Les Immortels



Personne ne parla pendant un long moment. Tous étaient encore sous le choc, et sans l'avouer, ils étaient effrayés de tomber de nouveau nez à nez avec un navire ennemi.


Syä, penchée sur Sharkan débarrassé de son armure, pensait tout haut :


- Heureusement, je n'ai envoyé qu'un sort de rayon affaiblissant contre Sharkan. Il s'en remettra sous peu, mais les coups qu'il a reçus et le poids de son armure devenu insupportable l'ont affaibli et assommé. J'ai néanmoins plus peur pour Linaëlle, elle semble très mal en point. Malgré cela nous avons une chance incroyable de nous en être sortis vivants.
- Ce n'est pas de la chance, dit Nejma. Tu nous as sauvés Syä. Sans toi nous serions tous morts.
- D'ailleurs, continua Araknor, la magie que tu as libérée est d'une puissance hors norme. Je ne crois pas avoir rencontré dans ma vie de magicien capable de lancer un sort d'invisibilité suprême sur tout un groupe. J'en tire deux conclusions : pour acquérir un tel pouvoir, d'une part tu as suivi les cours de l'Université de Magie, et d'autre part tu as brillamment réussi en devenant un mage exemplaire. Le Maître de Magie te connaît sans aucun doute.
- Encore faut-il que nous arrivions jusqu'à lui, se rembrunit Nejma.
- Nous y arriverons, répondit Syä d'une voix douce. Nous n'avons pas le choix. Pour nos amis, pour Edara, et pour ma mémoire. Gardons confiance. Regardez Aspial, il a peur et est empli de tristesse, ne sachant que vaguement où il nous emmène, pourtant il ne se plaint pas, alors suivons son exemple.
- Tu as raison, reprit l'halfelin, et aidons-le à ne pas perdre espoir, car nos vies sont entre ses mains désormais ; il est le seul à connaître le chemin de Centre, même si pour l'instant nous ignorons où nous sommes. D'ailleurs, nous aurions pu interroger un de nos ennemis à ce sujet, ou à propos d'Heka et de son armée… Mais au fait !


Nejma fouilla son habit et en sortit un parchemin.


- Voici ce que j'ai trouvé sur le corps de l'elfe noire avant de partir, je n'ai pas encore eu le temps de l'ouvrir.
- Dis, tu n'aurais pas récupéré son épée par hasard ? demanda le rôdeur. Maintenant que j'y pense, elle était certainement magique.
- Non, désolé, les armes n'attirent que peu mon regard et mon attention.
- Tant pis, soupira Araknor. J'essayerai d'y penser la prochaine fois. Mon épée est sur le point de se fendre. Mais oublions... lis-nous donc le parchemin.


Félosyle,

Heka part pour le Plateau du Levant. Ordonne à Yels de conduire notre escadre à Arkab puis de détruire le royaume de Melk, soutenant l'assaut des mages.

Pendant ce temps tu seras chargée de veiller sur le peu de combattants restant au temple et de continuer à convertir les prisonniers en morts-vivants. Heka reviendra avec Lersen et d'autres chefs de guerre, vous les convertirez avant de nous les envoyer aux ruines.

Ton père Ivellios va bientôt s'occuper des Elfes de Léan avant de poursuivre en direction de Hèze et des communautés suivantes. Tu pourras le rejoindre une fois le Conseil d'Erakis entièrement converti ou réduit à néant.


Rigel



- Rigel ? Heka ? s'interrogea Syä, je connais ces noms.
- Qui sont-ils ? s'empressa Araknor, impatient d'y voir plus clair.
- Je ne me souviens pas, mais leurs noms me sont familiers. Tout ce dont je me rappelle, c'est qu'ils sont frère et sœur. Rigel et Heka… on ne parlait jamais de l'un sans l'autre.
- On ? demanda le moine, intrigué.
- Oui, même si je ne sais pas à qui ce " on " correspond.
- Au moins tes souvenirs reviennent peu à peu, c'est déjà bon signe. Y a-t-il autre chose dans la lettre qui te fasse apparaître de nouvelles images ?
- Les ruines… elles se situent entre deux immenses forêts, mais sur quel continent, je n'en ai pas la moindre idée.
- Comment peux-tu connaître tout cela ? s'enquit Araknor. Les ruines, Heka ou Rigel nous étaient à tous inconnus il y a moins d'une lune.
- Je l'ignore. Et à part cela rien ne m'apparaît plus.
- Et tes sorts, tu te les rappelles ? interrogea Nejma.
- Non. Je maîtrise maintenant les sorts les plus simples, mais je ne parviens pas à retenir les plus complexes, comme celui de ce matin. J'ai la sensation d'entrer en transe, puis ma mémoire s'efface après ce court instant de concentration exacerbée.
- C'est dommage. Le reste de la lettre cache encore beaucoup d'énigmes.
- Certaines peuvent se déduire de notre expérience, commença le demi-elfe. Yels et la flotte que nous avons croisée constituaient les renforts annoncés par Sham pour l'attaque de Melk. Le " maître " dont parlait un des mages d'Arkab pourrait bien être ce Rigel, ou Heka, ou même les deux. Ce qui m'inquiète le plus c'est leur désir de coloniser les autres civilisations d'Edara. Quelle inconscience, et pourtant ils ne mettent pas leur victoire en doute.
- Et ils convertissent leurs prisonniers en morts-vivants, c'est inimaginable, comment peuvent-ils s'y prendre ?
- Je ne comprends pas non plus...


Syä se leva sans parler. Elle regarda l'écaille incrustée dans sa main, puis partit voir Aspial. Elle avait besoin de penser à autre chose car sa tête lui faisait mal à force de se concentrer pour éveiller de nouveaux souvenirs. Le silence se fit de nouveau, le bateau glissait toujours vers le nord au milieu d'une mer bleutée sur laquelle le soleil engendrait un éclat aveuglant.


Ils ne parlaient plus depuis longtemps lorsque Sharkan s'éveilla. Ses compagnons se précipitèrent autour de lui et lui demandèrent s'il allait bien, mais le général, en regardant autour de lui, eut l'air affolé et s'écria : " Où est Linaëlle ? " Araknor lui expliqua la fin du combat au temple de la Lune et désigna du doigt les escaliers menant aux soutes où reposait Linaëlle, extrêmement faible et inconsciente. Sharkan se leva avec peine et s'y rendit sans attendre. Il y trouva son amie, livide, la respiration courte. Lui prenant la main, il tentait de contenir les cris de haine qu'il mourait d'envie de libérer. Il resta ainsi des heures, allant jusqu'à prier Hèze de ne pas abandonner sa fidèle.


Les autres ne les dérangèrent pas. Ils s'évertuaient à construire un radeau où ils déposeraient le corps de Fosiac. Cet ouvrage fut terminé à la tombée de la nuit, et tous, y comprit Sharkan, se rejoignirent sur le pont. Ils déposèrent Fosiac sur les planches, et Aspial pria la mer de recevoir le corps de son capitaine et de le conserver en son sein. Il poussa le radeau qui tangua sur l'eau, emporté lentement par le courant contraire.


Aspial reprit la barre et Sharkan retourna vers Linaëlle. Araknor, Nejma et Syä réfléchissaient maintenant à la nourriture pour le voyage. Leurs réserves n'étaient plus comestibles et il leur fallait mettre au point un système de filets pour attraper du poisson. Certains sorts de Syä se révélaient tout aussi efficaces, et malgré une certaine anxiété, ils parvenaient à réunir assez de nourriture pour l'équipage.


Nejma, curieux d'apprendre à manœuvrer un bateau, prenait des leçons auprès d'Aspial. Celui-ci le formait avec d'autant plus d'attention qu'il savait qu'ainsi Nejma pourrait le remplacer pendant son sommeil. L'halfelin s'en trouvait heureux car cela lui rappelait le port d'Ourgast où les pêcheurs parlaient de la mer et de leurs bateaux avec amour et passion. En effet, dans une contrée comme Ourgast où il neigeait constamment, prendre la mer était une libération, permettant de s'éloigner des côtes et du front nuageux pour trouver bien plus loin le ciel bleu et la chaleur du soleil. En dirigeant l'embarcation, Nejma avait les yeux emplis d'images de sa ville natale, jusqu'au retour d'Aspial quelques heures plus tard.


Ils furent soudain tous alertés par les cris de joie du marin. Il venait d'apercevoir une longue bande de terre claire, s'étendant à l'infini de chaque côté de l'horizon. Tandis qu'Aspial mettait cap à l'ouest, Syä demanda :


- Qu'est-ce que c'est ?
- Ce sont les côtes du désert, répondit Aspial, arborant un large sourire. En remontant vers le nord j'espérais tomber dessus, c'est merveilleux, il suffit maintenant de les contourner, et dans une semaine environ nous serons à Centre.
- Une semaine ! s'écria Nejma, le Conseil d'Erakis ne sera-t-il pas terminé d'ici là ?
- Peut-être, répondit Sharkan, mais de toute façon il n'y a pas de chemin plus court.
- Le désert… rêvait Araknor, n'est-ce pas au sein de celui-ci que se trouve la ville de Sable ?
- Si, répondit le général, mais quant à savoir où elle se situe exactement, ce secret n'a jamais été dévoilé.
- En tout cas, dans un ou deux jours nous verrons les ruines de l'ancien port de Sable, commenta Aspial.
- C'est à cause de la destruction de ce port et de la forge de Sable par une armée inconnue, il y a plus de 300 ans, que le Conseil d'Erakis a été formé, suite à la solidarité de toutes les villes pour financer la reconstruction de Sable. Depuis, la nouvelle ville a été interdite, et aucun étranger n'y est jamais retourné.
- Une armée inconnue ? demanda Syä. Se pourrait-il que ce soit l'armée de la Lune ?
- Ça paraît peu probable. C'était il y a trop longtemps et les assaillants n'avaient aucun signe distinctif. De plus, après cette attaque pourtant réussie, plus jamais cette armée n'a été vue.


Ils restaient perplexes. Une seule impatience se sentait chez chacun, le désir d'arriver au plus vite à Centre afin d'y être en sécurité et surtout d'aviser de la situation, avoir quelques éléments de réponse et organiser la défense d'Edara.


En attendant, les paysages qui s'offraient à eux les divertissaient chaque instant. Le sable jetait par endroits de longues langues dans la mer et une fine poussière s'élevait en silence lorsque le vent venait de l'intérieur des terres. Nejma se perfectionnait à la barre et menait le bateau aussi souvent qu'Aspial voulait bien le lui laisser en main. Le marin lui confia aussi la tâche importante de changer de cap vers le nord. Ils arrivaient en effet aux limites de l'archipel d'Aramoana, retrouvant l'océan s'étendant à l'infini.


Les journées devenaient longues et monotones. Seule Syä s'ennuyait rarement car elle travaillait ses sorts, devenant assez efficace. Nejma pensait aux derniers jours qu'il passait avec ses amis avant de rejoindre Ourgast ; Araknor chantait de moins en moins en pêchant ; Sharkan restait au chevet de Linaëlle dont l'état semblait empirer, pour peu qu'il puisse être pire. Toujours dans un profond coma, il était presque impossible de la nourrir et chaque jour son corps s'affinait et perdait de l'énergie. Elle respirait difficilement malgré les efforts de chacun pour tenter de la maintenir en vie.


Tous eurent un regain d'énergie et de courage en voyant apparaître sur la côte à l'est les traces d'une ancienne civilisation, l'ancien port de Sable. On n'y distinguait plus grand chose, sinon des constructions méconnaissables et du bois épars. Araknor ne quittait pas les ruines des yeux, émerveillé par les images de la nouvelle Sable que lui dessinait son imagination. Ils suivaient la bonne route, et le vent les accompagnait, lançant le bateau à grande vitesse. Une variante du paysage fit son apparition peu avant que le cap devienne plein est : des rochers massifs s'étalaient le long du rivage, jusqu'à devenir de petites falaises cachant le désert sur de longues distances. Le lendemain, alors que les nuages envahissaient le ciel, ceux-ci reflétaient une étrange couleur rouge au-dessus du continent. Syä en demanda l'origine et Aspial lui répondit que derrière ces hauts rochers se trouvait Segin, un lac de lave apparu à la fin de la Colère des Dieux. Sharkan confirma et ajouta que l'ancienne forge de Sable, détruite en même temps que le port, se trouvait sur les bords de ce magma en ébullition.


La nuit suivante, les rivages du désert disparurent derrière l'horizon ; seule une vaste étendue d'eau les entourait de toute part désormais. En maintenant leur cap, ils arriveraient droit sur Centre. A mesure qu'ils se rapprochaient, leur énergie les envahissait de nouveau, et leur excitation d'être enfin en terrain allié les rendait presque heureux. Leurs exclamations de joie en témoignèrent lorsqu'ils croisèrent au petit matin les premiers bateaux de pêche de Centre. Bientôt, une île immense entourée de nombreux navires se détacha au loin, droit devant eux. Dans quelques heures, ils accosteraient.


En approchant de l'île, ils aperçurent de larges drapeaux flottant au vent. Parmi eux se reconnaissaient ceux de Centre en grande majorité, et d'autres représentaient le Conseil d'Erakis, signe que les dirigeants de chaque ville se trouvaient encore en ces lieux. Le groupe s'en sentit soulagé et Aspial manœuvrait pour entrer dans le port. De là se distinguaient les quais imposants et les entrepôts collés les uns aux autres. Beaucoup de personnes de toutes les races s'y agitaient, déchargeant des marchandises et engendrant un brouhaha continu. Mais ce qui les surprit le plus fut un haut navire gris dont la voile principale portait la marque de trois griffures. Sans aucune hésitation, tous reconnurent ce vaisseau de guerre comme l'un de ceux ayant combattu la flotte de la Lune Vierge. Sur le pont circulaient des chevaliers arborant d'épais boucliers marqués de griffures semblables à celles dessinées sur la voile.


Ils accostèrent sans problème, et dès leur descente un homme maigre et courbé les aborda :


- Bonjour mes seigneurs, je me présente : Vector, à votre service. Est-ce la première fois que vous venez en cette belle île de Centre ? Auquel cas réjouissez-vous d'avoir encore tout à y découvrir. Il est vrai que…
- Nous sommes pressés, le coupa Araknor. Nous ne connaissons pas Centre et il nous faut rejoindre au plus vite le Grand Commerçant.
- Mérope ? Il est dans sa demeure, mais le Conseil d'Erakis s'y tient toujours, il ne sera pas disponible, même pour des voyageurs aussi importants que vous en avez l'air. Néanmoins le palais se contemple aussi de l'extérieur et…
- Cesse tes flagorneries, s'échauffa Sharkan qui portait Linaëlle. Si tu es à notre service comme tu l'as dit, amène-nous immédiatement là-bas.
- Avec plaisir, et comme il est de coutume pour les nouveaux arrivants, laissez-moi vous conter l'histoire de Centre, vous ne l'apprécierez que mieux.
- Plus tard les discours, hâtons-nous.
- Attends Sharkan, j'aimerais bien connaître cette histoire, intervint Syä, cela m'aiderait peut-être.
- Et puisque la ville à l'air grande, ajouta Araknor, cela occupera un peu notre marche.
- Soit, mais ne tardons plus.


Vector, heureux de pouvoir narrer les vieilles légendes et faits reconnus de la ville, ouvrit la marche et se lança avec passion dans son discours. Son corps chétif contrastait étrangement avec l'expression lyrique qu'il essayait de se donner et Araknor le mimait discrètement pour amuser ses compagnons.


- Bien avant la Colère des Dieux, Edara et Léole, chacun bien développés, vivaient en paix et de nombreux navires sillonnaient la mer d'un continent à l'autre. Puis apparurent les magiciens, maîtres de pouvoirs nouveaux et incommensurables. Quelques décennies plus tard, un phénomène inexplicable vint troubler l'harmonie d'Erakis : entre Edara et Léole apparut une île, comme sortie des eaux. Les marins attribuèrent cela aux magiciens qui niaient y avoir une quelconque implication.
- Sortie des eaux ? s'étonna Syä, mais comment cela ?
- Certains navires d'Edara et de Léole y accostèrent, déposant des colons des deux continents chacun d'un côté de l'île. Ils finirent évidemment par se croiser au cours de leurs explorations. Or, ayant tous deux revendiqué l'île pour leur continent respectif, ils s'engagèrent dans un combat sans merci afin de contrôler définitivement cette terre. Les combattants de Léole reçurent des renforts plus tôt que leurs rivaux, ainsi parvinrent-ils à chasser leurs opposants de l'île. Néanmoins ils eurent juste le temps de développer quelques bâtiments de leur civilisation avant que l'armée d'Edara aidée de quelques mages ne viennent reprendre la future Centre par la force, en détruisant systématiquement les constructions des colons Léoliens. L'armée de Léole riposta violemment et une longue guerre commença. Les relations amicales entre Edara et Léole avaient cessé et tous leurs vaisseaux partaient combattre. Les canons tonnaient régulièrement, les épaves s'accumulaient autour de l'île. Les bateaux transportant des magiciens bénéficiaient de la protection de ceux-ci et parvenaient à accoster, cependant sur la terre ferme les affrontements n'épargnaient personne non plus. Les duels de mages y étaient continuels tandis que les guerriers tentaient d'annihiler toute vie adverse. Les troupes fragmentées sur l'île se déplaçaient par groupes avec toujours l'espoir de surprendre ses ennemis.
- Combien de temps cela a-t-il duré ? demanda Nejma.


Vector n'entendait rien et continuait à marcher machinalement en racontant son histoire.


- Cette guerre épuisait les forces des deux continents et les Dieux qui d'habitude provoquaient une issue à ces crises semblaient observer sans agir. Le carnage aurait continué si, selon ce qui est dit, les Dieux n'avaient pas perdu patience et déchaîné leur colère pour punir les Hommes. Erakis trembla et les éléments se déchaînèrent, détruisant hommes, forêts, embarcations.
- On est encore loin ? demanda Sharkan qui s'impatientait.
- Les survivants de l'île, sans espoir de retour vers leurs terres, vécurent dans la peur pendant toute la Colère des Dieux et ne furent sauvés que par les magiciens qui parvenaient à dissiper les feux naissants ou à détourner le cours des vagues gigantesques balayant l'île. Les ennemis d'autrefois furent obligés de s'allier pour survivre, ainsi créèrent-ils ensemble des abris de fortune au centre de l'île.
- Il commence à m'exaspérer, siffla Sharkan à ses amis. Je lui pointerais bien ma lame sous la gorge pour voir s'il sait parler d'autre chose que de Centre.
- Et soudain, tout cataclysme cessa, la nature redevint calme. Personne n'osait bouger au début, n'osant croire à la fin de l'horreur. Quelques jours plus tard, un cri déchirant et abominable vint secouer Erakis, puis plus rien. Tout le bois de l'île ayant brûlé, les hommes ne pouvaient pas fabriquer d'embarcation et se trouvaient prisonniers de l'île. Devenus alliés dans la souffrance, les survivants décidèrent de développer une nouvelle civilisation, ne s'inspirant d'aucune de celles d'où ils venaient. Ils laissèrent néanmoins les vestiges des colonies sur les bords de l'île et y fondèrent une ville qu'ils baptisèrent Centre, nom neutre et symbole de leur indépendance.
- Syä, interrogea Araknor, tu n'aurais pas un sort de mutisme par hasard ?
- Taisez-vous bande d'incultes, moi ça m'intéresse ! répondit-elle en leur faisant un clin d'œil.
- Les marins des différents continents découvrirent Centre de nouveau, mais cette fois-ci Edariens comme Léoliens étaient les bienvenus. Réalisant le rôle qu'ils pouvaient jouer, les habitants de Centre formèrent la Guilde des Marchands et proposèrent aux continents de servir de relais aux bateaux de commerce. Chacun y gagnait car les escadres d'Edara et de Léole n'avaient plus qu'à parcourir la moitié du chemin pour déposer leurs marchandises et embarquer leurs achats. Une partie des bénéfices était ainsi versée à Centre. Les habitants élirent le Grand Commerçant, puis des émissaires d'Ystria, du Plateau du Levant, de Sable, de Melk et d'Arkab vinrent aider et surveiller les nouveaux marchands de l'île, afin d'être sûr que tout s'organisait dans les règles. Peu à peu, Centre et le Grand Commerçant acquirent la confiance des différents ports, ainsi les émissaires repartirent, sûrs que la mixité des origines au sein de l'île empêcherait une quelconque préférence.
- Regardez, lança le moine en pointant du doigt un palais de marbre gris, voilà probablement le lieu où se réunit le Conseil.
- A la création du Conseil d'Erakis, Centre fut désignée comme siège en tant que ville réputée pour sa neutralité. A cette occasion un modeste palais fut créé, recevant une fois par an le Conseil et servant le reste du temps de logement au Grand Commerçant, actuellement Mérope. Nous voici d'ailleurs à son palais. Lors de sa construction…
- Suffit ! coupa Sharkan. Merci de nous avoir guidés, Vector-le-Volubile, maintenant, au revoir !
- Au revoir ? Et ma paye alors ?
- Quelle paye ? Nous n'avons rien.
- Comment ? Vous croyez que j'ai fait ça gratuitement ? Les guides comme nous sont durement formés pour apprendre tous ces récits, c'est de cela que nous vivons.
- Votre vie doit être bien répétitive à en croire vos monologues, mais si ça vous plait… Désolé pour l'argent, ce sera votre bonne action désintéressée de la journée.
- Gardes ! cria Vector. Gardes ! Au voleur !
- Voyons, intervint Araknor, nous n'avons pas d'argent mais nous nous arrangerons autrement.


Six gardes arrivaient de différentes directions et ceux aux portes du palais avaient saisi leurs armes. Vector s'agitait en pointant les visiteurs du doigt et bientôt ils étaient cernés d'hommes en armure, sans compter les citadins curieux commençant à se rassembler. Sharkan dégaina son épée mais Nejma lui prit le poignet et abaissa sa main en disant : " Nous n'arriverons à rien ainsi. " Vector expliqua la situation, et lorsque les gardes constatèrent qu'ils ne pouvaient en effet pas payer, ils leurs demandèrent de déposer les armes et de les suivre. Syä essayait de parlementer, mais la ville étant anormalement agitée, les soldats ne voulaient rien entendre, pas même concernant la lettre du prince Veïk, tant qu'ils n'étaient pas derrière des grilles au moins un court instant.


Les gardes ficelèrent les mains des voyageurs et les traînaient déjà, malgré Nejma, Syä et Sharkan qui tentaient en vain de leur faire entendre raison. Les voyant échouer si près du but, Araknor se décida à abattre sa dernière carte. Au plus fort de sa voix, il cria en direction d'une fenêtre ouverte du palais : " Mérope, seigneurs et rois d'Erakis, tremblez, car l'armée de la Lune Vierge vient saccager notre monde et réduire à néant nos civilisations ! " L'un des gardes tenta de frapper le rôdeur mais celui-ci l'esquiva et parvint à se détacher. Il se mit à courir vers le palais en hurlant : " Heka et Rigel vont nous détruire ! Ecoutez-nous, au nom d'Erakis ! "


Araknor reçut un violent coup à l'arrière du crâne et s'effondra, assommé. Déjà il était hissé sur des épaules solides, mais alors que Sharkan commençait à insulter les gardes qui perdaient leur patience, une voix forte et grave se fit entendre d'un des balcons du palais : " Un instant Yorït. " Le capitaine des gardes s'inclina. " A vos ordres, Mérope. " Le Grand Commerçant, un petit homme bedonnant et barbu à l'allure sympathique quoique grave, ordonna à Yorït de libérer les étrangers et de les mener jusqu'à lui. Syä et Nejma se lancèrent un regard satisfait et complice ; le plan d'Araknor avait fonctionné, même s'il lui en coûterait probablement un bon mal de crâne. Vector rageait car il ne toucherait jamais son argent. Il repartit en direction du port en lançant quelques jurons inaudibles.


Introduits au cœur du palais, ils arrivèrent devant une porte épaisse gardée par quatre hommes qui en libérèrent l'accès. Araknor reprenait ses esprits ; en ouvrant les yeux il vit une vaste salle où autour d'une imposante table de marbre, huit personnes dégageant un charisme hors du commun étaient levées et les dévisageaient. " Laissez-nous ", ordonna Mérope, et malgré leur surprise, les gardes se retirèrent en fermant la porte derrière eux.


Sharkan sourit et s'inclina :


- Bonjour mes seigneurs. Je suis heureux de vous revoir, Izar, roi respecté des Nains.
- Je vous salue à mon tour, général Sharkan, répondit le roi, et je vous remercie grandement vous et vos amis, mais commençons par nous présenter.
- A ma droite, dit Mérope, voici donc Izar, roi des Nains de Melk, puis Ypsen, seigneur d'Ystria. A ma gauche, Saskia, Grande Prêtresse des Vents, et Keldish, seigneur de Sable.


A cette annonce, le cœur d'Araknor se mit à battre intensément.


- Enfin, en face de moi, voici une agréable surprise en les personnes de Karsanis, général de l'armée Griffée, et son amie Axanaë, Initiée de l'Ecole d'Art de Bruyère.


Izar était un nain aux muscles épais malgré son âge, qui semblait vouer une sincère reconnaissance aux nouveaux arrivants. Ypsen, un grand homme à l'air grave, portait une cape rouge, et une longue épée blanche se distinguait au premier coup d'œil à sa ceinture. Saskia, petite gnome souriante, elle aussi âgée, était parée de longs tissus verts et gris arborant le signe de Hèze, sa Déesse. Keldish les dépassait tous en taille. Ce grand homme à la peau hâlée, aux cheveux et à la barbe fournis et d'un noir parsemé de gris, impressionnant par l'assurance qui se lisait sur son visage, portait une cape dont l'aspect granuleux laissait penser qu'elle était constituée de sable. Bien que Karsanis soit un homme presque maigre, il n'en paraissait pas inoffensif pour autant. A ses pieds gisait un bouclier figurant les trois griffes représentatives de son armée. Quant à Axanaë, elfe fine aux membres élancés dont la flûte reposait sur la table, la bruyère tatouée sur ses mains trahissait son origine, signe incontestable de son ascension à l'ordre des Initiés.


Araknor, quelque peu intimidé devant tant de personnalités, annonça :


- Je suis Araknor, rôdeur de Léan et du Plateau du Levant, fils d'Artahor Jaris. Voici Syä, magicienne talentueuse recouvrant doucement la mémoire ; Nejma, moine formé par Näam, hélas disparu ; à côté de lui se trouve Sharkan, général du Levant, qui porte Linaëlle, prêtresse de Hèze dont le nom vous est probablement familier.
- Linaëlle ! s'écria Saskia en se précipitant vers elle.


Elle la connaissait très bien pour l'avoir elle-même formée, et en tant que seule humaine prêtresse, la réputation de Linaëlle n'était plus à faire. Sharkan la déposa sur la table, et avant même de pouvoir expliquer les causes de son coma, la gnome avait posé ses lèvres sur le front fiévreux de sa disciple avant de souffler sur son visage. Une légère brise envahit alors la pièce et vint tournoyer autour de Linaëlle dont les cheveux et les habits s'agitaient dans le vent. Puis la brise faiblit, comme absorbée par le corps inerte. La transpiration de Linaëlle cessa, son teint perdit de sa pâleur, et après quelques instants elle dormait paisiblement. " Elle va bien maintenant. Elle se réveillera dans quelques jours. "


Nejma, rassuré mais trop perturbé par un doute insupportable, demanda :


- Excusez-moi, Borion n'est pas là, ni le Maître de Magie ?
- Hélas, répondit Mérope, il y a des absents au Conseil. Lersen, seigneur du Levant, est porté disparu ; le Maître de Magie est en réunion exceptionnelle avec ses mages ; quant à Borion, administrateur d'Ourgast, nul ne sait s'il est encore en vie.
- Quoi ? cria Nejma, mais comment…
- Je suis désolé de vous l'apprendre Nejma, coupa Mérope, Ourgast est détruite. La ville est en ruine, votre flotte de pêcheurs a entièrement coulé, la moitié des Ourgasiens sont morts et ceux dont le corps ne jonche pas le sol restent introuvables. Nous n'avons rien vu, nous ne savons pas comment cela est arrivé. Tout à dû se passer très vite. Je suis navré.


Nejma sentit son cœur se serrer au point de lui provoquer une profonde douleur. Il tomba à genoux, ne parvenant pas à réaliser et accepter la situation. Il se mit à pleurer et prit sa tête entre les mains. Ses amis s'en trouvaient tout autant bouleversés, d'autant que même si l'absence de Lersen était prévisible, celle du Maître de Magie abattit une grande lassitude sur eux, surtout sur Syä. Il était le seul à pouvoir répondre à plusieurs de leurs interrogations, et son aide devenait décidément de plus en plus indispensable. La conversation s'anima alors, tous partirent de leurs commentaires, et lorsque le bruit se transforma en cacophonie, Mérope intervint :


- Silence, mes amis. Il y a en effet beaucoup de questions en suspend et énormément à apprendre de chacun, mais donnons-nous un ordre ou nous ne nous en sortirons pas ! Croyez que nous sommes tous désolés, Nejma ; et que dire du Plateau du Levant réduit en cendres ? C'est pourquoi pour la première fois de son histoire, le Conseil d'Erakis accueille d'autres personnes que des dirigeants, les circonstances l'imposent.


En regardant Araknor et ses compagnons, il continua :


- Nous savions que vous étiez en route pour Centre mais ignorions si vous pourriez nous rejoindre.
- Comment saviez-vous que nous viendrions ? interrogea Araknor pendant que Syä prenait Nejma dans les bras.
- Vous avez sauvé le royaume de Melk ! s'exclama Izar, et en cela je suis votre obligé. Mais laissez-nous vous éclaircir la situation. Karsanis, vous qui semblez avoir une vision globale de cette crise, voulez-vous bien faire un bilan rapide ?
- Bien sûr. Une armée arborant le visage de la Lune Vierge et dirigée par une femme a détruit le Plateau du Levant. Elle se dirige maintenant en direction du domaine de Léan. Elianis, un autre général de l'armée Griffée, est en route pour Léan afin de contrer l'attaque de la Lune Vierge. Comme expliqué précédemment, Ourgast a été détruite sans que nous n'en connaissions la cause. Quant à Melk, les Nains ont été sauvés par un oiseau porteur d'un message les prévenant d'une attaque imminente. Et cette lettre, selon nos informations, c'est Linaëlle qui l'a écrite. Les Nains ont préparé nombre de pièges et les mages succombèrent face à une telle surprise et une si bonne organisation. Izar, votre fils est digne de vous. Enfin, l'armée ennemie possédait aussi une flotte importante voguant vers Arkab, cependant nos navires en sont venus à bout et j'ai personnellement tué Sham dont le château dissimulait nombre de preuves de complots et des lettres signées d'un certain Rigel, que nous soupçonnons d'être le coordinateur des attaques.
- Avec tout mon respect Karsanis, intervint Keldish, vous ne nous avez pas encore dit d'où vous puisez toutes ces connaissances, et surtout d'où votre armée et vous-même êtes originaires. Nous ne savons rien de vous, et si l'armée de la Lune fut une surprise inconcevable, votre existence ne l'est pas moins. Personne sur Erakis ne vous connaît, vous semblez apparaître de nulle part avec des milliers d'hommes, et vous arrivez au Conseil d'Erakis en vous présentant comme défenseur de nos continents. Je crois que nous devrions commencer par vos explications avant d'aller plus loin.
- Soit, je vous comprends, néanmoins mon récit ne souffrira aucune question. Nous sommes vos alliés au nom d'Erakis, notre force levée contre nos adversaires communs le prouve, alors pour le reste vous devrez me faire confiance.


Il marqua une pause, attendant que chacun acquiesce, puis continua :


- Nous servons Alwaïd, et tous les guerriers sous ses ordres sont nés sur Erakis. Cette planète recèle encore de nombreux lieux inexplorés et isolés capables d'accueillir des civilisations entières. L'armée de la Lune a suivi la même règle. Malgré son nom et son apparition soudaine, n'allez pas imaginer qu'elle provient de la Lune Vierge ; elle était simplement cachée.
- Voyons, répliqua Keldish, il est impensable qu'une civilisation soit uniquement axée sur la guerre et qu'elle se soit isolée depuis des siècles dans le but de n'être connue de personne.
- C'est pourtant aussi notre cas, même si vous n'avez pas à en connaître la raison.
- Je trouve ça un peu facile ! s'exclama Izar qui frappa le point sur la table. La menace est à nos portes et nous risquons tous énormément dans cette guerre, nous aimerions au moins savoir avec qui nous nous allions !
- Désolé Izar, roi de Melk, mais je suis tenu par le secret. En nous faisant connaître prématurément, le Conseil d'Erakis aurait limité nos effectifs et surveillé nos actes. Il n'en était pas question. Nous ignorons le but exact de nos ennemis, seul Alwaïd le connaît, et peut-être le Maître de Magie s'il possède l'omniscience qu'on lui attribue, toutefois nos adversaires doivent être détruits sans hésitation, c'est la seule chose qui compte. La plupart d'entre eux sont des morts-vivants.
- Vous voulez dire, demanda Sharkan, que vous suivez les ordres d'un homme qui vous dissimule des informations indispensables ? Décidément, toutes vos relations sont basées sur la confiance.


Karsanis lança un regard sombre à Sharkan en rétorquant :


- C'est ce qui fait notre union et notre force. C'est une forme de foi, la Grande Prêtresse Saskia sait de quoi je veux parler. Pas besoin de preuve, nous savons que nous agissons pour le bien.
- Tout porte à le croire, intervint Ypsen. Alors à mon tour de vous dire ce que le Maître de Magie m'a confié, peut-être cela éclairera-t-il certains d'entre nous. Avant la Colère des Dieux, Naos, l'ancien Dieu du Savoir, a écrit 'Le Secret des Dieux'…
- Ce n'est qu'une légende, coupa Izar, l'existence des déités n'a jamais été prouvée.
- Izar, vous oubliez Hèze, répondit la Grande Prêtresse des Vents.
- Je ne suis pas le seul ici à ne pas croire en Hèze, Saskia, et même si je respecte votre croyance, permettez-nous au moins de douter de légendes aussi vieilles que celle du Secret des Dieux.
- Néanmoins, reprit Ypsen, ce mythe donnerait un motif à tous ces carnages : le Secret des Dieux contiendrait les points faibles de chacune des divinités, les rendant toutes vulnérables. Les Dieux demandèrent au gardien de la Bibliothèque - Naos lui-même - de le détruire, mais il s'y refusa et se retourna contre ses frères, engendrant le Cauchemar des Dieux dans le but de les détruire et de régner en seul maître sur Erakis. Qui sait si entre de mauvaises mains un tel savoir n'accorderait pas tout pouvoir à qui obtiendrait cet ouvrage ?
- Vous avez parlé d'une bibliothèque, de quoi s'agit-il ? demanda Keldish.
- Elle constituait la demeure de Naos. Il y recevait les Dieux et ceux-ci y entreposaient leurs connaissances. C'est tout ce que j'en sais. Mais cela importe peu. Ce que le Maître de Magie en conclut, c'est que l'armée de la Lune tente de mettre la main sur ce livre contenant une puissance dépassant les limites de l'imagination. Ainsi je propose de nous donner comme mission, outre l'éradication de nos ennemis, la destruction de ce grimoire, pour peu que nous parvenions à découvrir où il se trouve.
- Tout cela est bien hypothétique, commenta Mérope, mais si un tel ouvrage existe, le mieux serait en effet de le réduire en cendres.
- Karsanis, interpella Sharkan, qui nous dit que votre armée ne recherche pas elle aussi le Secret des Dieux ? Aviez-vous connaissance de l'existence d'un tel recueil ? Et Alwaïd, votre maître ?


Le général de l'armée Griffée regarda de nouveau Sharkan avec un regard de colère se chargeant de plus en plus d'agressivité, et Sharkan le lui rendait sans baisser les yeux. Karsanis répondit :


- C'est la première fois que j'entends parler du Secret des Dieux, quant à mon maître, il n'a aucun désir de conquête ni de domination, et si vous remettez encore ma parole en doute je me verrai obligé de demander votre exclusion du Conseil. Vous êtes ici exceptionnellement aux vues des circonstances, mais vous n'êtes pas indispensables !
- Vous non plus ne figurez pas au Conseil habituellement, alors ne prenez pas vos grands airs, fulmina Sharkan, et vous n'avez aucun droit sur mes amis et sur moi.


Les deux hommes posèrent la main sur la garde de leur épée et semblaient vouloir l'utiliser si la situation dégénérait, mais Araknor se précipita entre eux et Syä leur cria : " Il suffit ! La haine environnante n'a pas à pervertir les relations de ceux qui se battent pour la même cause. Erakis est la priorité, et même si ma mémoire me fait défaut, je n'oublie pas la tristesse de vos yeux quand vous parlez de vos pays ravagés. Alors cessez vos rivalités inutiles et réfléchissons ensemble avant de partir sauver nos peuples. "


Sharkan et Karsanis, sans se quitter des yeux, lâchèrent leurs armes. Araknor et Nejma restèrent stupéfaits de l'accès de colère de Syä. Ils n'avaient jusqu'alors vu chez elle que son côté rieur et doux. Comme sa mémoire, son caractère réapparaissait par bribes. Les traits de son visage fascinèrent Araknor qui ne prenait plus garde au conflit, se sentant envahi d'un sentiment de désir. Les épaules, le ventre et les jambes sensuelles de l'elfe étaient toujours visibles, et ses mèches reposaient sur les tissus déchirés de sa robe. Il aurait aimé être encore à Arkab, lui tenir la main et sentir leur tête l'une contre l'autre. Il ne revint à la réalité que lorsque Mérope reprit la parole :


- Merci chère elfe. Je suis heureux de voir que des paroles raisonnables parviennent à apaiser la tension en ces lieux. Reprenons calmement s'il vous plaît. Il sera bientôt temps que nos invités nous raconte leur histoire, mais avant, une question nous vient à tous : Karsanis, comment pouvez-vous avoir connaissance de la progression de l'armée ennemie, de ses actes et de ses échecs ?
- Il est normal que vous appreniez cela, répondit le général en retrouvant son calme. Axanaë, je te laisse l'expliquer.


Pour la première fois, l'Initiée prit la parole :


- Comme vous le savez, les musiciens les plus talentueux de l'Ecole d'Art suivent la formation finale de Bruyère elle-même. Nous y perfectionnons notre art avant de devenir Initié et de partir à travers Erakis jouer dans toute les villes ; sauf à Sable bien sûr, mais je respecte votre décision, Keldish. Quoiqu'il en soit, lorsque nous nous regroupons entre Initiés afin de jouer ensemble, si nous parvenons à communiquer sans prononcer un mot, la synchronisation musicale devient parfaite. C'est pourquoi Bruyère nous enseigne la télépathie, et son apprentissage est tel que nous parvenons à nous entendre d'un continent à l'autre. Ainsi je suis au courant des faits actuels grâce aux différents Initiés du Plateau, de Melk, d'Arkab et d'ailleurs.
- Il me semblait bien que vous possédiez certains pouvoirs, intervint Nejma, l'un d'entre vous, un gnome, nous a suivis le jour où nous avons vu l'armée de la Lune Vierge pour la première fois. Sauriez-vous quelque chose à ce sujet ?
- Je ne connais pas l'ensemble des Initiés, nous sommes nombreux. Je ne peux hélas vous éclairer sur cette histoire.
- Et sur Bruyère ? demanda Saskia. Voilà un autre personnage énigmatique, sans âge qui plus est. Son Ecole est dans la forêt de Hèze, non loin de nos grottes, pourtant je ne l'ai jamais vue, elle n'est jamais venue au Conseil d'Erakis bien qu'elle y soit invitée, et j'ignorais jusqu'à aujourd'hui qu'elle avait d'autres talents que la musique.
- Chacun a ses mystères, répondit Axanaë. Vous n'avez jamais vu Sable, et cela ne nuit pas à l'amitié que se portent vos deux peuples. Tous sont les bienvenus au Mont Solitaire.
- Bien, lança Keldish, je propose d'arrêter d'interroger Karsanis et Axanaë, n'oublions pas qu'ils se sont présentés d'eux-mêmes pour nous aider ; acceptons-le avec reconnaissance et nous parlerons plus quand Erakis sera en paix. J'aimerais maintenant entendre l'histoire de nos nouveaux compagnons.
- Certes, convint Mérope.


Sharkan désigna Araknor et Nejma du doigt car eux seuls avaient vécu les prémisses de la guerre. Le petit moine s'avança et raconta leurs aventures depuis la mission confiée par Sytrien. Il parla de la grotte, de l'ancien mage nommé Marsius, puis exposa la cordiérite marquée du visage de la Lune Vierge, sûr de l'effet de surprise qu'elle provoquerait. Bien qu'Izar en reconnaisse la composition, aucun ne parvint à en deviner les effets magiques, pas même Saskia qui se pencha longuement sur la question. Nejma présenta cette pierre comme la probable cause des conflits, à en croire le discours d'Heka aux portes de Verfal. Keldish restait perplexe et examina longuement la pierre à son tour. Il la regardait avec admiration car son peuple forgeait régulièrement des artefacts magiques à partir des métaux les plus précieux fournis par les Nains, et il imaginait déjà quelles utilisations bénéfiques il pourrait faire d'une telle roche.


Le moine continua en décrivant les deux hommes de main d'Heka, la chute de Verfal où son maître perdit la vie, puis la caverne contenant la statue de Naos et de Verfal.


- Lersen serait donc un traître ? intervint Ypsen. Si ses ancêtres servaient Naos, il est possible que cette croyance ait perduré au fil des générations. Si c'est le cas, cela expliquerait l'attaque du château. L'armée de la Lune pouvait espérer y trouver le Secret des Dieux.
- Lersen a toujours servi Erakis et fut un exemple d'honnêteté et de loyauté, coupa Sharkan, comme ses ancêtres d'ailleurs. Je l'ai assez fréquenté pour savoir qu'il ne nourrissait qu'amour et désir de paix envers les habitants du Levant et des civilisations alentours. Linaëlle confirmerait mes dires si elle était éveillée.


Ne désirant pas s'étendre sur ce débat sans réponse, Nejma poursuivit son récit, parlant de Melk, des méliopènes dont l'une revenait à Bruyère et l'autre au Maître de Magie, ce que le roi des Nains confirma. Izar prit le cristal dans les mains et le tourna dans tous les sens ; il était parti à Centre peu de temps avant la fin de la confection de ces pierres au sein des forges de Sable. " Beau travail, Keldish, comme d'habitude ", commenta le roi. Lorsque la méliopène passa dans les mains de Mérope, celui-ci la plaça sous un rayon de soleil, libérant la Mélopée des Montagnes. Karsanis et Axanaë se lancèrent un regard intrigué et complice. Izar parla alors de la trace atemporelle de feu présente dans la galerie de platine récemment mise à jour. Cette trace inexplicable n'était toujours pas identifiée, et cela constituait un mystère faisant discourir la communauté naine de longues heures durant.


Nejma reprit en racontant l'attaque contre les mages d'Arkab et la découverte de Syä. Il présenta alors la main de la magicienne où l'écaille était incrustée. Izar sursauta.


" Incroyable ! C'est une écaille de platine ! Où avez-vous pu vous procurer ce métal ? " Syä baissa la tête, ne trouvant pas la réponse en elle-même. Nejma savait que ce sujet attristait son amie, alors il poursuivit son discours sans attendre.


Le bruit sans origine des vagues d'Arkab, bien que déjà connu, rajoutait aux énigmes s'accumulant d'une façon presque inquiétante à travers les récits de chacun. Autour de la table, tous commençaient à croire que ces phénomènes abscons, signes que des éléments ésotériques les dépassaient tous, avaient finalement beaucoup plus de sens que ce qu'on leur attribuait en temps normal.


Nejma termina par leur emprisonnement dans le temple de l'archipel d'Aramoana, la statue d'Heka, l'attaque de Félosyle, la puissante magie de Syä et le lien de parenté entre Heka et ce Rigel qui commandait à Félosyle. Karsanis dit alors :


- Nous n'avons pas découvert ce temple, mais peut-être le marin qui vous a conduit ici pourrait nous l'indiquer.
- Aspial vous aidera sans aucun doute, répondit Nejma. Pour le reste, vous en savez autant que nous désormais.
- Alors nous voilà à l'heure des décisions, déclara Mérope.


Un silence pesant régna dans la salle. Chacun tentait d'assimiler les nouvelles informations et réfléchissait à la manière d'éradiquer leurs ennemis. Mais pour cela, une meilleure compréhension de la situation s'avérait nécessaire, c'est pourquoi rendre visite au Maître de Magie s'imposa comme une idée acceptée à l'unanimité. Il résidait dans un manoir non loin d'Ystria, au sein de la forêt.


- Nous sommes douze, continua Mérope, il est inutile de tous nous y rendre. Je reste à Centre et vais envoyer des navires vers les côtes dévastées, avec un peu de chance nous recueillerons des rescapés.
- J'escorterai ceux qui désirent se rendre à Ystria, dit Ypsen.
- Alors vous m'y escorterez, intervint Izar, je veux savoir ce que cache cette cordiérite avant de retourner au combat. Veïk s'occupe bien de Melk en mon absence.
- Je serai des vôtres, dit Syä. Plusieurs réponses m'attendent auprès du Maître de Magie.
- Je viens aussi ! s'empressa Araknor.
- Et moi aussi, ajouta Sharkan, je veux qu'il me dise qui est cette femme responsable de la chute de Verfal. Ensuite nous nous rendrons sur Edara avec l'armée d'Ystria.
- Axanaë, interrogea Karsanis, veux-tu bien les accompagner aussi ? Je pars porter main forte aux troupes d'Elianis.
- Je vous accompagne Karsanis, enchaîna Saskia, les Gnomes vont avoir besoin de moi.
- Pour ma part, conclut Keldish, je retourne à Sable mobiliser mon armée.
- Votre armée ! s'étonna Ypsen. Vous n'en aviez jamais parlé auparavant, je vous croyais concentrés sur la création d'objets magiques.
- Sable a été détruite une fois déjà, sans raison et par des assaillants aussi inattendus que ceux d'aujourd'hui. Une force militaire fut depuis formée en secret, au cas où. Il semblerait que notre méfiance ait trouvé justification.
- Vos troupes sont-elles importantes ?
- Si vous sous-entendez " Sont-elles plus importantes que celles du Levant et d'Ystria ? ", je vous dirai que non, en effectif tout du moins, donc réfrénez votre colère, ce n'est pas une trahison. Nous n'avons aucune intention belliqueuse et mes hommes ne constituent qu'une armée de protection, ce qui n'enlève rien à leur efficacité au combat.
- Eh bien, soupira Mérope, excepté l'attaque de Sable, Erakis fut en paix durant près de cinq mille cinq cent ans, pourtant il semble que la guerre couvait en de nombreux endroits. Ainsi la tranquillité ne fut qu'une illusion balayée en quelques jours par un élément déclencheur inconnu. Cela me rend à la fois triste et anxieux. Mais je ne vous en veux pas Keldish, je comprends vos raisons et nous connaissons assez votre droiture et l'honneur de votre peuple pour garder confiance en vous.
- Merci Mérope, je tiens à la paix autant que vous.


Nejma baissait la tête. Il n'avait pas annoncé sa décision, et lorsque Syä s'approcha et la lui demanda avec un sourire réconfortant, le moine dit d'une voix faible :


- J'aimerais aller à Ourgast.
- Désolé, répondit Mérope, les bateaux ne s'en approcheront pas assez. De plus nous devons regrouper nos forces et il ne reste déjà rien d'Ourgast. La priorité est désormais de sauver les peuples d'Edara encore en vie.
- Alors, hésita-t-il après un long silence, j'irai à Léole et me joindrai aux forces d'Ystria.
- Et Linaëlle ? demanda Sharkan, qui espérait pouvoir l'emmener avec lui.
- Je la ramène aux Grottes de Hèze, répondit Saskia. Les Gnomes auront besoin de sa magie et Linaëlle retrouvera plus vite sa force aux temples de notre Déesse.


Cette décision était légitime et Sharkan savait que Linaëlle y serait en effet plus vite guérie. Il devinait aussi que son amie voudrait dès son réveil protéger les Gnomes en se jetant dans la bataille. Cependant la quitter l'attristait.


A la suite de ces décisions, Mérope déclara le Conseil terminé ; il était temps de se restaurer. Araknor et ses compagnons s'en réjouirent car depuis trop longtemps ils n'avaient mangé que du poisson.


Dans une salle de marbre blanc aux colonnes épaisses, ils découvrirent des poulets fumants, des dizaines de cruches de vins, et de nombreux autres mets chauds et alléchants. Un lustre gigantesque, portant discrètement la marque de Sable, illuminait la pièce de ses innombrables bougies.


L'ambiance se décontractait peu à peu. Les choix importants étaient faits, ainsi avant le départ de chacun il ne restait plus qu'à profiter des bienfaits de Centre et des richesses de son Grand Commerçant. La disposition autour de la table était libre et Syä se trouva entourée d'Araknor et de Nejma. Sharkan prit la précaution de ne pas s'asseoir trop près de Karsanis ou Axanaë, ne les appréciant pas et sachant qu'une discussion entre eux tournerait mal. Araknor avait tenu à avoir Keldish à ses côtés afin de lui poser quelques questions sur Sable, ville que seul ce seigneur et quelques Marchands Itinérants à Centre pouvaient décrire. Il se montra très curieux, trop parfois au goût de Keldish, mais ce dernier avait l'habitude des questions indiscrètes tournant autour de sa cité interdite. Le rôdeur lui racontait en retour ses aventures et son lien de parenté avec Armil Jaris, que Keldish avait rencontré quelques fois.


Nejma mangeait en silence pendant que ses compagnons semblaient vouloir continuer indéfiniment le repas tant ils prenaient plaisir à en apprendre sur des civilisations qui jusqu'alors paraissaient si lointaines. Araknor buvait autant les paroles de Keldish que les verres de vin qu'il n'avait de cesse de se servir. Syä essayait de distraire l'halfelin mais rien n'y faisait. Plusieurs Initiés jouaient de la musique dans la salle, et Sharkan les observaient du coin de l'œil. Leur amitié avec Karsanis ne l'enchantait pas.


Le repas touchait à sa fin. Araknor, au sommet de son euphorie, parcourant la salle et se mêlant à diverses conversations, exhorta les convives à danser sur la musique des bardes avant de rejoindre sa place, posant sa tête embrumée sur l'épaule de Syä. Elle lança un regard affectueux à son compagnon, prête à l'aider dans ces instants de récupération. Le demi-elfe, dont tous les sens furent soudain tournés vers la douce fragrance et la peau suave de Syä, sentit son cœur gonflé d'un nouvel élan d'amour. L'alcool inhibant sa peur, il glissa ses doigts entre ceux de Syä, mais elle retira sa main, lui chuchotant :


- Araknor, ne confonds pas amitié naissante et désir dû à l'ivresse.
- Je ne confonds pas, Syä. Et puis qui sait, peut-être qu'un peu de douceur te rappellerait quelques souvenirs.
- Tu es saoul, et je ne veux pas parler de ma mémoire, ne gâche pas ce repas.
- Mais, c'est pour t'aider…
- Alors considère que je n'ai pas besoin d'aide.


Devinant qu'Araknor ne serait raisonnable qu'après un bon repos, Syä proposa à Nejma une balade dans la ville. Alors qu'elle se levait, le rôdeur lui saisit le bras et bégaya :


- Sy… Syä, non, ne pars pas !
- Ah oui ? Et pourquoi pas ? interrogea-t-elle, visiblement agacée.
- Je... euh, reste encore un peu, on… on n'a pas beaucoup parlé tous les deux !
- Il est difficile de boire et de parler en même temps, n'est-ce pas ?
- Mais… je ne sais plus ce que je voulais dire… Tu es si… laisse-moi te prendre la main !
- Lâche-moi Araknor.
- Attends, ne retire pas ton bras ! Il tenta de la suivre mais trébucha et tomba au sol.
- Viens Nejma, allons prendre l'air. soupira-t-elle en détournant les yeux du demi-elfe.


Araknor se releva maladroitement en renversant sa chaise. Il allait de nouveau parler à Syä lorsque celle-ci, sans même se retourner, prononça une formule distincte et Araknor perdit la parole. Il essayait tant bien que mal de faire sortir un son de sa bouche mais il était incontestablement muet. Syä sortit, accompagnée par Nejma. Araknor se rassit, fiévreux de colère et de honte en entendant Mérope partir d'un rire communicatif. Le rôdeur versa de nouveau du vin dans sa coupe vide et baissa la tête en les maudissant tous en silence.


L'après-midi s'écoula ainsi, Araknor décuvant lentement, la magicienne et le moine découvrant la ville et se changeant les idées par des conversations légères, Sharkan et les différents seigneurs conversant des faits et légendes d'Erakis en prolongeant par des liqueurs raffinées le repas si copieux de Mérope. Syä profita de sa visite pour acheter une nouvelle robe, car du fait de sa tenue légère, beaucoup d'hommes se retournaient encore vers elle en parlant à voix basse.


Une robe d'un blanc lilial se jetait le long de l'elfe jusqu'à ses chevilles. Une fine ceinture de feuilles entourait sa taille, et ses bras comme ses épaules restaient nus. Nejma lui-même fut émerveillé par l'aura douce et intense dont cet habit la parait. En plus de la connaître mieux et d'apprécier son caractère, Nejma se rendit compte pour la première fois combien Syä avait su rendre sa présence indispensable à leurs côtés, et combien elle était belle.


La matinée suivante réunit une dernière fois le Conseil d'Erakis, sans ceux n'y figurant pas ordinairement. Au port, les derniers préparatifs s'effectuaient alors que Sharkan et ses compagnons contemplaient les bateaux massifs de Centre. Mérope et les dirigeants les rejoignirent enfin, engendrant un attroupement de passants curieux d'observer tant de personnalités importantes d'Erakis réunies en un même lieu. " Mes amis, dit le Grand Commerçant, c'est ici que nous nous quittons. Je vous souhaite bonne chance à tous dans vos missions. Tenez-moi au courant des faits par l'intermédiaire des Initiés. "


Araknor tapotait l'épaule de Syä pour attirer son attention. Il lui mimait de le libérer de son mutisme, mais Syä hochait la tête en signe de refus bien qu'Araknor ne soit plus ivre. Toutefois, Keldish s'approchant du rôdeur avec le désir visible de lui parler, Syä mit fin à son sortilège et Araknor retrouva l'usage de la parole. Il allait pouvoir vider sa colère sur Syä, mais le seigneur de Sable arriva et lui parla : " Araknor, au Conseil d'Erakis j'espérais voir Lersen, d'abord parce que c'est un ami, ensuite car je devais lui remettre un objet à destination de votre neveu Armil. Ce dernier m'a commandé une arme payée d'avance, hélas Armil a disparu. Vous êtes son plus proche parent, cette arme vous revient de droit. "


Il lui tendit alors une épée entourée d'un linge beige. En retirant le tissu, Araknor ouvrit des yeux émerveillés. Des grains de sable jaune incrustés en dessins exotiques illuminaient la garde gris sombre. Sur le pommeau figurait le signe de Sable, lui aussi composé de grains du désert. La lame d'acier libérait des reflets de cristal, peut-être parce qu'elle en contenait à en croire la légèreté de l'arme. Elle semblait si acérée qu'Araknor ne se risqua pas à y faire glisser son doigt. L'ouvrage était assurément magnifique. En la saisissant, Araknor sentit une aura chaude entourer sa main. L'épée était magique.


- Elle s'appelle Sybalure, l'Âme du Désert, commenta Keldish. Soyez-en digne, elle est précieuse.
- Mon neveu s'en serait servi pour protéger le Plateau du Levant. Dans ma main, elle vengera ce qu'elle n'a pu défendre.


Araknor plaça Sybalure à sa ceinture et serra les mains de Keldish. Jamais il n'aurait osé espérer un cadeau si prodigieux, une arme magique de Sable. Mérope conclut : " Hâtez-vous de rencontrer le Maître de Magie. Ne vous arrêtez pas à Ystria, le temps est précieux. Si nos ennemis sont à la recherche de la cordiérite que vous détenez, elle ne sera en sécurité qu'entre les mains du Maître de Magie. "


Nejma s'approcha de Linaëlle toujours endormie mais dont la bonne santé ne faisait plus aucun doute. Il saisit sa trousse de voleur et en délogea une petite clé qu'il glissa dans l'une des poches de la prêtresse. Quand elle la trouverait, elle saurait que ses amis ne l'ont pas oubliée et l'accompagnent en pensée.


Keldish partit vers l'embarcation qui le mènerait aux rives du désert d'où il rejoindrait Sable. Saskia et Karsanis portèrent Linaëlle vers le bateau aux voiles griffées où attendaient nombre de guerriers en armure. Araknor, Nejma, Sharkan, Syä, Ypsen, Izar et Axanaë montèrent dans un haut navire, accompagnés d'une garde armée et de rameurs qui s'ajouteraient à la force des vents. Mérope leur fit un signe d'adieu et le navire se lança vers l'est, où la mer s'étendait à perte de vue.


Une grande agitation régnait sur le bateau. Entre la conversation des gardes, les clameurs des rameurs et les tambours donnant le rythme, le voyage ressemblait fort peu à celui qui avait mené Syä et ses compagnons d'Arkab à Centre. La nourriture y était variée, les chants des marins s'entendaient régulièrement, et le pont était si vaste qu'on pouvait facilement trouver un coin tranquille pour observer la mer en silence. L'hiver arrivait à grands pas et la fraîcheur du vent en témoignait avec obstination.


Araknor et Syä ne se parlaient pas. Ils attendaient les excuses de l'autre mais chacun se montrait trop fier pour chercher la réconciliation. Syä allait donc régulièrement trouver Nejma, sachant de plus que sur le trajet, les rivages discrets de Névée se distingueraient peut-être du bateau, très loin au nord. Ourgast s'imposerait de nouveau à l'esprit du moine et Syä craignait que l'halfelin ne souffre trop de l'image de sa ville rasée. Izar passait son temps à regarder cette mer sur laquelle il n'avait que rarement vogué ; Ypsen interrogeait souvent Axanaë qui ne répondait qu'évasivement. Méfiant envers Axanaë, Sharkan ne désirait pas prendre part à la conversation et finissait toujours avec Araknor à rêver de Sable et à contempler Sybalure.


- Araknor ! s'écria Sharkan, nous avons deux jours devant nous, utilisons-les intelligemment ! Dans quelques temps nous serons en route pour Edara accompagnés de l'armée d'Ystria, et bien que je connaisse tes capacités au combat, il me semble que tu as encore certaines techniques à apprendre. Sais-tu te battre en tenant une épée dans chaque main ?
- Pour tout dire, je n'ai jamais essayé. Ça paraît intéressant….
- Allons ! Saisis ces épées et prépare-toi !


Araknor se révéla si passionné par l'art du combat à deux mains qu'il implorait sans cesse Sharkan de lui montrer de nouvelles passes. Le général du Plateau aimait tant les armes qu'il les connaissait parfaitement, et son imagination lui avait permis d'inventer de nombreuses variantes aux techniques de combat habituelles, cela constituant un atout majeur lors d'un duel grâce à la surprise engendrée par l'attaque. Même pendant la nuit, Araknor essayait d'imiter les mouvements si fluides de Sharkan, mais l'équilibre est différent lorsqu'on tient une ou deux épées, et Araknor ne le réalisait pleinement que durant ces heures d'entraînement.


Le temps passa vite. Heureusement, la pluie envahit le ciel et une lourde nuée proche de la mer tissait comme un voile couvrant l'horizon, dissimulant les côtes de Névée. Le soir du troisième jour, ils croisèrent les premiers bateaux d'Ystria. Quelques heures plus tard, les voiles furent pliées et Ypsen se mit à la proue du navire afin d'entrer dignement dans le port de sa ville. Des gardes se hâtèrent alors et suivirent la manœuvre du bateau s'ajustant aux plateformes de bois. Le port, assez petit, n'avait rien du charme d'Arkab. La ville se situait plus à l'est et de loin s'apercevait déjà la silhouette du château d'Ystria.


Sur la terre ferme, Ypsen demanda à un écuyer de lui apporter immédiatement les chevaux. Le vent devint violent et les nuages s'amoncelaient, chargés de neige potentielle. Ils s'élancèrent à grandes chevauchées en direction de la ville. Le tumulte était impressionnant et Nejma, maintenu en selle par Araknor, s'accrochait de toutes ses forces de peur de tomber au milieu de la course massive des chevaux. En arrivant aux abords de la ville, la moitié de l'armée accompagnatrice dévia sa trajectoire et pénétra au sein de la cité pendant que les autres galopaient toujours vers l'est.


A quelque distance des murailles d'Ystria, un labyrinthe démesuré se dessinait dans le paysage. Plus loin, ils aperçurent un nuage dense reposant au sol et déversant sa pluie de bas en haut, l'eau étant recueillie dans un bassin retourné flottant dans le vide.


- Incroyable ! s'exclama Nejma. Syä, n'est-ce pas la fontaine dont tu nous as parlé après notre départ d'Arkab ?
- Si, en effet ! Je serais donc déjà venue ici ?
- Excellent, commenta Araknor, cela n'a rien d'étonnant si on considère que tu connaissais le Maître de Magie. Tu t'es probablement déjà rendue à son manoir.
- Je l'espère…
- D'où vient cette fontaine ? demanda Sharkan.
- C'est l'œuvre du Maître de Magie, répondit Ypsen. Depuis l'aube d'Ystria il a contribué à l'embellissement de la ville.
- Vous semblez le connaître assez bien, que savez-vous de ses origines ?
- Nos archives racontent que vers l'an 3 300 de notre ère, un homme aux longs cheveux blancs arriva à Ystria, peu de temps avant la construction des premiers bateaux de Léole. Il rencontra le seigneur de la ville et se présenta comme Maître de Magie, expliquant que ses pouvoirs lui avaient permis de franchir les eaux. Impressionné par la magie dont ils ignoraient tout à Ystria, le seigneur accepta l'aide et les conseils de cet homme. La formation qu'il apporta à la population permit de défricher de vastes étendues autour de la ville et de construire des navires sûrs et magnifiques.


Les marins découvrirent Ourgast, puis Centre, avec qui ils entamèrent leur commerce intercontinental. De toutes les villes portuaires, c'est Ystria qui tire le plus de bénéfices de ses exportations, entre le bois qu'elle vend en grande quantité et les peaux et carapaces de bêtes utiles aux forgerons et aux magiciens d'Erakis. Au fil du temps et grâce au Maître de Magie, Ystria est devenue la ville phare en matière de science et de techniques diverses.


- Excusez-moi, l'interrompit Araknor, vous êtes en train de nous dire que le Maître de Magie aurait plus de deux mille ans ?
- Tout porte à le croire en effet. Quoiqu'il en soit, il a apporté une aide considérable à Ystria par ses immenses constructions et ses œuvres surprenantes, comme cette fontaine ou le labyrinthe que beaucoup de voyageurs viennent parcourir par curiosité et par plaisir. Les dirigeants des différentes villes viennent au moins une fois visiter Ystria. De nombreuses manifestations sont organisées ici, joutes ou combats amicaux réunissant les meilleurs champions d'Erakis par exemple. Je me rappelle encore votre victoire Izar, il y a une vingtaine d'années de cela.
- Certes. Mais le combat fut rude, vos champions furent de redoutables adversaires !


Ypsen sourit et reprit son récit.


- L'armée d'Ystria fut importante jusqu'à la création du Conseil d'Erakis qui limita l'effectif des armées après la destruction de Sable. Pour utiliser une dernière fois cette force de frappe non négligeable, le Maître de Magie, siégeant au Conseil, proposa d'envoyer l'armée exterminer les monstres des ruines d'Eclaircie. L'idée fut acceptée mais l'armée ne revint jamais, probablement décimée.
- Décimée ?
- Oui, par les créatures qui hantent les ruines. C'est un lieu maudit où personne ne se rend, et toute la forêt au sud de l'ancienne Eclaircie doit aussi être infestée de ces monstres. Heureusement nous en sommes loin et nous ne rencontrons aucun problème tant que nous ne nous en approchons pas.
- Les ruines, murmura Syä, est-il possible que ce soient celles de mes souvenirs ?
- J'en doute, répondit Ypsen. Aucun de ceux qui y sont allés n'en est revenu. Quelques temps après la disparition de cette armée, le Maître de Magie partit sur Névée y fonder l'Université de Magie. Il revient régulièrement à Ystria, étant conseiller des seigneurs successifs. Sa magie le rend immortel ; il ne vieillit pas alors que les seigneurs se succèdent depuis des générations. Sa dernière grande œuvre est la protection magique accordée à Ourgast.
- Quelle protection ? demanda Araknor, intrigué.
- Son assistance n'a hélas pas sauvé Ourgast, dit Nejma avec amertume.
- De quelle protection s'agit-il ? insista Araknor.
- Nous en parlerons plus tard si tu veux bien, lui répondit le moine. Je préfère ne pas aborder ce sujet.
- De toute façon, intervint Izar, nous arrivons.
- Je reconnais cet édifice ! s'écria Syä. Le manoir du Maître de Magie !


Loin devant eux, une longue bande de terre transformait la plaine en une colline lisse et régulière où les arbres formaient une barrière élevée. Au-dessus des conifères assombris par le voile de nuages gris s'élevait une fine tour torsadée. Les couleurs étaient difficilement discernables car le ciel nocturne endormait le paysage.


A l'orée de la forêt brassée par le vent, ne pouvant plus voyager côte à côte, Ypsen prit la tête du groupe. Au milieu d'une végétation épaisse où un seul chemin permettait de se déplacer, ils remontèrent vers le nord et arrivèrent dans une vaste clairière où se présenta devant eux un haut manoir à l'architecture complexe. Le toit le plus élevé se perdait dans les nues et donnait à l'édifice un caractère majestueux. Le vent s'engouffrait dans les anfractuosités du manoir, engendrant un sifflement diffus dont l'intensité variait à chaque instant.


Ils descendirent de cheval alors que les premières gouttes tombaient sur eux. Ypsen s'avança vers le portail de bois noirci par la pluie et dit à voix basse : " Maître de Magie, nous avons à vous parler au plus vite. " Sur ces mots, les deux battants de l'entrée s'écartèrent et une douce lumière jaune se répandit au sol. Ypsen ordonna à ses gardes d'attendre ici pendant leur entrevue avec le Maître de Magie.


Des centaines de bougies brûlaient sur les murs et des vitraux laissaient pénétrer une ambiance vespérale. A leur entrée, une brume apparut au milieu de la pièce et se condensa pour prendre la forme d'un escalier rejoignant une ouverture au plafond. Ypsen s'y élança, suivi de prêt par Izar, Sharkan, Syä, Araknor, Nejma et Axanaë qui posaient avec anxiété les pieds sur ces marches peu conventionnelles. Ils arrivèrent dans une chambre aux murs entièrement peints où aucune porte n'était visible. Sitôt que le dernier quitta les marches, celles-ci s'évanouirent. Face à eux, une peinture devint diaphane, jusqu'à disparaître totalement, ouvrant un passage vers une pièce beaucoup plus vaste, tout en bois. Des tissus colorés tombaient le long des murs, des dizaines de meubles emplissaient la pièce et des piles de livres et d'objets expérimentaux se voyaient ci et là. Le plafond était constitué d'une large baie vitrée dont la charpente rappelait une toile d'araignée. Seul Ypsen connaissait déjà ce lieu ; les autres découvraient avec plaisir cette salle si belle et intrigante.


Devant un feu vif au centre de la pièce, un homme aux cheveux longs et blancs se tenait droit, couvert d'une robe rouge parcourue de lignes et de courbes dorées. Son allure digne et intimidante le faisait paraître d'autant plus grand. Son regard était franc et il s'y lisait une intelligence et une assurance sans faille. Son visage comme taillé à la serpe révélait un étrange mélange de jeunesse et de sagesse.


- Bienvenue mes amis, dit-il. Ypsen, Izar, je vois que le Conseil d'Erakis est terminé, que puis-je pour vous ?
- Merci de nous recevoir si vite, commença Ypsen, nous vous apportons les conclusions du Conseil. Mais avant cela, quelques considérations rapides. Pour commencer nous aimerions savoir si vous connaissez cette elfe amnésique, a priori formée par vos soins.


Syä s'avança, les yeux emplis d'attente. Le Maître de Magie ne lui rappelait personne et elle doutait maintenant de l'avoir déjà rencontré. " Je suis Syä, magicienne ", dit-elle en s'inclinant. Le mage la regarda fixement, puis secoua la tête en signe de négation.


- Désolé, je ne vous ai jamais vue, dit-il. Néanmoins si vous dîtes avoir été formée par moi, vous saurez inverser la gravité dans cette pièce.
- Mes souvenirs me font défaut, mais je vais essayer.


Chacun se tut et laissa Syä se concentrer. Elle ne se rappelait pas avoir déjà lancé ce sort et tentait de retrouver des bribes de phrase, mais cela prenait du temps et son anxiété quant à se tromper devant son hôte la déstabilisait de plus en plus. Ses mots prirent forme, et reconnaissant un sort existant, elle préféra le lancer plutôt que d'attendre et ne plus pouvoir se concentrer suffisamment. Ses bras s'agitèrent comme par réflexe et des étincelles rouges crépitèrent entre ses bras, se multipliant jusqu'à engendrer un feu de plus en plus intense qui se condensa en une gigantesque boule de feu. Perdue dans sa transe, elle ne put s'empêcher d'achever la formule, tendant les bras devant elle puis projetant la boule de feu en direction du Maître de Magie. Tous furent pris de panique, sauf le magicien qui ne bougea pas. Lorsque la boule allait l'atteindre, elle stoppa net sa course, lévitant à quelques centimètres du visage du mage, avant de se résorber doucement jusqu'à disparaître.


Jamais le Maître de Magie n'avait subi d'attaque, et bien que les nouveaux venus connaissent son pacifisme et sa tolérance, ils tremblaient de sa réaction, de peur qu'il interprète cette boule de feu comme une trahison. " Vous êtes incontestablement magicienne, dit calmement le mage, pourtant je ne vous ai pas formée. D'une part vous ne maîtrisez apparemment pas les sorts que je suis seul à enseigner, d'autre part je me souviendrais de vous avoir rencontrée. Je crains qu'il ne vous faille chercher ailleurs les réponses à vos questions, et je vous pardonne pour cette erreur d'incantation. "


Araknor et les autres soupirèrent de soulagement, et Izar, désireux de vite faire oublier cet incident, tendit au Maître de Magie le présent de Melk : la méliopène contenant la Mélopée des Montagnes. Il lui en expliqua brièvement le fonctionnement et le mage remercia Izar en rangeant le cristal pour l'examiner plus tard. " Tant que nous parlons de pierre, enchaîna Araknor, nous vous amenons celle qui semble être à l'origine de l'attaque du Plateau du Levant. C'est à ce sujet que nous avons le plus besoin de vos connaissances. "


Nejma sortit la cordiérite de sa poche et la donna au Maître de Magie. Celui-ci la regarda attentivement, puis se mit à sourire, de plus en plus visiblement, jusqu'à partir d'un rire détonant. Il leva les bras en signe de victoire et continuait de rire sans se soucier de la perplexité de ses hôtes. Le Maître de Magie, transcendé de bonheur et de satisfaction, ne quittait plus son sourire et contemplait la pierre en parlant à voix forte.


- Enfin, après tant d'attente, après des millénaires de préparation, acquérant patiemment la confiance des Erakiens, mes prévisions se sont révélées justes et la cordiérite nous tombe dans les mains. Notre vie se justifie désormais, et bientôt une nouvelle ère débutera sur Erakis. Merci mes amis, je vous attendais depuis plus de cinq mille ans.
- Qu'est-ce que vous racontez ? s'énerva Izar. Que signifient ces paroles ambiguës ? Allez-vous nous dire ce qu'est cette pierre ?
- Ces questions sont inutiles, croyez-moi. Notre victoire est proche.
- Notre ? s'emporta Sharkan, mais de qui parlez-vous ?
- Vous allez comprendre.


Il se tourna vers une porte au fond de la chambre et dit : " Entre, chère sœur, et contemple la cordiérite, nous sommes enfin libres. Dans quelques jours, le Destin s'accomplira. " La porte s'ouvrit et une femme pénétra dans la pièce. Ses longs cheveux noirs, son allure charismatique si particulière et son bouclier noir portant la Lune Vierge se reconnaissaient sans hésitation. Heka leur faisait face. Ypsen et Izar ne l'avaient jamais vu mais les autres reconnurent la statue du temple de la Lune, et Araknor l'avait même vue de près sur le Plateau du Levant.


Heka souriait. Elle prit la cordiérite et regarda le groupe devant elle.


- C'est donc vous qui avez pu fuir Verfal et fait échouer l'attaque de Melk. Je dois avouer que vous vous en êtes bien sortis, mais vos efforts étaient vains comme vous pouvez le constater. Tant de morts par votre faute !
- Notre faute ! hurla Araknor, vous êtes les seuls coupables ! Quant aux morts, sachez que de nombreux autres pourrissent dans votre maudit temple !
- Tiens, ce forfait vous revient aussi ? Décidément, bien qu'il nous faille vous remercier, je n'aurai aucun scrupule à vous tuer. Rigel, finissons-en.
- Rigel ? répéta Sharkan. Mais alors, la lettre du temple…


Sharkan ne put terminer sa phrase car ses pieds ne touchaient plus terre. Il ne pouvait plus bouger. Rigel, le Maître de Magie, le fit léviter jusqu'à lui, et un éclair scintilla dans ses yeux. Sharkan s'effondra au sol et son armure devint poussière. " Traître ! " hurla Izar qui brandit sa hache en se précipitant vers Rigel, mais Ypsen dégaina sa lame et la plaça sous la gorge du roi en disant : " Un geste et vous êtes mort, roi des Nains. " Axanaë souffla dans sa flûte et un rayon vint frapper la main d'Ypsen qui lâcha son épée. Izar se jeta sur lui pendant que Rigel, ayant vu la magie de l'Initiée, incanta en sa direction. Une sphère transparente se forma autour d'elle, l'emprisonnant et rendant sa magie inutilisable. Syä préparait ses sorts, Araknor et Nejma se mirent à courir vers Rigel et Heka. Izar et Ypsen se battaient en retrait et maintenant qu'Ypsen avait récupéré son épée, les deux adversaires s'affrontaient à armes égales.


" Toi l'elfe, dit Heka, voyons comment tu incantes en miaulant. " Syä, victime du sortilège, se transforma en chat, l'empêchant de prononcer la moindre parole. " Et toi le moine, enchaîna Rigel, teste donc ta force ! " Une cage apparut autour de Nejma et celui-ci eu beau forcer autant qu'il pouvait, les barreaux ne vacillaient pas. Araknor atteignit le magicien et sauta sur lui, brandissant son épée magique. Mais pendant son saut, il sentit une influence incoercible faire pivoter la lame vers son cou alors que Rigel se décalait de la trajectoire d'Araknor, tendant la main vers la garde de l'épée de Sable. Avec son élan, Araknor ne put stopper sa course et sous la pression de Rigel, Sybalure s'enfonça dans la gorge du rôdeur.


Ypsen cria. Izar venait de planter sa hache dans l'épaule du seigneur d'Ystria et lui asséna le coup de grâce sans attendre. Il se rua ensuite vers Heka mais celle-ci disparut pour réapparaître juste derrière le nain. Lorsque celui-ci s'en aperçut, il était trop tard. Sa tête roula au sol, décapitée par Heka. A part Rigel et Heka, plus personne ne pouvait se battre.


Le Maître de Magie se rapprocha de Sharkan et posa la main sur son corps en parlant à voix basse. Il se forma alors autour du général une armure sombre démoniaque. Ce harnois se trouvait hérissé de pics, les mains se terminaient en de longues griffes et le heaume représentait une tête cornue, protégeant le visage par des crocs acérés. Plus aucune partie de Sharkan n'était visible tant l'armure le recouvrait de toute part. Même son visage ne se discernait plus, cependant ses crispations prouvaient qu'il souffrait terriblement.


" Bien. Vous me semblez tous beaucoup plus aptes à écouter maintenant, déclara Rigel. Je vous laisse une chance d'avoir la vie sauve, enfin, d'un certain point de vue. Vous avez servi notre cause en apportant la cordiérite, voici votre nouvelle tâche : le Secret des Dieux, principal œuvre de Naos le traître, est certainement caché chez Bruyère au sein du Mont Solitaire. Vous allez vous y rendre et tuer Bruyère, puis me ramener le Secret des Dieux. Une armée est déjà en route vers l'Ecole d'Art, mais étant les amis du Conseil d'Erakis, vous y pénétrerez sans problème. La vie de votre compagnon en dépend. Son armure le tuera si vous me trahissez. Adieu. "


Après l'incantation du Maître de Magie, Syä et Nejma, les seuls véritablement conscients, virent la chambre se déformer autour d'eux, ondulant de plus en plus rapidement. Avant que tout ne disparaisse, ils eurent juste le temps de voir Rigel s'approcher de la sphère emprisonnant Axanaë et dire : " Nous avons à parler tous les deux. "


Syä, de nouveau sous forme elfique, flottait maintenant avec Sharkan, Araknor et Nejma au sein d'une dimension sans consistance ni gravité où de multiples couleurs vacillaient autour d'eux. Elle eut beau résister plus longtemps que les autres, elle aussi finit par perdre connaissance.




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