsi en hauteur et ne se déplaçaient qu'exceptionnellement au sol. De tous temps la forêt dissimulait des hordes sauvages, certaines provenant des ruines. Ces créatures peu habiles, inféodées aux habitats terrestres, savaient néanmoins parfaitement tendre des pièges et rares étaient les elfes qui échappaient à leurs stratagèmes. Ils décidèrent donc de s'établir dans les arbres afin de ne plus risquer d'attaque, parcourant la forêt de branche en branche.


Avec la création des radeaux aériens, la communication entre les diverses régions d'Artésia fut facilitée et une union de coopération et d'amitié s'établit entre les villages. Cela favorisa aussi une chasse moins périlleuse, leur technique consistant à sauter du mehve pour tuer la proie et la hisser au sommet d'un arbre où le radeau revenait les prendre. Depuis, les jeunes elfes d'Artésia pouvaient se spécialiser dans la chasse, le pilotage comme Dréän, ou devenir druide afin de gagner l'aide des vents, comme Méarten.


Les derniers rayons du jour s'étalaient sur la forêt. Au loin se distinguaient par endroits des nuages déversant une neige fine. Dans leurs moments de silence, Dréän et Méarten savouraient la musique du vent et le bruit de leurs voiles ballottées au gré des courants. Les vallées et les combes défilaient sous les yeux ébahis des passagers. Au sud se dessinaient de basses montagnes perçant la forêt, et derrière ces montagnes, le ciel se confondait presque avec la mer naissante.


Ypi-Naë se trouvait dans un cirque aux pieds des premiers monts. Au-dessus de quelques lumières faibles apparaissant à l'approche de la nuit, Syä devina d'autres radeaux volants regagnant la ville. La forêt au pied des falaises se constellait petit à petit de couleurs jaunes et orangées. En survolant les premières lueurs, ils entendirent les chants discrets des elfes ayant pour coutume de chanter à la tombée de la nuit afin de célébrer la douceur d'une nouvelle ambiance nocturne. Comme à Ëvo'hël, Ypi-Naë regroupaient les familles autour d'arbres aménagés, et les nombreuses passerelles et cordages reliaient les terrasses à la manière d'une toile d'araignée.


Méarten soliloquait pendant que Dréän rassemblait les cordages en repliant partiellement les voiles latérales. Ils perdaient doucement de l'altitude, le vent soufflait moins fort et ils finirent par se poser en douceur sur une grande plateforme prévue à cet effet. Méarten commença à ranger les voiles, les anneaux lui furent rendus, et Dréän les exhorta à rejoindre sur-le-champ leur reine.


Elle se trouvait sous la ramure d'un cèdre, où plusieurs enfants l'entouraient et chantaient alors que les adultes jouaient de divers instruments. A l'approche du groupe, Edréane vint à leur rencontre. Elle laissait vagabonder sa chevelure claire jusqu'à ses jambes, de nombreuses feuilles d'automne recouvraient ses habits et une grive dormait sur son épaule. Dréän la salua avec respect, présentant sans attendre Syä et ses compagnons. Edréane, reine aux habits simples et au sourire affable, parlait avec naturel et inspirait dès les premiers instants une confiance apaisante.


Informée de l'origine des visiteurs, le regard d'Edréane s'éclaira. Lorsque Araknor lui demanda des précisions sur leur emblème commun, Edréane leur dit :


- Aujourd'hui, notre territoire est limité au nord par les ruines d'Eclaircie et ailleurs par l'océan. Personne ne le survole car nous en ignorons tout, de plus notre domaine est largement assez grand pour que nous nous en contentions sans chercher à découvrir ce qui nous entoure. Néanmoins ce ne fut pas toujours le cas, et cela, peu le savent. Il y a près d'un millénaire, alors que les mehves transportaient déjà les chasseurs d'Artésia, une centaine d'elfes décidèrent de franchir les eaux. Ils partirent vers l'est ou l'ouest, accompagnés des druides les plus sages. Hélas, jamais ils ne revinrent en Artésia, et tous les crurent morts. Grâce à vous, je réalise aujourd'hui que certains ont fini par découvrir une terre d'accueil.
- Nos ancêtres lointains seraient donc les mêmes ? demanda Araknor. Notre peuple est en effet assez jeune et très peu porté sur l'histoire ; cela expliquerait aussi la similitude de nos symboles et de certaines danses.
- Le même sang coule donc dans nos veines, se réjouit Edréane. Comment s'appelle ce domaine que ceux d'Artésia fondèrent sur votre continent ?
- Léan.


La reine sourit.


- Léan… Ce nom est peu connu ici car cet elfe a vécu en des temps reculés. C'est lui qui réalisa le premier radeau aérien, il y a bien longtemps…


Araknor voyait ses terres avec un regard différent. Son peuple qui n'avait jamais réellement eu de passé s'illuminait de millénaires d'histoire à travers le discours d'Edréane. Araknor s'imaginait déjà revenir à Léan, criant la nouvelle de l'existence d'Artésia et de leurs ancêtres à tous. Maintenant qu'il y pensait, il se rendit compte combien Léan lui manquait. Réfléchissant à cette population si désorganisée et sans réel lien entre les différentes communautés, Araknor se surprit à vouloir gouverner Léan, entouré d'elfes agenouillés, têtes baissées. Des pensées noires traversaient son esprit. Se sentant de plus en plus en confiance et l'art du combat lui devenant plus familier, il se voyait arrivant par les airs à Léan, brandissant Sybalure et s'imposant comme roi des Elfes. Puis Araknor pensa à sa mère, parcourant probablement les forêts de Léan, et cela réfréna ses envies de carnage et de domination. Il reprit son souffle, effrayé par ses propres réflexions. Nejma semblait tout autant perturbé ; son imagination stimulée par un organisme changeant ne le poussait pas non plus vers la voix de la raison et de la sagesse. Quant à Sharkan, son mutisme volontaire devenait réellement inquiétant.


Edréane leur proposa de fêter leur rencontre et s'apprêtait à crier à tous l'heureuse nouvelle mais Nejma la coupa dans son mouvement. " Excusez-moi, dit-il, mais la priorité n'est pas à la fête. Vous encourez de graves dangers en nous recevant. " Nejma retira son capuchon et Araknor fit de même. Edréane, qui connaissait bien les monstres des ruines, comprit immédiatement. Syä lui narra avec précision leurs aventures et la cause de leur mutation. La reine, à l'expression plus grave, leur fit signe de la suivre. " Il y a une personne à qui vous devez présenter vos fioles. C'est une vieille elfe, et même si elle semble peu concentrée parfois, son état de transe presque constant lui octroie des dons de divination. Elle vous aidera peut-être. "


Non loin du cœur du village, une échelle menait à une terrasse établie autour de la cime d'un pin. A peine entrés dans une des seules habitations entourées de murs, ils furent cernés d'une fumée dense et inconnue. Sur de confortables coussins, entre les faibles lumières éclairant à peine la pièce, une elfe ridée mâchait des champignons qu'elle ingurgitait lentement. Desteÿne répondit à peine aux salutations des nouveaux arrivants. Edréane lui expliqua la situation pendant que Desteÿne regardait autour d'elle ou fermait les yeux en entonnant de faibles chants ésotériques. Elle semblait ne rien écouter mais Edréane poursuivait ses explications, puis fit signe à Syä de lui tendre la boue et le sang. Desteÿne les saisit et les porta à son nez. Elle ricana en sentant le sang, mais lorsqu'elle approcha la boue de son visage, elle fut horrifiée et jeta la fiole qui vint se briser sur l'armure de Sharkan.


- La mort ! C'est la mort que vous amenez ici !
- Et le sang ? demanda Edréane ? Devines-tu ses propriétés ?


La vieille elfe regarda fixement devant elle, leva doucement un doigt comme en attente d'une idée sur le point d'apparaître. " Oh, fit-elle en souriant, j'aime bien cette musique. " A part elle, personne ne l'entendait. " Mille feuilles mortes, ça tambourine dans ma tête... " Sur ces mots, elle attrapa un flacon dans lequel reposait un liquide coloré par la macération de champignons et d'herbes inconnues. Elle en avala quelques gorgées puis ferma les yeux, fredonnant un air confus. Araknor, peu convaincu quant à l'utilité de leur visite, murmura à Nejma : " Même moi je n'ai jamais été dans un tel état second… "


Desteÿne se renversa sur les coussins. Elle parlait à voix basse en s'arrêtant parfois de bouger, si bien qu'on la croyait endormie. Edréane fit signe de ne pas parler et chacun se tut, perplexe. Soudainement, Desteÿne se redressa en ricanant.


- L'un envahit l'autre et l'autre envahit l'un. Ils se chassent mutuellement et ne peuvent cohabiter, mais d'une façon ou d'une autre, la mort ne restera plus longtemps une étrangère.
- Si nous buvons du sang, guérirons-nous ? interrogea Nejma.
- Se ils l'un envahit mutuellement et l'autre et ne chassent peuvent l'autre cohabiter envahit l'un.


Là-dessus elle s'endormit, ronflant discrètement. " Elle ne dira plus rien aujourd'hui " précisa Edréane. Retournant sous le cèdre, Nejma observait les fioles. Edréane refusait d'intervenir dans leur choix, pourtant il devenait clair qu'il leur fallait tenter quelque chose plutôt que de virer encore plus profondément vers les ténèbres de leur esprit. Araknor prit une fiole de sang dans ses mains et la tournait dans tous les sens. Les autres discutaient toujours, pesant le pour et le contre sans parvenir à la moindre décision. Confiant en son intuition, le demi-elfe approcha la fiole de sa bouche et but le sang à grosses gorgées. Stupéfaits, Nejma, Syä et Edréane le dévisagèrent, anxieux. Araknor sentit une alchimie étrange se répandre dans son corps. Il commença à transpirer de plus en plus intensément. Le jour étant couché, il put retirer sa couverture puis quelques-uns uns de ses habits. Son souffle devenait haletant et il regardait dans toutes les directions, comme affolé par un processus qu'il ne comprenait pas. Ses jambes faiblirent et cédèrent. Il tomba à genoux et se mit à baver, prit de crispations violentes. Ses compagnons paniquaient mais Edréane leur fit signe de ne pas agir. Du front du rôdeur coulait maintenant une sueur noire, et de sa bouche s'extravasait le même liquide délétère. Araknor se tordit de douleur et ne put contenir des appels exprimant une souffrance insupportable. Cela dura plusieurs minutes pendant lesquelles Araknor répandait autour de lui une mare noirâtre et méphitique.


" Transportons-le à ma demeure, conseilla la reine. " Elle posa les mains sur Araknor et continua : " L'énergie négative le quitte peu à peu, mais son organisme est bouleversé et il souffre. Il se remettra dans quelques temps. Vous êtes sauvés. "


Chez Edréane, Syä parvint à convaincre Sharkan de se laisser approcher afin de lui faire boire du sang. Le général s'allongea et Syä versa le sang entre les crocs de son heaume. Malgré leur attente, aucune réaction ne se présenta. Sharkan but de nouveau, sans plus d'effet.


- C'est le Maître de Magie lui-même qui l'a tué, déclara Nejma. Ce sang n'est apparemment pas suffisant pour Sharkan.
- Au moins le sera-t-il pour toi. dit Syä.


Nejma refusa de boire pour l'instant. Afin de ne pas avoir à trop argumenter il aborda ce qu'ils pourraient faire une fois partis d'Artésia, car ils ne pouvaient s'attarder plus longtemps. Sharkan, dans un murmure où sa voix se reconnut à peine, prononça : " Bruyère… " Cela paraissait en effet la seule alternative. Bruyère devait être prévenue des intentions de Rigel et détruire le Secret des Dieux dont l'existence fut confirmée par le Maître de Magie. De plus, l'Ecole d'Art se trouvait aux côtés de Léan et Hèze où les conflits devaient faire rage. Leur force ne serait pas de trop.


Cependant il était impossible de remonter jusqu'à Ystria par les airs, car un goulet d'accélération du vent au niveau des vestiges d'Eclaircie balayait le plus solide des mehves. Aucun elfe d'Artésia ne s'y risquerait. Quant à traverser la mer jusqu'à Edara, le projet apparaissait insensé.


- Les Elfes d'Artésia ont déjà réussi une fois, dit Edréane. Avec notre connaissance du vol développée depuis des générations, peut-être certains s'y risqueraient-ils, mais je dois avouer que j'en doute.
- Pourtant il nous faut nous y rendre au plus vite, intervint Nejma.


Edréane appela alors une elfe qui jouait d'un instrument à vent percé de plusieurs trous. " Tymiale, veux-tu bien demander à Höulo, Wamaë, Pie'l et Flyvïa de venir me trouver dès que possible ? " Tymiale partit et la reine leur annonça qu'elle s'occupait de trouver un pilote pour les emmener vers leur continent. Syä et Nejma la remercièrent, et avant de prendre congé pour dormir, laissant Araknor aux bons soins d'Edréane, Syä l'interrogea quant à l'écaille de platine incrustée dans sa main. La druidesse n'avait encore rien vu de tel.


La nuit déjà bien avancée, la plupart des elfes d'Ypi-Naë somnolaient ou méditaient autour de leurs arbres. Nejma demanda à Syä de le suivre. Ils traversèrent en silence plusieurs ponts et s'assirent au bord d'une terrasse isolée à partir de laquelle se distinguait la forêt s'étendant vers les collines. On n'y voyait aucun signe de vie, et quelques flocons noircis par l'obscurité firent leur apparition au-dessus d'eux.


- Pourquoi n'as-tu pas voulu boire le sang, Nejma ? Edréane nous assure qu'il peut vous redonner vie, et je la crois.
- Moi aussi, dit gravement Nejma. Je conserve une fiole sur moi, mais je la boirai sans vous.
- Tu veux que je m'éloigne ?
- Non, Syä. Je pars. Seul. Il faut prévenir Centre de la trahison du Maître de Magie. Il y a des Initiés là-bas qui pourront transmettre la nouvelle à tous nos alliés.
- Nejma, c'est de la folie ! Nous devons aller voir Bruyère et tenter d'éviter qu'Edara soit détruite.
- Je le sais. Je vous rejoindrai au Mont Solitaire si vous et moi parvenons finalement jusque là. Qui nous dit que l'armée des ruines n'est pas destinée à détruire Centre ou même les habitants d'Ystria ?
- Mais il est impossible de s'y rendre sans traverser les ruines. Tu as bien vu qu'elles sont infranchissables !
- Pas si je suis un mort-vivant.


Syä resta stupéfaite. Le courage de l'halfelin l'impressionnait. Rien ne semblait pouvoir le faire changer d'avis, et il prévoyait son départ pour l'aurore, sans prévenir Sharkan ni Araknor.


- Araknor ne me laisserait pas partir seul, cependant il sera plus utile avec vous, et Edara est sa contrée, il est normal qu'il la défende. Ourgast n'existe plus et je ne veux pas que d'autres peuples subissent le même sort.
- Tu n'as jamais parlé d'Ourgast, Nejma. Et je ne sais toujours pas pourquoi lors de notre première rencontre tu paraissais si dépité par le fait que je sois une magicienne.
- C'est vrai. Mon maître Näam n'a jamais su les véritables raisons qui m'ont poussé à devenir moine et à lui demander de venir enseigner son art dans ma ville. Je te fais confiance Syä, et maintenant que mes doutes sont levés je peux t'en parler.


Nejma se rembrunit, attristé car tout ce dont il parlait était désormais détruit. Syä l'écoutait sans l'interrompre, et en racontant, Nejma ne contemplait que l'immensité de la forêt s'offrant à leurs yeux.


" A Ourgast, le ciel est constamment couvert de nuages clairs, et la neige tombe sans interruption sur la ville. Jusqu'à il y a peu, mon peuple habitait dans des igloos solides. L'hiver permanent et la nuée omniprésente empêchaient la neige de fondre, nous permettant de vivre sans souci dans ces demeures modestes mais suffisantes car chaleureuses. Des feux épars éclairaient la ville de jour comme de nuit, lui donnant une ambiance vespérale magnifique et conviviale. Bien avant que je naisse, les premiers navigateurs parvinrent à Ourgast. Cette terre n'offrant aucune ressource, ils ne la convoitèrent jamais, ainsi les Halfelins furent toujours laissés en paix, d'autant qu'aucune personne d'un autre continent ne parvenait à supporter longtemps son climat. Ourgast vivait donc parfaitement autonome.


" Il y cent cinquante ans, les Ourgasiens reçurent la visite d'hommes venus des terres et parcourant le continent en guise d'apprentissage. Ces voyageurs expliquèrent qu'ils venaient d'une université au nord, créée depuis peu. Le village atypique plut aux mages en formation et malgré la distance, ils pouvaient grâce à leur magie y retourner régulièrement afin d'en goûter les plaisirs. La cordialité de mon peuple leur plaisait. Les magiciens finirent par se lier d'amitié avec nous et revenaient souvent au milieu des igloos d'Ourgast, symbole de détente.


" Près de huit décennies après leur venue, une catastrophe eut lieu. Un été pourtant aussi frais et sombre que les autres eut pour effet de faire fondre et s'effondrer tous les igloos. Un grand nombre des habitants furent blessés ou tués.


" Compatissants et avec l'accord du Maître de Magie, les mages apprirent aux constructeurs d'Ourgast l'art de faire léviter les blocs de glace à l'emplacement souhaité. Une nouvelle ville prit alors forme. Les anciens igloos devinrent des maisons de glace, entièrement bleutées. Apparurent alors les étages et les balcons, impossibles à réaliser auparavant. Une fois la ville reconstruite, les magiciens l'enveloppèrent d'un champ invisible empêchant les hautes températures de nous atteindre. Ce champ de protection prévenait aussi la naissance de toute flamme au sein d'Ourgast, sauf de flammes spéciales enfermées dans des lanternes magiques. Ainsi, aucun mage ne pouvait utiliser ici ses sorts de feu, garantissant une sécurité définitive à la ville.


" Ourgast en fut d'autant plus belle, c'est vrai, avec toutes ces lumières pendues aux balcons, compensant par leur doux éclairage l'obscurité quotidienne. Malgré cela, les mages ne vinrent plus en ville. Seuls quelques-uns s'y installèrent définitivement après leur formation. Discrets et courtois, ils ont été bien acceptés par la population qui voyait en leur présence une aide supplémentaire en cas de besoin.


" Mais moi, je n'aimais pas ces hommes. Je ne leur faisais pas confiance car ils ont des pouvoirs bien trop supérieurs aux nôtres et en cas de conflit, nous n'avions aucun moyen de défense. C'est pourquoi je suis parti apprendre à me battre. Rejetant leur magie, force d'invocation, je plaçai ma confiance en ma connaissance intérieure, en la méditation et l'apprentissage du fonctionnement de notre corps et de la manière de canaliser sa propre énergie. C'est pourquoi je n'étais pas enchanté que tu fasses partie de la communauté des mages. Mais ton cas est particulier, j'ai appris à t'apprécier, et bien que tu restes à mes yeux - et sûrement aux yeux de beaucoup - très mystérieuse, tu as mon entière confiance. "


Syä se sentit gênée, alors Nejma reprit :


- La trahison du Maître de Magie confirme mes doutes. Ce sont ses élèves qui ont détruit Ourgast, j'en suis certain. Je n'ai personne qui m'attende sur Edara, ma patrie et morte et mon peuple décimé. Je ne veux pas que cela arrive de nouveau, c'est pourquoi je dois partir.
- Je te comprends Nejma.
- Dréän et Méarten me ramèneront à l'aube à Ëvo'hël, puis nous partirons aussi loin au nord que leur mehve nous le permettra. De là, je remontrai vers Centre.
- Mais il y a des jours de marche pour atteindre Ystria, et la mer !
- Je n'irai pas à Ystria. Je vais voler une embarcation à l'armée des morts-vivants. Aspial m'a appris à naviguer ; si je parviens à prendre un bateau je serai à Centre en moins de deux jours.


Après un soupir, Syä demanda :


- Ta décision est irrévocable ?
- Oui.


La nuit s'éclaircissait. Le jour s'annonçait, bien que lointain, et Syä et Nejma savaient qu'ils se quittaient pour longtemps. Le moine la mit en garde contre Sharkan, qui devenait imprévisible. Il était certes indispensable de trouver un moyen de le libérer de son mal, toutefois il fallait rester conscient qu'il penchait de plus en plus du côté ennemi. Il lui demanda aussi de prendre soin d'Araknor, puis se leva lentement et s'éloigna sans se retourner, le cœur serré. Les premières chansons elfiques se firent entendre, célébrant la nouvelle journée à venir. Lorsque le soleil frappa la cime des montagnes d'Artésia, Nejma s'envola en compagnie de Dréän et Méarten.


Araknor se sentait mieux. La fatigue de la lutte intérieure qu'il avait dû livrer n'était rien face à l'interminable calvaire dont il sortait. Il avait retrouvé un teint normal et le soleil ne l'affectait plus. Une fois réunis, Araknor, Syä et Sharkan rejoignirent la reine qui se trouvait accompagnée d'un elfe aux cheveux courts particulièrement sombres. Chaudement vêtu, seuls le haut de son visage et un regard plein de détermination apparaissaient derrière une lourde écharpe. Edréane présenta Pie'l, leur pilote. Syä leur expliqua l'absence de Nejma et bien qu'Araknor en soit dépité et soucieux, il ne pouvait que respecter la décision du moine. Edréane donna à chacun un anneau de feuilles mortes, et tous purent y lire leur propre nom gravé à l'intérieur. Elle confia celui de Nejma à Araknor, et pour Sharkan, elle avait monté l'anneau sur une chaîne enchantée qu'elle attacha à son cou.


- Ainsi vous serez protégé cette fois-ci.
- Ne faut-il pas un druide afin de vous aider, Pie'l ? demanda Araknor.
- Si, répondit Edréane. Je serai ce druide. La traversée est certainement des plus délicate, il vous faut donc une aide sans faille des vents. Je m'y emploierai. Aussi, je tiens à connaître cette civilisation elfique issue de nos racines, c'est un grand privilège pour moi d'aller à leur rencontre.


S'adressant à Tymiale, sa musicienne, elle poursuivit :


- Si je ne suis pas revenue d'ici trois lunes, organisez l'Epreuve du Regard. Que la forêt vous protège !


Pie'l les mena alors jusqu'à un chemin aménagé sur les flancs de la montagne débouchant au bord d'une pente abrupte. Là se tenait le mehve royal, au mât orné de gravures elfiques, couvert de tapisseries épaisses et confortables et pourvu d'une vaste tente aménagée à l'arrière, assurant par avance un voyage des plus plaisants. Ils y prirent place, Pie'l détacha les cordes sans tarder et ils s'élancèrent le long de la montagne. Le froid glacial de la matinée les saisit violemment. Edréane fermait les yeux en souriant, communiquant secrètement avec les vents. Le radeau prit son envol et vira vers l'ouest, voiles déployées ; au-dessous d'eux, les forêts d'Artésia constituaient un océan de verdure.


" Au revoir, Ypi-Naë, tu vas nous manquer ", murmura Araknor. Il quittait cet endroit si accueillant avec tristesse et soulagement, car il n'oubliait pas que sa propre contrée était en danger. Sa main se portait déjà sur Sybalure lorsqu'il pensait trop fort aux combats s'y déroulant probablement. Araknor s'entraînait à manier ses deux épées comme Sharkan le lui avait appris, mais ce dernier refusait d'enseigner d'autres techniques au rôdeur, préférant rester assis sans parler.


Tant qu'ils survolaient la forêt ils ne risquaient rien, Pie'l maîtrisant parfaitement le vol au-dessus des continents. Le pilote en profitait pour parler avec ses passagers dès que les manœuvres ne requéraient pas une grande concentration.


- Qu'est-ce qui vous a décidé à entreprendre ce voyage ? demanda Syä.
- Artésia a beau être un domaine superbe, je commençais à m'ennuyer. J'aime voler et c'est ce que je fais de mieux. Je n'allais pas louper l'occasion de diriger le mehve royal vers des contrées inconnues. Et puis il est agréable d'écrire des poèmes dans des décors inspirateurs ; une nouveauté telle qu'un autre continent ne peut être source que d'une inspiration exacerbée.
- Tiens, voilà donc un deuxième poète parmi notre équipage ! dit Syä en faisant un clin d'œil à Araknor.


Araknor regardait Syä et ses pensées le portèrent en Artésia, pendant cette soirée d'oubli où ils dansèrent ensemble. Il se rendait compte de la gravité de la situation, que dans peu de temps ils risqueraient leur vie et qu'avec la malchance contre eux ils ne s'en sortiraient pas tous vivants. Araknor s'éveillait à un sens des responsabilités qu'il n'avait encore jamais ressenti auparavant. Dans ses entraînements fréquents, il imaginait en secret surgir devant lui des hordes de mort-vivants et il tailladait leurs silhouettes décomposées grâce à Sybalure. Il se figurait Syä effrayée et perdue puis lui se jetant dans la masse ennemie afin de la sauver. Pour elle, il ne craignait plus rien, mais pour lui, il s'élançait vers un destin bien incertain. Et Nejma lui manquait. Ne pas avoir pu lui dire au revoir remuait à chaque fois qu'il y pensait une nostalgie inaliénable. Toutes ces considérations nobles, ces sentiments purs liés à l'amitié ou à l'amour le bouleversèrent soudain, et il se découvrit une nouvelle personnalité, plus responsable, plus courageuse. En cet instant de lucidité doublée d'élans d'affection, il se promit de ne plus boire d'alcool tant qu'Erakis ne serait pas en paix. Pour se consoler, il imaginait d'avance le festin que constituerait le banquet célébrant la libération d'Erakis. Pourtant, rien ne lui assurait qu'une telle fête puisse avoir lieu. Il se sentait bien faible face aux adversaires qui se présentaient à eux, néanmoins le désespoir ne lui était pas permis.


Le soir approchait, et alors que Dréän, Méarten et Nejma s'apprêtaient à se poser à Ëvo'hël, Edréane, Pie'l, Sharkan, Araknor et Syä approchaient de la mer. L'horizon s'aplanissait sous la courbure régulière de l'eau, jusqu'à laisser apparaître la limite des arbres cédant la place à une mer bleu-gris. Léole s'éloignait, Edréane et Pie'l s'engageaient pour la première fois vers l'inconnu.


Les courants aériens devinrent plus imprévisibles. Loin devant eux s'amoncelaient de nombreux nuages blancs. Il était dur d'estimer le temps que nécessiterait la traversée de la mer, cependant Edréane se concentrait sans cesse, ne relâchant jamais son attention. Les heures étaient longues mais leurs conversations les comblaient. Parfois, Pie'l et Araknor poétisaient ensemble, vantant les beautés que leur offrait le voyage. Pie'l parlait aussi d'Artésia, et Syä lui demanda en quoi constituait l'Epreuve du Regard qu'avait mentionnée Edréane avant leur départ. Pie'l leur expliqua que cette épreuve déterminait la succession à la royauté. Tous les elfes désirant devenir roi s'assoient sur une terrasse, en cercle, et s'observent avec l'interdiction de prononcer le moindre mot. Dans un silence complet, chacun analyse les sentiments des autres à travers leurs regards, en toute amitié. Au bout de quelques heures, les regards convergent vers la même personne, celle en qui ils voient leur roi ou leur reine. Certains sont plus longs à se décider, attendant d'être vraiment convaincus, cherchant dans l'expression de leurs compagnons la raison de leur choix. Au final, l'unanimité désigne l'élu sans qu'un seul mot ne soit prononcé. Ce système permet que les participants ne soient pas en désaccord avec la décision puisqu'ils l'ont acceptée de bon cœur. De plus, le roi ne dispose d'aucun pouvoir enviable si ce n'est d'être le lien des Elfes en cas de problème.


La nuit suivante, l'agitation monta au sein de l'équipage. Un front nuageux s'avançait doucement au-dessus d'eux, déversant une pluie diluvienne. Les vents devenaient de moins en moins contrôlables tout en gagnant en puissance. Pie'l manœuvrait tant bien que mal mais les courants irréguliers poussaient les voiles dans toutes les directions, faisant perdre toute notion d'orientation. Même la nuit venue, la pluie ne s'apaisa pas. Syä, Araknor et Sharkan s'étaient attachés et les mouvements brutaux du mehve leur donnaient la nausée. Les Artésiens faisaient preuve d'un courage inébranlable. Immobiles à leur poste malgré les intempéries, leur concentration ne vacillait pas. Araknor se demandait comment Edréane pouvait tenir ainsi depuis leur départ, et il scrutait les environs dans l'espoir d'y voir enfin les terres d'Edara, mais le rideau de pluie coupait toute visibilité.


La journée suivante n'accorda aucun répit, jusqu'à ce qu'ils aperçoivent au loin un rai de lumière. Les elfes tentaient de diriger le radeau dans cette direction où les vents semblaient moins capricieux. Après de pénibles efforts, ils parvinrent enfin à la frontière des nuages qu'ils quittèrent au profit d'un ciel violacé surplombant un paysage entièrement blanchi par la neige. " Le Plateau du Levant ! " s'écria Araknor.


" Nous sommes trop au sud. " déclara Sharkan.


Grâce au soleil Araknor s'orienta de nouveau et sous ses directives, Pie'l mit cap au nord. Les vents redevenus calmes lui permettaient de se rapprocher de la terre afin de mieux voir les lieux. Le mehve ondoyait dans l'air au-dessus des bois et aussi loin que portent leurs vues, ils ne voyaient personne dans les champs et les prairies. Les quelques forêts alentours ne semblaient abriter aucun animal à en croire le silence qui y régnait. A chaque village survolé ils découvraient les mêmes carnages. De nombreux paysans gisaient, recouverts de neige autour des maisons en ruines marquées de traces d'incendie. Certaines forêts n'étaient pas épargnées non plus. Araknor sentit la haine monter en lui, mais cette fois, une haine portée vers ses réels ennemis. Sharkan aussi, constatant cela, bouleversé malgré son mal envahissant, poussa un cri déchirant mêlant à la hargne un profond chagrin. Syä n'osait rien dire, ni Pie'l affligé de ce spectacle, lui qui ne connaissait que paix et fraternité. Edréane n'ouvrit pas les yeux, pourtant quelques larmes caressèrent discrètement ses joues.


Ce silence que rien ne perturbait pesait sur eux comme une annonce de mort. Loin à l'ouest, les montagnes de Melk jetaient leurs ombres le long du Levant, recouvrant ces scènes macabres. Edréane commençait à montrer des signes de fatigue. Araknor estimait leur arrivée au nord du Plateau au lendemain et proposa de rejoindre le Sylvinÿsl, fleuve séparant le domaine de Léan et le territoire de Hèze, d'où ils pourraient donc avoir un aperçu des deux contrées. Ce fut tout ce dont ils parlèrent ce soir là. Syä s'approcha d'Araknor et lui prit les mains avec un regard réconfortant. Sa seule présence suffisait à diminuer l'affliction du rôdeur. Elle ne prononça pas un mot, assise à côté de lui en regardant les paysages nocturnes défilant des dizaines de mètres au-dessous d'eux. Pie'l entonnait un faible chant, hommage aux défunts et souhait que leurs âmes soient transportées par les vents et chantent pour les vivants en parcourant les feuillages.


Ils franchirent les limites du Plateau du Levant, là où ses falaises se jetaient dans une mince bande de forêt ciselée par les affluents du Sylvinÿsl. Il suffisait maintenant de suivre l'eau pour atteindre le cours principal. Dans cette direction, effaçant brutalement les étoiles, une étrange nuée s'étendait au-dessus de Léan et de Hèze, dégageant une lueur peu naturelle et chargée d'une électricité anormale. Ils auraient été en sécurité en la survolant, néanmoins il leur fallait observer la situation et l'avancée de l'armée de la Lune avant de rejoindre le Mont Solitaire.


Léan témoignait de combats terminés. Des feux se répandaient ci et là et comme sur le Plateau du Levant, les incendies de forêts dévoilaient de nombreux corps elfiques ou mort-vivants. Se dirigeant vers le nord, rien ne changeait. La désolation s'étalait inlassablement sur leur droite et aucun groupe ami ou ennemi ne s'y distinguait. Araknor dégaina ses épées, le cœur battant, et plus que de rejoindre Bruyère il nourrissait maintenant un violent désir de vengeance. Sa mère se trouvait en ces lieux et avait sûrement été prise dans les combats.


Contrastant avec le silence jusqu'alors envahissant, de légères clameurs se distinguaient en direction de Hèze. Pie'l vira vers le nord-ouest pour rejoindre les grottes encore éloignées. Les combats y semblaient plus proches, confirmés par les plaintes des derniers mourants s'élevant des plaines. Il devenait clair que les cris les plus intenses se localisaient vers les grottes elle-mêmes, ainsi après un long vol pour s'en approcher leur apparurent enfin les reliefs rocheux percés de dizaines de trous. Mais de ces entrées se dégageaient d'épaisses fumées sombres rougies par le feu envahissant l'intérieur des grottes. Des combattants apparurent en contrebas, où des gnomes résistaient à l'assaut de créatures démoniaques. Les prêtres jetaient leurs sorts les plus destructeurs mais leur infériorité numérique ne leur laissait aucune chance.


Les voyageurs longèrent longtemps les grottes, jusqu'au moment où à l'horizon sud-ouest, ils distinguèrent la cime d'un mont isolé perdu dans le paysage. " Voilà le Mont Solitaire, déclara Araknor, l'armée de la Lune va s'y rendre, il nous faut l'atteindre avant elle. " S'élançant dans cette direction, ils virent après une heure de vol, à mi-chemin de l'Ecole d'Art, une armée immense se répandant le long de la vaste plaine de Louhna. Les premières cohortes qu'ils survolèrent les laissèrent sans voix. A l'arrière des combats, une grosse troupe dirigée par des Ténébreux entourait d'innombrables hommes et elfes prisonniers. Araknor regardait avec fébrilité et attention en espérant y reconnaître sa mère, mais la couverture nuageuse s'ajoutant à la nuit tombée, il devenait difficile de bien voir. Les captifs marchaient lentement et certains tombaient à terre en poussant des cris bestiaux. Devant eux, des myriades de formes peu définissables avançaient en un amas compact démesurément large. Au loin, un fouillis de couleurs générées par les sortilèges des prêtres illuminait la sombre armée.


Pie'l volait assez haut pour se rapprocher du Mont Solitaire sans rien risquer. En scrutant l'ouest, Araknor s'affola. La forêt semblait se mouvoir anormalement, agitée par un mouvement massif en son sein. Araknor y reconnu clairement l'approche d'un nombre incalculable d'hommes ou de bêtes. Assurément une armée qui atteindrait le lieu des affrontements dans quelques minutes.


Poursuivant leur route vers Bruyère, ils survolaient le cœur du combat, là où naissaient les lueurs divines des prêtres. Presque tous les gnomes restant s'y trouvaient, face à l'armée de la Lune qui continuait inexorablement son avancée. Les gnomes reculaient et beaucoup tombaient sous les coups des doppleganger, trolls ou nécrophages.


Leur présence dans le ciel ne passa plus inaperçue et plusieurs gnomes pointaient le radeau aérien du doigt, ne sachant pas s'ils voyaient là des amis ou des ennemis supplémentaires. Certains hésitèrent à attaquer mais d'autres les en retinrent toujours. Soudain, Sharkan se leva et courut à l'avant du mehve.


- Descend plus bas Pie'l !
- Je ne peux pas, nous serions trop vulnérables ! rétorqua le pilote.


Au sein du heaume de Sharkan brillèrent alors deux vives lumières rouges et menaçantes ; sa voix s'amplifia jusqu'à devenir terrifiante lorsqu'il répéta : " Descend plus bas, Pie'l. " Araknor et Syä n'osèrent intervenir, et Pie'l rétracta en partie les voiles latérales, leur faisant perdre de l'altitude. Sharkan se baissa comme pour mieux voir, et il ne s'était pas trompé. Il reconnut cette forme si haute parmi les gnomes, cette silhouette humaine parée d'une longue robe diaprée, cette femme, seule à pouvoir faire vibrer de nouveau ses élans d'amour pour l'humanité.


" Linaëlle ! " cria Sharkan. Ses appels répétés restaient vains, la prêtresse n'étant concentrée que sur les combats. Elle se situait à l'arrière du front de bataille, lançant sans interruption sur ses amis des sorts de protection et de guérison. De temps à autre elle incantait un sort offensif, un vent puissant jaillissant alors de ses mains avant de se convertir en véritable tempête mêlant acide, éclairs et grêlons. Bien que cela suffise à tuer beaucoup d'ennemis, leur nombre était pourtant trop important pour qu'une telle attaque les handicape vraiment.


Le radeau s'éloignant de Linaëlle, Sharkan sauta dans le vide. Araknor fut figé de surprise et Syä cria, mais l'anneau au cou de Sharkan se mit à scintiller, ralentissant sa chute en le rapprochant de la terre à la vitesse d'une feuille morte. Le général tomba dans un bosquet, et du mehve qui reprenait de l'altitude ils ne purent que le voir sortir des arbres et courir en direction de Linaëlle.


A quelques lieux s'apercevait un tertre enneigé sur lequel d'autres combats se déroulaient. Un groupe de l'armée de la Lune avait percé la défense des gnomes et partait en éclaireur avant d'être surpris par une formation de gnomes qui tentait de les encercler. Les ennemis n'étaient pas de simples éclaireurs, ni les gnomes de simples prêtres. Araknor y reconnut Saskia dont la magie creusait les lignes ennemies. Sous ses invocations naissaient des barrières de lames déchiquetant ceux qui tentaient de les franchir. De l'autre côté se trouvaient des adversaires tout aussi redoutables : accompagnant une troupe d'elfes noirs, des wyvernes empoisonnaient les gnomes alors que des allip se contentaient de les frôler, leur ôtant tout espoir de résistance en les plongeant dans une démence incurable. Les allip, à la forme grossièrement apparentée à celle d'un homme, lévitaient au ras du sol. Leurs membres comme déchiquetés laissaient traîner derrière eux une légère brume noirâtre. A leur suite, les lames des drows multipliaient les cadavres jonchant le sol.


Entre ce tertre assailli et le Mont Solitaire, aucun allié ou ennemi n'était visible. Au moment où ils surplombaient Saskia, ils virent s'approcher d'elle un elfe noir particulier. Il tenait dans chacune de ses mains une obscure épée longue à lame ondulée. Malgré l'obscurité, Araknor reconnut celui qui accompagnait Heka dans sa chevauchée sur le Plateau du Levant et lors de l'assaut de Verfal. La magie des prêtres ne l'atteignait que superficiellement et à lui seul il décimait les rares guerriers gnomes se risquant au corps à corps.


- Ils sont perdus ! s'affola Araknor. Il faut les aider !
- Non, intervint Syä, Bruyère n'est plus très loin et son aide sera plus efficace que la nôtre.
- Mais c'est une artiste, pas une combattante !
- Ses bardes ne maîtrisent pas que la musique. Si Bruyère est de notre côté, ses musiciens se révéleront précieux.


Pie'l continuait sur sa lancée, l'Ecole d'Art ne se trouvant plus qu'à une dizaine de minutes, mais un Allip les vit et se mit à flotter dans les airs, s'élevant à la hauteur du mehve. Deux autres le suivirent, encerclant l'équipage. Les flèches classiques d'Araknor restaient inefficaces contre les monstres, les traversant de part en part sans les faire vaciller. Pie'l ne quittait pas les cordages des mains afin d'éloigner leur radeau. Lorsque Edréane stoppa sa concentration les vents devinrent moins maîtrisables, cependant libérée de sa transe, elle pouvait maintenant attaquer. Se joignant à Syä qui engendrait d'épaisses mains repoussant provisoirement leurs ennemis, Edréane en appela aux forces de la nature et deux des Allip se changèrent en vapeur vite disséminée au gré du vent. Syä envoya sur le dernier une sphère de feu frappant l'Allip de plein fouet, provoquant une forte déflagration véhiculant des gerbes de flammes au hasard. Les voiles du mehve prirent feu et celui-ci perdit de l'altitude en virant de direction. Les cordages étaient coupés et le vent les transportait vers les combats du tertre.


- Il n'y a rien à faire ! hurla Pie'l, nous allons nous écraser !
- Vous ne craignez rien grâce aux anneaux, déclara Edréane. Sautez !


Araknor, Syä, Pie'l et Edréane s'élancèrent dans les airs, atteignant lentement la terre au milieu de quelques arbres clairsemés. Le mehve se fracassa plus loin, dévoré par les flammes. Ils se situaient entre le tertre et les armées, point stratégique épargné pour l'instant des combats, où plusieurs gnomes coordonnaient les attaques en criant des instructions.


- Il ne nous reste plus qu'à combattre, dit Araknor.
- Attendez ! protesta Pie'l, je ne sais pas me battre…
- Tu as des flèches enchantées, rétorqua Edréane, et voici ma dague, cela devrait t'aider. Quant à moi, je vais voir qui est cette armée dont vous avez perçu la présence. S'ils sont de vos amis, je les guiderai jusqu'à vous. Mais je dois savoir qui sont nos alliés. Approchez Araknor, et fermez les yeux.


La reine des Elfes posa son front contre celui d'Araknor pour lire en lui. " Je vois. " Elle les salua rapidement puis se courba sur elle-même. Des ailes se déployèrent subitement de son dos, des griffes blanches remplacèrent ses mains et ses pieds ; elle se transforma en aigle pour s'envoler au-dessus des arbres. Son envergure était telle qu'on pouvait la voir de très loin, le blanc de son plumage contrastant avec le décor environnant. Avant de voler en direction de l'armée encore dissimulée par la forêt, elle survola les milliers de formes sombres constituant l'armée de la Lune. Elle ne pouvait pas jeter de sort sous son aspect animal, néanmoins Edréane comptait tout de même aider ses nouveaux amis. Elle prit donc de l'altitude, traversa la nue puis reparut sous sa forme elfique, tombant au ralenti vers l'amas noir. Elle envoya un baiser vers la terre qui se mit alors à trembler violemment au milieu des bêtes. Des fissures se creusèrent, emportant les monstres par dizaines. Juste avant que les premières armes de distance puissent l'atteindre, Edréane se transforma en aigle et s'éleva de nouveau dans les cieux. Elle provoqua d'autres tremblements, ainsi certaines créatures magiques concentraient désormais leurs attaques sur la druidesse. Pesant le danger croissant, celle-ci se détourna finalement des combats et plana en direction des forêts de Hèze.


Araknor, Pie'l et Syä se retrouvaient seuls. Ils pouvaient se diriger vers Linaëlle, vers Saskia ou fuir pour tenter de rejoindre le Mont Solitaire par les bois. La course de Sharkan vers Linaëlle les avait inquiétés, et sachant que le temps d'atteindre Bruyère, les gnomes seraient déjà presque tous décimés, ils décidèrent de partir rejoindre les combattants. Peu rassuré, Pie'l ne les suivit qu'à contre-cœur. Approchant le front de combat, ils distinguèrent sans mal la haute silhouette de Linaëlle prodiguant sans relâche soins et protections. Sharkan se trouvait devant elle et si un ennemi ayant franchi la ligne des gnomes se précipitait sur la prêtresse, Sharkan se jetait dessus et le déchiquetait en poussant des hurlements bestiaux. Il protégeait Linaëlle.


La prêtresse fut ravie de retrouver ses amis mais ne put manifester sa joie trop longtemps, la guerre battant son plein et les gnomes reculant toujours sous l'assaut des morts-vivants.


- Vous voilà aussi, quelle bonne surprise ! Vous avez l'air plus en forme que Sharkan, il s'en est fallu de peu que je ne le tue avant de reconnaître sa voix.
- Repliez-vous chez Bruyère, dit Araknor. Vous ne résisterez pas longtemps et mourrez tous si vous continuez à combattre.
- Non, il faut les ralentir ! Saskia et son groupe sont partis prévenir Bruyère. Si les Initiés peuvent nous aider, ils arriveront bientôt.
- Mais Saskia est attaquée ! Ils ne sont qu'à quelques minutes d'ici !
- Comment ? s'écria Linaëlle.
- Et une autre armée arrive de la forêt à l'ouest, ajouta Pie'l, nerveux.
- Amis ou ennemis ?
- Nous l'ignorons, répondit Syä. L'armée Griffée nous avait promis de l'aide, espérons que cette arrivée en soit la confirmation.
- Non, l'armée Griffée nous a aidés hier, sous le commandement d'Elianis. Ils étaient trop peu nombreux et il n'en reste que quelques-uns uns parmi nous.
- Alors qui sont ceux qui arrivent ?


En réponse, ils virent se détacher des nuages une lueur blanche. De puissantes ailes d'aigle entraînaient Edréane vers Araknor et ses compagnons. A sa suite sortirent de l'orée de la forêt des hommes par centaines en un flux continu. Les cavaliers de tête montaient de lourds destriers et leurs bannières flottaient au vent, grises avec trois marques de griffure. L'armée s'immobilisa à distance et un petit groupe approcha au galop. Ils reconnurent sans mal le général rencontré à Centre, Karsanis. Il s'avança avec six de ses hommes et salua ceux qu'il reconnaissait.


- Heureux de vous voir sur pieds Linaëlle, mais il semblerait que vous ayez grandement besoin d'aide. Je suis Karsanis de l'armée Griffée. Où est Elianis ?
- Il a péri, comme la plupart des vôtres et des miens. Votre secours est salutaire.
- Salutaire… ricana Sharkan qui n'avait pas oublié la méfiance et la haine qu'il vouait à Karsanis depuis Centre. Tout ça pour qu'ils se proclament ensuite les sauveurs d'Erakis et qu'ils s'imposent en maîtres. Le Maître de Magie lui-même nous a trahis, alors pourquoi pas lui ?
- Arrête de délirer ! intervint Araknor.
- Le Maître de Magie, un traître ? Où est Axanaë ? Et qui est ce démon ? demanda Karsanis en pointant l'armure démoniaque du doigt.
- Je suis le général Sharkan, et si votre mémoire vous fait défaut, laissez-moi vous rappeler que nous avons un différent à régler.
- Ce n'est ni l'heure ni le lieu. Je vois que votre esprit malsain a trouvé confirmation dans votre apparence. J'espère seulement que vous vous battrez pour Erakis. Un geste de ma main suffira à lancer mon armée contre les gnomes ou les mort-vivants, vous verrez de quel côté je suis.
- Alors n'attendez plus ! intervint Linaëlle.


Du front d'attaque qui s'était rapproché s'échappaient des trolls courant à leur rencontre. Araknor, Syä et Linaëlle se jetèrent au combat pendant que Pie'l tentait de se cacher afin d'attaquer les ennemis de revers. Karsanis tourna sa monture vers la forêt et allait agiter sa bannière mais Sharkan planta ses griffes dans le destrier du général. Le cheval se cabra et fit chuter son cavalier. Les gardes eurent à peine le temps de dégainer leurs épées que déjà Sharkan s'était rué sur Karsanis. Il lui chuchota " Voyons si tes griffes sont plus acérées que les miennes " puis perfora l'armure du général, lui transperçant le corps de part en part. Karsanis hurla, son armée entière s'élança vers lui. Linaëlle se précipita vers Sharkan pour le maîtriser, mais il était trop tard, les épées des cavaliers s'enfoncèrent en nombre dans les chairs de Sharkan à travers son armure maléfique. Ses griffes toujours figées dans le corps de Karsanis qui agonisait, Sharkan tomba sur lui, mort.


" Non ! " hurla Linaëlle. Les gardes l'encerclèrent et la menacèrent de leurs épées. L'armée se rapprochait à grande vitesse et serait bientôt sur eux. " Sharkan ! " criait Linaëlle, sans effet. Son corps répandait un liquide noir recouvrant presque Karsanis. Araknor, Pie'l et Syä avaient eux aussi une lame sous la gorge, sans possibilité de mouvement. Réalisant leur situation, Linaëlle comprit que le seul espoir résidait en un homme peut-être déjà mort. " Karsanis ! implora Linaëlle. Karsanis écoutez-moi je vous prie. Sharkan n'était plus lui-même, pourtant nous nous battons pour la même cause. Dites à vos hommes d'attaquer, et laissez-nous vous prêter main forte. "


Karsanis, haletant plus qu'il ne parlait, leva avec difficulté une main pour appeler à lui un garde. Il lui murmura quelques mots dans lesquels il épuisa ses dernières forces. Sa tête tomba de côté, ses yeux ouverts ne regardaient plus rien. Le garde se releva, et alors que l'armée Griffée les entourait de tous côtés, il dit d'une voix forte et audible en regardant les captifs :


- Karsanis a ordonné de combattre immédiatement l'armée de la Lune. Quant à vous, il vous laisse partir. Je respecterai strictement cette consigne. Vous partez, mais rien ne nous empêchera de vous tuer si nos chemins se croisent de nouveau.
- Et les Gnomes ! s'exclama Linaëlle. C'est mon peuple, je ne peux pas les abandonner.
- Vous n'avez pas le choix.


Linaëlle le savait. L'armée de Karsanis s'ébranla et fondit en direction des mêlées. Ils dépassèrent les lignes percées des gnomes et leurs épées faisaient voler des têtes pendant que leurs destriers piétinaient gobelins et gnolls. Avant de partir, Linaëlle s'attarda au-dessus de Sharkan. Elle déchira un bout de sa robe, essuya ses larmes puis glissa le tissu entre les crocs du heaume. " Adieu Sharkan. Je t'aimais. "


Ils s'éloignèrent à pas lents, accablés et rageurs. Ils ne pouvaient plus aider les Gnomes et avaient été déclarés ennemis de l'armée Griffée. Linaëlle détourna son désespoir en pensant qu'il restait une chance d'aider son peuple d'adoption. Selon ses compagnons, Saskia et quelques gnomes se battaient plus loin, n'ayant pas atteint le Mont Solitaire. Un regard suffit aux amis pour comprendre vers quoi ils se dirigeaient. Seul Pie'l tentait de dévier leur route pour se réfugier dans la forêt mais rien n'y faisait. Les yeux rivés vers le bosquet cachant le tertre, Syä, Araknor et Linaëlle montraient une résolution inébranlable.


Peu avant qu'ils ne s'engagent entre les premiers arbres ils entendirent une voix derrière eux : " Attend Linaëlle, où vas-tu ? " C'était une petite gnome aux cheveux ébouriffés et au visage couvert de sang.


- Nous avons besoin de toi ! continua l'inconnue.
- Je ne peux pas y retourner, Ségolèn. Saskia se trouve plus loin et a aussi besoin d'aide. Ne t'inquiète pas, je ne vous abandonnerai jamais.
- Alors je vous accompagne, nos alliés font des ravages en s'infiltrant dans les rangs ennemis, cela nous laisse un peu de temps pour nous soigner. Je vais bien alors je vous prêterai main forte.


Se tournant vers les autres, elle s'inclina rapidement.


- Les amis de Linaëlle sont mes amis. Je suis Ségolèn.


Ils poursuivirent leur route après de courtes présentations. Araknor dégaina ses deux épées. Il pensait à Sharkan et espérait être capable de l'honorer et de le venger grâce aux techniques qu'il lui avait apprises. Les arbres vite traversés, le tertre leur apparut enfin. Un groupe d'allip, d'hommes et de ténébreux entouraient l'elfe noir dont les armes trahissaient l'identité. Observant les combats de la plaine de Louhna, ceux-ci virent sortir des arbres Araknor et ses compagnons. Linaëlle crut mourir de rage et d'affliction. Non loin d'eux gisaient nombre de gnomes dont le sang maculait la neige ; l'une d'entre eux portait une robe verte et grise bien reconnaissable. Saskia demeurait à terre, inerte. Ségolèn tomba à genoux en découvrant ce spectacle mais Linaëlle lui saisit le bras et la releva brusquement. " Plus tard les pleurs. Certains ont rendez-vous avec la mort, agissons pour que ce ne soit pas nous. "


Araknor, reconnaissant parfaitement ce drow, l'elfe noir du Plateau du Levant, fut pris d'un violent désir de vengeance et se précipita en direction des ennemis. Syä incanta, permettant à Araknor de courir plus vite, envahi d'une force anormalement élevée. Ségolèn fit jaillir de son doigt un fin filet de feu qui dépassa le rôdeur et vint toucher le sol au sommet du tertre. Une gerbe de flamme prit naissance de l'impact et s'étendit rapidement, embrasant hommes et créatures alentours. Linaëlle engendra des éclairs frappant au hasard au milieu des flammes. Tandis que les allip s'envolaient pour échapper à l'étau brûlant, Syä les aveuglait en générant de vives lumières, accordant l'occasion à Pie'l de les transpercer de ses flèches enchantées.


Des flammes se dégagèrent soudain des halos bleutés précédant la sortie de plusieurs ténébreux deux fois plus grands qu'Araknor. Celui-ci se serait jeté seul contre ses opposants si derrière eux n'étaient pas apparus des dizaines d'hommes pâles et l'elfe noir, apparemment protégés contre les flammes. Ils approchaient, pourtant Araknor ne fuyait pas, figé par un mélange de peur et de courage. Linaëlle invoqua l'aide de sa Déesse et irradia une énergie positive repoussant certains des morts-vivants. Pie'l passait autant de temps à tirer ses flèches qu'à vérifier qu'aucun assaillant ne venait d'ailleurs. Il regrettait maintenant sa décision de quitter Artésia, lui qui rêvait uniquement de voler pour découvrir les nouveaux Elfes. Ségolèn et Syä invoquaient des créatures humanoïdes ou animales qui se jetaient immédiatement au combat, ralentissant l'avancée de leurs adversaires vers le rôdeur. Derrière eux s'entendaient toujours les cris de guerre et le fracas des armes. Les armées se battaient maintenant à forces égales malgré l'infériorité numérique des gnomes et des hommes de Karsanis.


Lorsque les premiers ténébreux arrivèrent au niveau d'Araknor, celui-ci appela l'elfe noir en le pointant de sa lame magique : " S'il te reste un semblant d'honneur, battons-nous en duel à armes égales. " Les ténébreux stoppèrent leur marche et le drow s'avança au milieu d'eux. " Soit. Quatre épées pour deux hommes, cela me convient. " S'inclinant, il ajouta : " Ivellios, pour vous détruire. " En désignant Ségolèn et les autres il ordonna à ses hommes : " Occupez-vous du reste ", puis brandit ses deux épées noires à lames ondulées.


- Ivellios ? répéta Araknor. Erakis est décidément bien petite. Ma lame s'est enfoncée dans le cœur de ta fille il y a quelques jours.
- Félosyle ? Je suis étonné que tu sois sorti vivant de cette rencontre. Qu'importe, si elle est morte elle le méritait, et tu vas bientôt la rejoindre.


Sur ces mots, il se jeta sur Araknor pendant que Pie'l, terrifié devant les ténébreux et autres morts-vivants n'avait même plus le courage d'utiliser son arc. Syä, Ségolèn et Linaëlle, ayant peu de chance de vaincre, enfermèrent leur groupe au sein d'un globe transparent. Ils ne pouvaient plus attaquer mais ne recevraient aucun coup. Impuissants, entourés d'ombres s'évertuant à détruire la sphère, il ne leur restait qu'à regarder Araknor se battre contre Ivellios.


Dès le premier assaut du drow, le demi-elfe sentit une vive brûlure sur son visage. Un filet de sang coula de sa joue déchirée par les lames noires. Araknor se mit à tournoyer, les bras tendus, comme Sharkan dans le temple de la Lune. Ivellios, esquivant sans mal les épées tournoyantes, plongea au sol et roula sous les lames avant de planter une de ses épées dans la cuisse d'Araknor. Le rôdeur tomba au sol et se releva aussi vite, courbé sur sa jambe boiteuse déversant des flots de sang. Ses amis enfermés rageaient et commençaient à se concerter pour tenter quelque chose. Il leur fallait agir, ils ne pouvaient rester indéfiniment hors-combat.


Fendant les airs d'une main puis de l'autre, Araknor marchait tant bien que mal vers Ivellios. Avant d'arriver sur lui, il jeta son épée longue dans le ventre de l'elfe. Elle s'y planta sans mal, faisant choir Ivellios. Grisé par son succès, Araknor tendit le bras pour récupérer son arme mais Ivellios grogna de haine et malgré l'épée dans son ventre il parvint à frapper Araknor à l'épaule, lui tranchant le bras gauche. Le drow se releva en retirant la lame. Araknor se tordait de douleur, pourtant il gardait Sybalure à la main. Bien convaincu de se battre jusqu'au bout, il retenait ses cris de souffrance et s'apprêtait à se défendre.


Ivellios jouait avec habileté de ses épées. Araknor reconnut les coups classiques que lui avait enseignés Sharkan et parvenait donc à les esquiver bien qu'il n'ait plus qu'un bras pour se protéger. L'attaque de l'elfe noir devenait si violente que jamais Araknor ne trouvait de moment où il put tenter une riposte. Ivellios ne faiblissait pas et ses coups devenaient moins prévisibles. Soudain il recula puis sauta très haut afin de retomber sur Araknor. Lorsque celui-ci brandit Sybalure pour recevoir le drow, une des épées noires vint chasser son arme alors que la seconde traversait le cuir de l'armure du rôdeur. Avant de terminer son saut, Ivellios mit tout son poids sur cette épée qui s'enfonça en Araknor, lacérant et traversant son cœur. Ils étaient visage contre visage ; Araknor, horrifié, sentait ses forces s'échapper. Ivellios plongea son regard dans celui du rôdeur et lui dit : " Voilà pour ton arrogance, meurs comme ma fille. Tu as toi-même choisi ta mort. " Il lâcha son épée figée en Araknor. Le demi-elfe n'entendait plus rien, tout devant lui s'effaçait au profit d'un voile d'obscurité. Il ne ressentait plus la douleur. Lorsqu'il tomba à terre, il était déjà mort.


Trop axés sur leur concertation et entourés d'ennemis leur cachant la vue, ses amis ne le virent pas mourir. Leur attention fut toutefois attirée par un halo blanc se déplaçant dans le ciel. Pie'l sauta de joie en reconnaissant la forme blanche. " Edréane ! " appelait-il, mais le globe empêchait tout son de sortir. Edréane savait où elle allait. Ivellios ne la vit pas venir, car il soignait ses plaies profondes. Elle piqua vers l'elfe noir et saisit son visage par ses serres. Des sortilèges la prirent immédiatement pour cible et la druidesse ne put que recevoir de plein fouet les salves magiques. Emportant Ivellios avec elle, Edréane remonta péniblement dans les cieux, tournoyant au-dessus du tertre en enfonçant toujours plus ses serres dans le visage du drow avant de le laisser s'écraser au sol. La reine des Elfes reprit son apparence afin de se soigner, chutant lentement dans les airs. Sa fatigue brisant sa concentration, elle ne parvint pas à se transformer de nouveau en aigle et disparut au sein de la masse ennemie.


Découvrant la chair pantelante de leur maître, les ténébreux poussèrent un cri aigu s'entendant dans toute la plaine malgré la cacophonie des combats. L'assaut contre le globe perdit de son intensité, comme devenu incertain. La sphère fut dissipée sous une injonction commune puis des sorts se déchaînèrent contre les ennemis restants. Les mort-vivants fuirent le tertre pour rejoindre en contrebas leurs alliés encore innombrables. " Ils fuient ! Ils fuient ! " s'écria Pie'l.


Du tertre, ils pouvaient observer les affrontements de Louhna. La situation n'avait pas évoluée. Les morts s'entassaient des deux côtés, aucun ne perdait de distance sur l'autre. Deux marées de combattants se heurtaient dans une obscurité oppressante et malsaine.


Linaëlle et Ségolèn coururent vers Saskia alors que Syä et Pie'l se dirigèrent vers Araknor. Malheureusement, les uns comme les autres ne trouvèrent qu'une dépouille inerte. Linaëlle laissa Ségolèn à ses pleurs et rejoignit Araknor. Leurs cœurs à tous étaient décomposés. Seul celui de Pie'l se réjouissait du danger écarté. Lorsqu'il demanda si la victoire était leur, Syä, qui tenait la tête d'Araknor dans les mains, répondit : " C'est loin d'être fini. Regardez. " Pie'l perdit son sourire. L'armée de la Lune, qui respectait jusqu'alors une certaine organisation, avait été prise de panique lors des cris des ténébreux. Les troupes ennemies à l'arrière contournaient la ligne des combats, formant deux immenses bras de créatures se repliant peu à peu, encerclant l'armée Griffée et les gnomes. Les prisonniers livrés à eux-mêmes se jetèrent aussi à l'attaque, mais déjà presque transformés en mort-vivants, ils n'attaquaient pas les monstres mais leurs amis. Les alliés se trouvaient désormais encerclés. Les destriers ne résistèrent plus longtemps, obligeant les guerriers à se battre au corps à corps.


- Et nous ne pouvons rien faire ! ragea Ségolèn.
- A part les quelques gnomes, tous sont nos ennemis là-bas, déclara Linaëlle. Si seulement j'avais le pouvoir de ressusciter nos amis…


Depuis son réveil aux grottes, Linaëlle combattait. Elle n'avait pas eu un moment pour réfléchir et peser la gravité de la situation. En cet instant de répit, la prêtresse ne pouvait que constater les dégâts. Elle venait de perdre trois amis proches. Sharkan, Saskia et Araknor gisaient non loin, morts. Le Plateau du Levant, le domaine de Léan et les grottes de Hèze étaient ravagés. Le Maître de Magie, seul espoir devant la menace, devenait soudain leur plus dangereux ennemi. Enfin, les derniers combattants de la plaine se trouveraient bientôt submergés. Les genoux de Linaëlle ne tinrent plus et elle s'effondra au sol, la tête dans les mains, pleurant comme jamais auparavant. Elle souffrait tant la tristesse ne laissait de place à aucun autre sentiment. Abattue, affligée, elle aurait voulu mourir à son tour.


Les forces n'étaient plus équilibrées dans la plaine. Le cercle des adversaires se resserrait visiblement. Entre les deux armées s'amoncelaient par endroits des collines de cadavres. La magie divine des gnomes épuisée, seule leur restait la force des poings qu'ils n'avaient jamais apprise à utiliser. Plusieurs groupes guidés par des ténébreux se formèrent hors des combats, s'éloignant de Louhna en direction du Mont Solitaire.


- Ils reprennent leur avancée vers l'Ecole d'Art, s'affola Ségolèn. Il faut y parvenir avant eux.
- Et détruire le Secret des Dieux. ajouta Syä.


Pie'l ne disait mot, plongé dans la douloureuse contemplation d'une bataille à mort.. Ses réflexions furent interrompues par le son de tambours précédant l'apparition soudaine d'une naine bien en chair dont la chevelure rousse se regroupait en deux nattes courant le long de sa généreuse poitrine jusqu'à ses genoux. Elle tenait quatre tambours reliés par des ficelles. Arborant un franc sourire, elle fut bientôt rejointe par deux elfes, un homme et trois gnomes. Chacun d'entre eux possédait un instrument de musique, et la marque sur leurs mains finissait de confirmer leur identité. Une dizaine d'Initiés leur faisaient face. La naine se présenta : " Noldaé, Initiée. Nous sommes à la recherche de voyageurs nommés Syä, Araknor et Sharkan, savez-vous où ils se trouvent ? "


Malgré leur surprise, ils se présentèrent sans attendre, montrèrent le cadavre d'Araknor, puis Syä demanda :


- Qui vous a appris nos noms ? Comment saviez-vous que nous serions là ?
- Nous étions prévenus. Mais parlons de cela plus tard. Il vous faut me suivre au plus vite, Bruyère vous attend.
- Bruyère ! s'exclama Ségolèn.
- C'est là où nous désirions nous rendre, dit Linaëlle, votre venue est providentielle.


D'autres groupes d'Initiés survinrent de divers endroits, se précipitant dans la plaine en direction des combats alors que les ténébreux arrivaient près du tertre. Noldaé posa son instrument à terre et se mit à battre un rythme de plus en plus rapide. Ses mains devenaient floues, perdues dans l'intensité du mouvement en accélération. Une poussière diffuse se matérialisa sous les mains de la naine puis se regroupa en une porte de poussière. " Suivez-moi. " leur dit Noldaé. Syä hissa le corps d'Araknor sur ses épaules ; Linaëlle aurait voulu transporter la dépouille de Saskia mais déjà les ténébreux la piétinait. Les Initiés se mirent à jouer, engendrant une magie autant destructrice qu'efficacement protectrice. Abandonnant à regret Saskia et Sharkan, Linaëlle franchit à son tour le portail.


Une neige blanche non souillée de sang les entourait, les rayons du soleil embrasaient les fins nuages clairs et les bruyères alentours. L'endroit exhalait le calme. Devant eux, un haut massif rocheux s'élevait, percé à la base d'une arche méticuleusement sculptée. " Bienvenue au Mont Solitaire, l'Ecole d'Art de Bruyère, dit Noldaé. Nous ne pouvons nous y téléporter, mais Bruyère n'est plus très loin. "


Ils pénétrèrent dans l'un des plus beaux lieux qu'ils aient visités. Le cœur du massif entièrement creusé, il était étonnant que le poids de cette voûte se perdant dans l'obscurité ne soit maintenu par aucune colonne. La roche, percée en de nombreux endroits, laissait passer la lumière en des rais distincts. A toute hauteur, de l'eau ruisselait sur les roches et nourrissait différentes plantes se développant sur de petites avancées de la pierre. Des îlots verts parsemaient donc les falaises intérieures du mont. Au sol, sous les ouvertures de la voûte se formaient des petits étangs où la vie se développait. De plus loin s'élevaient des chants voluptueux accompagnés de guitare, et les échos donnaient une résonance magique à la chanson. En ces lieux, toute anxiété disparaissait. Tout dégageait une atmosphère paisible et rassérénante. Même Pie'l habitué aux spectacles elfiques ressentait une émotion intense.


A quelques mètres d'eux se dressait une statue représentant une gnome irradiant un charme inspirateur. Sa beauté lui venait principalement de ses yeux emplis de tristesse. Il était surprenant de trouver ici une statue dégageant un désespoir si troublant. Une inscription gravée sur le socle légendait " Melk. "


Noldaé les guidait à travers le mont vers un édifice lointain. Sur leur chemin, ils croisèrent des Initiés isolés jouant de leurs instruments en fredonnant ; d'autres siégeaient en silence au bord d'un étang où la lumière frappait les eaux en créant des reflets de toutes couleurs. " Ils entrent en harmonie avec leurs instruments avant de partir au combat " commenta Noldaé.


Il ne se trouvait aucun bâtiment excepté un grand palais au fond du mont, taillé à même la roche. Sans mur, seules de larges colonnes s'élançaient d'étage en étage, parées de nombreuses torches. Les salles du palais diminuant de taille à chaque étage, les plus hautes demeuraient invisibles. Linaëlle, Pie'l, Syä et Ségolèn se sentaient bien, mais ne comprenaient pas comment un tel calme pouvait régner malgré les affrontements à Louhna. Noldaé ouvrit la marche le long des premiers escaliers, puis s'inclinant, elle leur fit signe de s'avancer. Ils continuèrent donc leur ascension, suivis de Noldaé.


Gravissant les dernières marches, ils arrivèrent à un palier sur lequel un homme attendait. Formé comme un homme, son visage n'avait pourtant rien de commun. Ses oreilles plus petites, son air plus vif, ses membres fins, son regard profond et son crâne rasé le rendaient atypique mais étrangement familier. Il portait un kimono de toile brune et souriait amicalement.


- Il n'a pas le visage d'un homme, murmura Ségolèn.
- On dirait plutôt… commença Linaëlle, assaillie d'un doute évanescent. Réalisant qui se trouvait devant elle, elle se jeta dans les bras de l'inconnu en criant, heureuse : " Le p'tit voleur ! " Nejma s'exclama en riant : " Je ne suis plus si petit que ça, et toujours pas un voleur, Linaëlle. " Syä n'en revenait pas, Nejma avait plus que doublé de taille. Elle posa Araknor et se jeta elle aussi dans les bras de l'halfelin.


Distinguant le corps d'Araknor étendu au sol, Nejma s'y précipita et le trouva inerte. Les yeux attristés de Syä répondirent en silence à la question du moine. Lorsqu'il demanda quand viendrait Sharkan, Linaëlle baissa la tête. Nejma se releva, contrôlant tant bien que mal sa peine. " Chaque chose en son temps, dit-il. Mes amis, laissez-moi vous mener à celle grâce à qui l'espoir renaît sur Erakis. " Après de brèves présentations à Pie'l et Ségolèn, il s'engagea prestement vers l'étage, laissant à peine aux autres le plaisir de savourer leurs retrouvailles. Syä courait presque derrière lui pour lui parler.


- Attends Nejma, comment es-tu parvenu ici ? Tu es là depuis longtemps ? Et pourquoi es-tu si grand ?
- Ça fait beaucoup de questions, dit Nejma en continuant son ascension, mais le temps que nous atteignions le dernier étage je peux répondre à quelques-unes.


Les lèvres de Linaëlle brûlaient des mêmes interrogations que Syä, et plus encore, n'ayant pas vu Nejma depuis le temple de la Lune.


- Mon plan c'est déroulé mieux que je n'aurais osé l'imaginer. Dréän et Méarten m'ont rapidement mené jusqu'aux ruines. L'armée étant partie, seuls quelques mort-vivants parcouraient encore les lieux. Je n'ai eu aucun mal à me faire passer pour l'un d'eux, ni à dérober un bateau lorsque leur vigilance s'atténua. Pendant le voyage facilité par les vents favorables, je luttais de plus en plus pour repousser le mal m'envahissant, néanmoins cette expérience ne fut pas négative après tout, car comme nous l'avions vu elle décuplait nos forces de combat. J'ai ainsi réalisé que je maîtrisais certains pouvoirs surnaturels, et les enseignements de Näam m'apparaissent désormais sous un jour plus clair.


" En apercevant l'île, j'ai finalement bu le sang de la fiole. Il y a quelques heures à Centre, j'ai expliqué la situation à Mérope et aux Initiés de Centre qui communiquèrent avec leurs semblables pour répandre les mauvaises nouvelles. Après la trahison d'Ypsen, Ystria s'est engagée dans une guerre civile déchirant la population. Les pouvoirs des mages et du Maître de Magie ont rapidement eu raison des séditieux, cependant une escadre est parvenue à fuir Léole et à rejoindre Centre. Inutile de dire que les Initiés de l'île surveillent attentivement les mers et sont prêts à se défendre en cas d'attaque.


" Noldaé vint me trouver en me demandant de la suivre chez Bruyère à qui je devais raconter précisément mon histoire. Je ne demandais pas mieux que de m'y rendre, désirant vous rejoindre au Mont Solitaire où Noldaé nous téléporta. Bruyère me reçut immédiatement et je lui racontai notre histoire. Lui annonçant votre arrivée possible en ces lieux, et ayant connaissance des combats à Louhna, Bruyère envoya Noldaé et ses musiciens à votre recherche.


- Qui n'a pas duré bien longtemps ! s'écria joyeusement la naine.
- Pourquoi désire-t-elle nous voir, demanda Linaëlle. Tu sais tout ce que nous savons.
- Il y a un objet en votre possession qu'elle aimerait observer et qui lui revient de droit.
- La méliopène ?
- Exact.
- Et ta taille ? demanda Syä.


Nejma sourit et répondit :


- Bruyère m'a accordé l'immense honneur de me faire grandir ainsi, sous ma demande. Et elle m'a offert ce kimono qui me va comme une seconde peau.
- Bruyère est donc bien une magicienne…Pourquoi désirais-tu un tel changement ?
- Concernant le changement, excusez-moi mais… c'est personnel.


A chaque nouvel étage se distinguait mieux l'étendue du Mont Solitaire. La végétation éparse et les étangs coloraient cet ensemble gris d'où la musique s'estompait à mesure qu'ils montaient. Il n'y avait ni garde ni Initié. De trois côtés, les piliers du palais ouvraient la voix à un léger courant d'air matinal. Le fond du palais non façonné aboutissait contre les flancs du mont. L'eau de la voûte ruisselait jusqu'à des bassins de pierre d'où se déployaient fougères et lianes.


- Quant à Bruyère, continua Nejma, elle possède en effet des pouvoirs hors du commun, à même titre que ses bardes.
- Alors pourquoi n'ont-ils pas attaqué avant ? s'exclama Ségolèn.
- Bruyère vous répondra, intervint Noldaé. Nous arrivons.


Atteignant la plus élevée des salles du palais, ils virent en son centre une femme de haute stature revêtue d'une robe aux couleurs joyeuses. De fines tresses et des plumes parcouraient ses longs cheveux mordorés. Des bracelets et des colliers embellissaient ses mains, son cou. Son visage irradiait un charme et une sagesse démesurés. Quittant sa harpe gravée de motifs énigmatiques, elle venait à leur rencontre lorsque Syä s'écria " Alya ! "


Bouleversée, Bruyère put à peine prononcer " Syä… ". L'elfe réfléchissait, comme assaillie de souvenirs et tentant d'en réveiller un maximum. Bruyère lut le doute sur le visage de la magicienne et devina son amnésie. Syä s'agenouilla devant Bruyère et dit :


- Mes respects, Alya. Nos retrouvailles ont ravivé de très lointains souvenirs, pourtant les détails de mon passé restent incomplets. Je vous en prie, pourriez-vous me dire qui je suis ?
- Tu découvriras ton passé en temps voulu, Syä, inutile de brusquer les évènements, répondit amicalement Bruyère. La seule chose qui compte est que tu saches pour quelle cause tu te bats. Présente-moi tes amis.


Syä ressentait un mélange d'excitation et de frustration. Bruyère, ou Alya, ne lui raconterait qu'une partie de sa vie, toutefois peut-être avec ces éléments pourrait-elle compléter seule sa mémoire. Ce qui lui revint à l'esprit à la vue de cette femme marquait son visage d'une expression étrange. D'anciennes sensations resurgissaient en Syä. Nejma et les autres la regardaient, intrigués et désireux de connaître les images du passé qui traversaient l'esprit de la magicienne. Ils s'interrogeaient aussi sur Bruyère que Syä nommait Alya. Ségolèn et Pie'l se regardaient d'un air perplexe, se sentant complètement perdus au milieu d'eux.


L'elfe présenta ses compagnons, dont Araknor déposé à terre. Sans un mot, Bruyère s'approcha du corps en une démarche légère et gracieuse. En silence, tous s'écartèrent pour lui ouvrir le passage. Elle souleva Araknor et l'amena aux côtés de sa harpe. Elle ferma les yeux, les doigts sur les cordes, puis joua une mélodie lente ne laissant aucun répit au silence, les notes semblant se figer autour d'elle et résonner d'un son pur avant de mourir lentement. Ses mains caressaient en des mouvements fluides les cordes argentées ; de petites étoiles naissaient autour du rôdeur et se répandaient sur son corps. Certaines se rassemblèrent au niveau du bras manquant avant de se convertir en os et en chair, régénérant le membre du rôdeur. La lame noire fichée en Araknor se retira d'elle-même pendant que les blessures cicatrisaient. Sa peau recouvrit un teint normal et Araknor ouvrit les yeux après quelques étirements, découvrant une superbe inconnue jouant pour lui un air envoûtant. Ne détournant plus son regard, il se leva sans mal et avança à pas lents vers cette femme mystérieuse et hypnotisante. Araknor, qui n'avait toujours pas vu ses amis derrière lui, parla à la musicienne. " Pourquoi ne suis-je pas mort plus tôt afin d'arriver plus vite en un tel lieu ? Je n'aurai jamais imaginé que la mort puisse cacher en son sein de telles beautés, et si je devais mourir cent fois pour être de nouveau à vos côtés, périr deviendrait un plaisir. "


Araknor, tombé amoureux de cette muse, la contemplait comme s'il regardait un ange. Nejma se mit à rire, suivi de ses compagnons, heureux de la résurrection du rôdeur et amusé de sa confusion. " Tu ne perds pas de temps Araknor ! lança Linaëlle. A peine éveillé et tu fais déjà la cour à Bruyère, notre hôte. " Araknor découvrit ses amis, stupéfait, et malgré sa gêne en réalisant qu'il venait de courtiser Bruyère elle-même, il exulta en se découvrant vivant et en reconnaissant Nejma tellement changé. Leurs sourires suffirent à témoigner de leur joie d'être réunis de nouveau. Araknor fut présenté à Pie'l, Ségolèn, puis Bruyère qu'il couvrit de remerciements. " Araknor, dit Nejma, Bruyère nous a fait venir pour que nous lui donnions la méliopène. Tu la remercieras d'autant mieux en la lui offrant. "


Araknor fouilla ses habits et en sortit le cristal. Bruyère le saisit avec soin et alla le placer dans un rai de lumière tranchant l'obscurité de la voûte. La Mélopée des Montagnes se répandit alors au sein de l'Ecole d'Art, parcourant jusqu'aux plus fines anfractuosités de la roche. Pie'l, Ségolèn et Noldaé l'entendaient pour la première fois. Silencieux, ils absorbaient cet air enivrant et triste. Bruyère ne bougeait plus, paralysée par la découverte. Ses yeux s'embuèrent, sa main vibrait sous un mélange de surprise, de joie et de nostalgie. Elle semblait happée par la musique, envoûtée par les paroles qu'elle accompagnait de ses lèvres muettes. Fermant les yeux, de ses paupières s'échappèrent des larmes. Bruyère remit le cristal dans le tissu puis se tourna vers Noldaé.


- Par la création d'une telle pierre et la découverte de ce chant, Sable et les Nains redonnent l'espoir à Erakis.
- Qui donc êtes-vous vraiment pour posséder tant de pouvoir et de connaissance ? demanda Linaëlle.
- Je vais vous le dire, car une mission vous incombe désormais. Mais commençons par toi, Syä. De quoi te rappelles-tu ?


Syä réfléchit puis répondit :


- En vous reconnaissant, des temps très anciens sont revenus à ma mémoire. Je me rappelle Erakis jeune, lorsque la race des Hommes partageait le séjour des Dieux. Pourtant rien n'est clair ensuite. Il y eut un conflit, correspondant certainement à ce que vous appelez la Colère des Dieux ; les souvenirs suivants me restent inaccessibles. Néanmoins en vous voyant Alya, des noms trouvèrent leur visage en mon esprit, comme celui de Hèze, Déesse des Vents, Naos, Dieu du Savoir, Artésia, Déesse des Oiseaux…
- Les Dieux existent donc ? s'étonna Araknor.
- Oui, répondit Syä.


En désignant Bruyère de la main, elle déclara :


- Je vous présente Alya, Déesse de la Musique.


Un silence solennel suivit cette déclaration. A mieux observer la musicienne, Pie'l, Nejma, et Araknor ne purent remettre la parole de Syä en doute. D'Alya émanait une aura divine. Linaëlle et Ségolèn détenaient maintenant la preuve de l'existence de Hèze.


- Mais, mais alors, bégaya Araknor, Syä, est-ce que toi aussi tu es… ?
- Non, répondit Alya. Syä est notre invitée, celle qui eut sa place à nos côtés et à qui nous avons accordé l'immortalité.
- Rigel et Heka sont-ils aussi des Dieux ? demanda Nejma.
- Des demi-Dieux, précisa Alya.
- Alors que veulent-ils ? A quoi sert la cordiérite qu'ils possèdent désormais ? Et la méliopène, en quoi constitue-t-elle…
- Vous allez comprendre, coupa Alya.


La Déesse parla dans une langue inconnue que seule Syä parvenait à comprendre. L'espace se tordit non loin de la harpe, et de ces vibrations chaotiques apparut un homme. Araknor, Linaëlle et Nejma l'avaient déjà vu dans les souterrains de Verfal ; Syä le reconnaissait elle aussi. D'une même voix ils s'exclamèrent : " Naos ! " L'homme se tenait devant eux, paré d'une épaisse tunique brune. Il portait des lunettes et un chapeau sur lequel reposait un lézard au dos couvert de pointes. Son allure lui donnait plus l'air d'un savant que celui d'un combattant. La seule différence avec leur souvenir était une cicatrice traversant le visage de l'homme, du haut du front à la joue. Et cette griffure leur était étrangement familière : la même se trouvait dessinée sur les voiles et les boucliers de l'armée Griffée.


" Je ne suis pas Naos, commença-t-il. Mon nom est Alwaïd, fils du Savoir et de la Musique. Puisque vous vous le demandez, je suis en effet celui qui dirige l'armée Griffée. Je sais qui vous êtes et ce que vous faites ici. Vous êtes porteurs d'une excellente nouvelle, mais moi d'une mauvaise. " Se tournant vers sa mère, il lui dit : " Axanaë a fini par succomber à la magie de Rigel. Elle lui a parlé du Secret des Dieux. Heka et Rigel vont bientôt partir à la Bibliothèque, il faut faire vite. "


Même Syä ne comprenait plus. Trop de légendes prenaient soudainement vie, et trop d'informations leur manquaient pour comprendre les véritables raisons de la guerre en Erakis. Alwaïd se tourna vers eux : " L'heure du choix est arrivée. Alya va vous raconter l'histoire d'Erakis, cependant si vous l'entendez, c'est que vous aurez accepté de partir ensuite, pour un combat qui vous mènera peut-être de nouveau devant Rigel et Heka. Vous n'êtes pas obligé de rester, cependant si vous le faites vous ne pourrez plus revenir en arrière. Décidez-vous. "


Ségolèn s'avança et dit : " Je n'entends rien à vos histoires de Naos ou de Secret des Dieux. Mes amis se battent encore dans la plaine, je veux les y rejoindre et me battre à leur côté. " Plus hésitant, Pie'l finit par dire : " Edréane est ma reine, et la seule de mon peuple sur Edara, je dois savoir si elle est vivante et l'aider si je le peux. Je suis désolé. " Alya inclina la tête en signe d'approbation.


- Noldaé, demanda Alwaïd, veux-tu raccompagner nos amis et rejoindre les Initiés ?
- Bien sûr, répondit la naine, nous allons vite finir cette bataille.


Elle alla serrer la main de Nejma et salua ses compagnons avant de se diriger vers les escaliers. Pie'l et Ségolèn souhaitèrent bonne chance à leurs amis et s'éloignèrent à leur tour. Seuls restaient Alya et Alwaïd face à Nejma, Araknor, Syä et Linaëlle.


- Je suis surpris que tu ne préfères pas rejoindre les Gnomes, déclara Alwaïd à la prêtresse. Es-tu sûre d'avoir bien pris ta décision ?
- Oui, répondit-elle. Je veux connaître la vérité concernant la Colère des Dieux et la soi-disant absence des déités sur Erakis, à laquelle je n'ai jamais cru.


La lumière naturelle du mont se dissipait, couverte par une sombre nuée. Un silence que rien ne venait briser envahit L'Ecole d'Art devenue obscure. Plus personne ne semblait s'y trouver. Une lourde neige se déversa des nuages et pénétra par les ouvertures du mont, formant de massives colonnes blanches, piliers de lumière diffuse se jetant de la voûte aux étangs loin en contrebas.


" Aux origines, commença Alya, les Hommes et les Dieux vivaient en harmonie. Erakis se nourrissait d'un équilibre serein. Les Dieux décidèrent alors de développer leur savoir et entreprirent la construction d'une impressionnante Bibliothèque perdue sur un continent isolé. Naos, créateur des Hommes, apprécié des Dieux, fut désigné gardien de la Bibliothèque. Il fit construire une terrasse surplombant l'édifice, où il recevait ses hôtes. Des heures durant, il philosophait avec les Dieux, et je décidai de m'y installer, y puisant une nouvelle inspiration au milieu d'eux. Naos consigna les conclusions de ses entretiens dans une œuvre intitulée le Secret des Dieux. Le Dieu du Savoir y analysait ses frères et recensait leurs troubles et leurs forces. Jamais il ne s'en serait servi contre eux, néanmoins les Dieux se méfièrent et aucun ne vint plus à la Bibliothèque. Je restai avec Naos, poussée par notre amour commun. Bientôt, il sentit une menace croissante. Les Dieux lui ordonnèrent de détruire le Secret des Dieux, mais Naos ne pouvait ruiner son oeuvre sans renier sa propre existence en détruisant le Savoir Suprême qu'il désirait offrir aux Hommes afin qu'ils s'éveillent enfin.


" Les Dieux préparant une attaque, nous avons fui jusqu'aux Montagnes de Melk, au sein de replis s'enfonçant dans les profondeurs des roches. En cet endroit, je traduisis chaque chapitre du Secret des Dieux en partition et fragmentai ce savoir en différents airs. Ainsi les Initiés puisent directement leurs pouvoirs dans l'Art Divin ; ce ne sont donc pas des magiciens mais des artistes, aux pouvoirs capables de contrer ceux de nos frères.


" Pour pallier la crainte de voir le livre de Naos accordé aux mortels, les Dieux décidèrent d'éliminer les Hommes avant qu'ils ne puissent utiliser une telle connaissance. Désirant retrouver une planète vierge et inoffensive, les déités déchaînèrent leur plus grande force en éveillant les quatre Grands Elémentaux, l'Air, la Terre, le Feu et l'Eau. Pendant cette période de destruction nommée la Colère des Dieux, les divinités se regroupèrent à la Bibliothèque vide. Grâce au Secret des Dieux, Naos fit la synthèse des peurs et des faiblesses de ses anciens pairs et parvint à définir le Cauchemar des Dieux. Seulement, le pouvoir ne lui était pas donné de générer une telle puissance sans se sacrifier. Nous conçûmes Alwaïd, puis Naos brûla le Secret des Dieux et se jeta dans les flammes. Pendant que son corps disparaissait, mon chant d'adieu l'accompagna et fut prisonnier des montagnes de Melk. "


Alwaïd précisa :


- Vous avez vu la trace de feu où brûla le Secret des Dieux dans la caverne de platine. Les Nains ont eu une riche idée de creuser en ces lieux et de commander cette méliopène aux forgerons de Sable.
- Mais alors, demanda Linaëlle, le Secret des Dieux ne peut plus nuire, et Rigel et Heka ne peuvent pas s'en servir contre nous.
- Ils n'en ont jamais eu l'intention. Ils désiraient le détruire, car les révélations de cet ouvrage et l'absence de la cordiérite étaient les deux seuls éléments qui les empêchaient de réaliser leur but. Ils ont maintenant la pierre, et savent depuis peu que l'œuvre de Naos est en cendres.


Alya reprit :


- Lorsque le Cauchemar des Dieux engendré par Naos se dirigea vers la Bibliothèque, les déités préférèrent fuir, conscientes de leur impuissance. Marquant la fin de la Colère des Dieux, ils créèrent l'Arche des Esprits Divins, ouvrant la voix à un refuge dimensionnel. Avant de la franchir, ils enfantèrent Rigel et Heka, ayant pour mission de libérer leurs parents une fois le Cauchemar éradiqué et l'ouvrage de Naos détruit. C'est aussi à ces demi-Dieux que revenait la garde de la clé de l'Arche, une cordiérite polie au visage de la Lune Vierge.
- Quand je pense que nous l'avons eue en main si longtemps, soupira Araknor.
- Vous affirmez, dit Linaëlle, la voix emplie d'anxiété, que Hèze n'est plus sur Erakis ?
- En effet. Je suis la dernière Déesse d'Erakis.
- Je ne peux pas vous croire ! fulmina la prêtresse, d'où me viendraient mes pouvoirs sans son inspiration divine ?
- Les druides d'Artésia communiquent aussi avec les vents, dit Alwaïd, sans faire appel à Hèze ni aucun autre Dieu. Vous pouvoirs de prêtres sont en partie similaires aux leurs. Vous vous êtes accordés le respect de la nature, que vous avez confondu avec une influence divine.
- Non… c'est impossible, répétait Linaëlle, pourtant ébranlée dans sa foi.
- Hèze faisait partie de ceux qui ont déclenché les Grands Elémentaux contre Erakis. Maintenant que Rigel a fait parler Axanaë et sait que le Secret des Dieux n'est plus, lui et sa sœur vont faire revenir leurs parents afin que ceux-ci déclenchent une nouvelle Colère des Dieux qui réduira toute vie en cendres.
- Le Cauchemar des Dieux ne peut-il rien faire, qu'est-il devenu ? demanda Nejma.
- Zosma, la seule divinité capable de combattre sa propre peur, ne franchit pas l'Arche avec les autres. A la suite d'un long combat, le Cauchemar des Dieux fut repoussé. Il se réfugia dans un temple souterrain abandonné où il hurla une dernière fois. Ce cri secoua à tel point la terre que le temple écroulé fut cerné par le magma remontant depuis les failles déchirant jusqu'au cœur d'Erakis. La chaleur dégagée assécha les cours d'eau alentours et brûla terres et forêts.
- Le désert ! dit Araknor. Et le lac Segin dont parlait Aspial… Le Cauchemar des Dieux reposerait donc au sein d'Edara…
- C'est exact. Et c'est là que vous allez vous rendre.


Alya ne les laissa pas répondre. Ils avaient accepté la mission avant de l'écouter parler. Elle continua :


- Mon chant d'adieu incrusté dans votre cristal est la seule chance d'éveiller le Cauchemar. Je parle bien de chance, car rien n'est certain. Toutefois, la lumière du jour ne pénètre pas jusqu'au cœur du temple. Il vous faudra chercher un miroir magique parvenant à contenir la lumière.
- Où pourrons-nous le trouver si vous ne le possédez pas ? objecta Nejma.
- A Sable, répondit Alwaïd.


Araknor esquissa un large sourire. Leur mission lui parut soudainement plus attrayante. L'idée de découvrir Sable et d'y entrevoir les merveilles qu'il imaginait en ces lieux lui redonna courage et énergie. Linaëlle semblait perplexe.


- Alwaïd, dit-elle, vous n'ignorez pas que Sable est une ville interdite et invisible au milieu du désert. Personne n'en a jamais trouvé le chemin.
- Car personne ne portait son regard au bon endroit. Je connais les secrets de Sable et le moyen de s'y rendre. Alya vous téléportera entre l'ancienne forge et la nouvelle ville. De là, au lieu de regarder l'horizon, vous observerez le sable du désert. Les jours et nuits sans vent, la chaleur du tunnel souterrain approvisionnant la ville en lave engendre une texture particulière du sable en surface, visible par les discrets reflets du soleil ou de la Lune. Ce phénomène est presque imperceptible et vous devrez rester attentifs.
- Il est probable que Sable ne nous reçoive pas amicalement, dit Araknor.
- Keldish vous connaît, c'est suffisant.
- Vous ne pouvez pas nous accompagner ?
- Non, répondit Alya. Nous savons où se dirigent les enfants des Dieux. Je vais me rendre à la Bibliothèque avant qu'ils ne franchissent l'Arche. Alwaïd va réunir nos armées et ses alliés pour les mener sur le continent où sommeille la Bibliothèque. Toutes les armées de la Lune Vierge y convergent déjà, sauf les troupes décimées de la bataille de Louhna. Les survivants hommes, gnomes et elfes retrouveront dans quelques jours les nains et navigueront à la suite de nos ennemis.


Depuis le récit d'Alya, Syä ne parlait plus. La tête basse, elle semblait dépitée et énervée. Lorsqu'elle reprit la parole, ce fut pour interroger d'un ton colérique :


- Alya, je n'interviens pas dans votre récit. Je ne sais rien de plus sur moi. Que m'est-il arrivé depuis la Colère des Dieux jusqu'à aujourd'hui ? Où étais-je pendant plus de cinq mille ans ?
- Je suis désolée Syä, peut-être le découvriras-tu en chemin, mais je ne peux te l'apprendre maintenant.
- Et cette écaille dans ma main, je suppose que vous ne me direz rien à son sujet.
- En effet.


Le regard compatissant et amical d'Alya ne consolait pas le désespoir de Syä. Ceux qui pouvaient tout lui apprendre restaient muets. Elle se rappelait avoir côtoyé de nombreux Dieux, pourtant la majeure partie de sa mémoire ne s'ouvrait pas. La magicienne tournait et retournait en son esprit les images d'Erakis, ses villes et sa campagne ; rien ne lui revenait. Ses souvenirs de l'Athénité se limitaient à divers lieux flous.


En rejoignant sa harpe, la Déesse déclara : " Araknor, tendez la méliopène vers moi, il est une arme dont vous aurez besoin. " Araknor obéit et Alya se mit à jouer un air étrange. Aucune véritable mélodie ne s'y reconnaissait. Les cordes s'agitaient, comme ballottées par le vent. L'air circulant dans les roches sifflait pour accompagner la harpe. Les colonnes de neige blanche disparurent au profit de fins rais lumineux ; des ouvertures de la voûte apparut un ciel hivernal pâle.


- Je vous offre le Souffle des Nuages, dit la Déesse. Si le ciel est dégagé, cette musique appellera des nues déversant une pluie diluvienne. Dans le cas contraire, le ciel s'éclaircira.
- A quoi cela nous servira-t-il ? demanda Nejma.
- Les mort-vivants craignent la lumière, répondit Araknor. Il suffit que nous chassions les nuages qui les surplombent pour les réduire en poussière. C'est une arme puissante, merci Alya.
- Je n'ai pas fini, approchez tous. Votre tâche peut être ardue, voilà qui devrait vous aider. Avant cela, rangez la pierre Araknor, ce sort est trop puissant pour que vous le déteniez. Je vais augmenter vos facultés de combat et de réflexion.


Alya joua de nouveau. Le son des cordes fermement pincées semblait envahir les alentours et se condenser, devenant presque perceptible au toucher. Nejma, Linaëlle, Araknor et Syä sentirent les notes les pénétrer, leur conférant une meilleure perception de leur corps et de leur esprit.


- Je lis en vous une autre inquiétude, dit Alwaïd. L'armée Griffée n'est plus votre ennemie, malgré la mort de Karsanis.
- Jamais nous ne vous remercierons assez, dit Araknor.
- Si, répondit Alya, en éveillant le Cauchemar des Dieux.


Alwaïd engendra un cercle de téléportation et les invita à y pénétrer. A la suite des autres, Araknor le franchit après un dernier regard à Alya, reine de beauté régnant désormais sur le cœur du rôdeur. Les quatre compagnons reconnurent la dimension sans consistance ni gravité où le Maître de Magie les avait déjà envoyés. La voix d'Alya s'y fit entendre :


" Un dernier conseil, ouvrez vos esprits autant que vos yeux. Aussi, ne tardez pas. En affûtant vos sens, j'ai lancé un autre sortilège sur vous. Dans six jours, vos corps commenceront à s'étioler et vous mourrez lentement. Le Cauchemar des Dieux vous libérera de ce vénéfice lorsque vous parviendrez à lui. Nous ne sommes pas vos ennemis, nous nous assurons uniquement que vous ne reviendrez pas sur votre décision, car si les Dieux sont libérés, le salut des peuples d'Erakis ne sera plus qu'entre vos mains. "


L'espace se stabilisa, révélant un paysage immobile. Entourés de sable à perte de vue, un silence parfait régnait. Le soleil mourant embrasait ces vastes étendues où quatre chevaux attendaient non loin. Linaëlle, Syä, Araknor et Nejma ne brisèrent pas la quiétude du désert, tentant au contraire de s'en inspirer. Leur réalité venait d'être bouleversée, ils disposaient de moins d'une semaine pour atteindre leur but et ils se sentaient porteurs d'un espoir trop important pour leur groupe isolé. Contemplant les alentours sans savoir quelle direction prendre, leurs yeux se perdaient vers un futur oppressant.




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