La Mélopée des Montagnes



Les journées s'écoulaient lentement. Araknor, Nejma et Linaëlle marchaient le long de la falaise vers les hautes montagnes se détachant au loin. Chaque nuit, le demi-elfe nécessitant moins de sommeil que les autres partait chasser, ce qu'il maîtrisait parfaitement grâce à sa formation de rôdeur. Linaëlle créait régulièrement de l'eau et les voyageurs pouvaient conserver leur nourriture longtemps car la prêtresse la purifiait avant chaque repas.


Près de la falaise, la forêt peu dense permettait une avancée facile, sans risque de se perdre, et les bêtes sauvages chassaient plus fréquemment au sein des bois où le gibier était plus abondant. Malgré cela ils forçaient l'allure et ne s'arrêtaient que lorsque la fatigue leur coupait les jambes.


La nuit tombée, ils passaient de longs moments à discuter, à tenter de trouver des explications à cette attaque meurtrière. Ils regardaient la pierre au visage nocturne dont la magie émanait toujours intensément, sans pouvoir comprendre ce qu'elle recelait de si important. Chaque nuit, ils essayaient de la pointer face à la Lune Vierge lorsqu'elle était visible, mais aucune réaction ne se manifestait. Les pouvoirs de Linaëlle telle la déformation de la pierre n'avaient aucun effet non plus. Ils abandonnèrent alors leur recherche en attendant d'en savoir plus.


Lors d'une de leurs conversations, Nejma réaborda le sujet des statues :


- Linaëlle, je me rends compte que tu ne nous as pas parlé de Naos, le connais-tu ? J'ignorais jusqu'à son nom.
- En effet, commença la prêtresse, Hèze est la seule Déesse dont le nom est connu de tous. Mais Naos était - ou est - aussi un Dieu, le Dieu du Savoir. Ecoutez bien, car peu connaissent cette légende. L'histoire de Naos donne un motif à la Colère des Dieux. Au Déinité, lorsque les Dieux résidaient encore sur Erakis, Naos écrivit un ouvrage nommé le Secret des Dieux, contenant le moyen de tuer chaque déité. Ces derniers le sommèrent de le détruire mais Naos le traître s'enfuit et parvint grâce à son œuvre à engendrer le Cauchemar des Dieux qui ravagea Erakis et fit fuir les divinités.
- Le Cauchemar des Dieux ? s'interrogea Araknor. Sait-on ce qu'est ce Cauchemar ?
- Non, mais cette histoire a été contée par le Maître de Magie lui-même, donc elle doit refléter la vérité. Cet homme est dit immortel. Qui sait s'il n'a pas lui-même vécu la Colère des Dieux ? Malgré ce récit, Hèze, Déesse des Vents, est encore présente, je le sais. Sinon, d'où viendraient les pouvoirs des prêtres ? Je me demande seulement ce que faisait Verfal avec ce Dieu mauvais.


Elle s'était mise à réfléchir tout haut, brassant ses connaissances et priant Hèze par intermittence. Nejma et Araknor l'estimaient. Elle n'hésitait pas à être dure et acerbe mais ses propos étaient justes et elle dégageait une aura posée et réfléchie. Jamais elle ne leur avait reproché d'être la cause de l'attaque de Verfal et de la perte de ses amis, car elle savait qu'elle aurait agi comme Lersen. Les seuls coupables étaient cette femme et son armée.


Ils s'endormirent enfin. Araknor partit chasser, en bénissant le sommeil de Linaëlle la plongeant dans l'oubli, car plusieurs fois, à sa grande surprise, il l'avait entendue sangloter.


Quatre jours plus tard, les montagnes étaient proches et ils aperçurent enfin la fin de la falaise. Elle s'incurvait presque en angle droit vers la gauche, et diminuait petit à petit sur de nombreux kilomètres jusqu'à permettre la circulation entre le Plateau du Levant et les Montagnes de Melk. C'était la seule voie de communication avec le Plateau autre que la vallée nord-est débouchant vers le port.


Lorsqu'ils arrivèrent à proximité de l'espace où l'escarpement disparaissait, ils jetèrent un œil à l'orée de la forêt, car de ce point jusqu'à Verfal s'étendait une vaste plaine où quelques petits villages lointains étaient visibles. Mais ce qu'ils virent les désespéra. Les bâtiments avaient été incendiés, les champs dévastés. On ne voyait pas âme qui vive. Le vent balayait les cendres et aucun son ne venait troubler cette ambiance de mort.


Araknor annonça : " Je propose que nous n'empruntions pas la route mais que nous allions droit vers les montagnes en longeant la forêt jusqu'à la porte de Melk. Autant ne pas se découvrir, et je ne pense pas que nous puissions seuls sauver grand monde maintenant. " Les autres approuvèrent et ils se mirent en route sans grande motivation. L'hiver approchant avait déjà endormi certains animaux sauvages, ce qui les aida à ne jamais croiser de groupe si important qu'ils eussent été en difficulté. A trois, leur force était limitée, même si Araknor s'était taillé un nouveau bâton et savait le manier avec aisance.


Après une journée de marche, ils arrivèrent enfin devant l'entrée du royaume de Melk. Deux portes de pierre colossales étaient gardées par deux nains en grande conversation. Au-dessus des portes ouvertes était gravé le symbole de Melk, figurant la gigantesque entrée de Melk. Ils s'avancèrent vers les nains qui les accueillirent chaleureusement.


- Pouvons-nous entrer au plus vite s'il vous plait ? demanda Linaëlle.
- Bien sûr, mais pourquoi êtes-vous si pressés ?
- Vous ne savez donc pas que Verfal est tombé ! cria-t-elle, prise d'une soudaine colère. Le Plateau est en ruine, et vous faites comme si de rien n'était ?


A cette déclaration, les nains furent décomposés.


- Mais, mais… balbutia l'un des nains, un homme aux habits de Verfal est venu nous dire qu'une épidémie sévissait sur le Plateau et que les transports devaient cesser pour l'instant. Il nous pria de loger les hommes qui se trouvaient alors à Melk, et attendait le retour de Lersen pour nous tenir au courant des décisions.
- Lersen est mort ! hurla Linaëlle. Vous vous êtes fait duper ! L'habit de Verfal a été pris sur le cadavre d'un de nos frères d'arme. Amenez-nous à Izar immédiatement !


En temps normal, aucun nain n'aurait accepté qu'on lui parle ainsi, mais la gravité de la situation les laissait hébétés. L'un d'eux se ressaisit et répondit : " Izar notre roi est absent. Il séjourne à Centre durant toute la durée du Conseil d'Erakis, mais je vais vous mener au prince Veïk. Il nous dirige en l'absence de son père. "


Le nain escorta alors les compagnons jusqu'au sein du royaume de Melk. Dans les profondeurs des montagnes, Melk constituait un espace à perte de vue. De nombreuses habitations ou fabriques parsemaient les lieux et se trouvaient sur des collines de roche lisse, ce qui donnait parfois l'impression d'être en extérieur devant un paysage nocturne. Aucun pilier ne soutenait la voûte car celle-ci s'étendait bien au-dessus des plus hautes collines. D'innombrables torches brûlaient sur les parois et les bâtiments, et en quelques endroits, de larges galeries s'enfonçaient dans la montagne pour rejoindre un petit village ou des chantiers taillés plus loin. Des poneys s'entrevoyaient par endroit, utilisés pour se déplacer dans la cité ou pour tirer de gros blocs de pierre dans les carrières.


Au centre s'élevait un palais de granite autour duquel plusieurs nains vendaient leurs productions artisanales. En les approchant, Nejma vit un stand proposant des méliopènes, cristaux à trois branches que les nains observaient avec curiosité. Ils contournèrent le palais et s'enfoncèrent plus profondément dans Melk, jusqu'à arriver au fond, là où la roche n'avait pas encore été creusée. Un chantier était en cours. Depuis plusieurs mois maintenant la communauté naine exultait. Une nouvelle galerie avait mis à jour une cavité débouchant sur l'extérieur, dans un creux des montagnes regorgeant de platine, métal extrêmement rare sur Erakis. Au centre de la caverne, une large trace noire marquait l'emplacement d'un feu ancien. Pourtant, personne avant les Nains n'avait parcouru les montagnes et rien ici ne pouvait s'enflammer, le platine recouvrant toutes les surfaces. Mais le plus stupéfiant restait ce qu'ils appelaient la Mélopée des Montagnes. En effet, une chanson douce et triste se libérait des montagnes, écho prisonnier des reliefs et éternellement rejoué. Une harpe accompagnait la voix voluptueuse, et la musique s'éteignait avant de reprendre quelques instants plus tard, renvoyée par telle ou telle paroi rocheuse. C'est là qu'ils trouvèrent le prince Veïk, occupé à la construction d'un édifice dédié au chant et permettant l'exploitation du platine.


Veïk les accueillit avec chaleur. Il avait déjà rencontré la seule prêtresse du Plateau dans le sillage de Lersen. Linaëlle alla donc droit au but. Elle expliqua l'attaque de Verfal et le mensonge de l'épidémie. Encore une fois, la nouvelle fut reçue avec une grande stupeur, mais Veïk était l'image de son père quant à la rapidité de ses décisions. Il allait réunir ses généraux, poster nombre de ses hommes aux portes de Melk et héberger les éventuels fuyards, même si aucun n'était jusqu'alors arrivé aux montagnes. Il protègerait la ville et enverrait des émissaires à Centre pour informer le Conseil d'Erakis. Celui-ci dépêcherait assurément l'armée d'Ystria pour se joindre aux Nains dans leur lutte, pour peu que l'armée de la Lune n'ait pas disparu d'ici là.


- Comment rejoindrez-vous Centre si le Port du Levant est détruit ? demanda Araknor.
- Il reste le port d'Arkab, de l'autre côté des montagnes, répondit Veïk.
- Mais votre tunnel est inachevé, intervint Linaëlle qui connaissait bien les activités de Melk.
- Les derniers kilomètres sont impraticables avec des charrettes ou des montures, néanmoins une galerie de la taille d'un nain a été creusée jusqu'à la forêt d'Arkab pour acheminer de l'air dans le tunnel.


Linaëlle se proposa alors d'accompagner les émissaires à Centre, et Veïk lui avoua qu'il comptait précisément sur eux, tous les Nains étant appelés à défendre le royaume. Nejma fit part de son accord, puis demanda :


- Araknor ?
- Je viens. Il y a trop de personnes à venger pour rester à attendre. Je partirai avec l'armée d'Ystria et nous réduirons cette armée en cendres, comme ils l'ont fait du Plateau.


Sans le dire, Araknor acceptait aussi car il se sentait encore coupable d'avoir condamné Verfal en y amenant la pierre. Nejma la sortit justement, et sans expliquer l'attraction qu'elle engendrait sur l'armée de la Lune, il demanda au prince s'il en connaissait l'origine. Sans connaître l'objet en lui-même, Veïk savait de quelle roche il se composait.


" C'est une cordiérite. Quasiment introuvable sur Erakis, plus rare encore que le platine. Je ne peux pas identifier la magie qui s'en dégage, mais je connais ses propriétés physiques. Si vous orientez l'une de ses faces perpendiculairement aux rayons du soleil, la couleur bleutée virera au violet. "


N'ayant sorti la pierre que de nuit, ils n'avaient pu constater ce phénomène. Quoi qu'il en soit, cela ne les aidait pas vraiment à comprendre. Ils savaient que le Maître de Magie saurait définir la magie de la cordiérite, mais le temps nécessaire pour rejoindre Centre leur paraissait déjà si long. En effet, Centre était une grande île au milieu des mers, à égale distance d'Edara, de Névée et de Léole. Sa position stratégique l'avait amenée au statut de carrefour commercial et de siège du Conseil d'Erakis.


Veïk leur promit le gîte et le couvert avant leur départ, des provisions en abondance et des armes. Il rédigea une lettre qui leur permettrait de se présenter au Conseil et y apposa son sceau. Linaëlle conclut : " Il nous faudrait aussi rencontrer au plus tôt le général Sharkan. "


Après avoir longuement remercié le prince Veïk qui partait réunir ses troupes, le trio fut guidé par un jeune nain jusqu'à une colline où des guerriers s'entraînaient au combat. Une fine fumée s'échappait d'un bâtiment large, demeure du Maître Héruac, forgeron et armurier. Le général Sharkan s'y trouvait, comme à chacune des journées qu'il passait à Melk. Ses cheveux étaient noirs, épais et en bataille, et sa carrure impressionnait par la force physique qu'elle semblait contenir. Il commentait à Héruac des plans complexes dessinés par ses soins. Reconnaissant immédiatement Linaëlle, il l'eut serré dans ses bras si celle-ci, bien qu'heureuse de le retrouver, n'avait coupé son geste en lui annonçant la destruction de Verfal. Après les explications de Linaëlle, il entra dans une colère folle. Il voulait partir sur-le-champ au Plateau du Levant mais la prêtresse le résonna. Sharkan n'était venu qu'avec peu d'hommes et la force de l'armée de la Lune paraissait inébranlable pour l'instant. Sharkan rageait et ne tenait plus en place.


- Vous partez pour Centre ? dit-il. Je vous y accompagne. Mes hommes resteront là pour défendre Melk en cas d'attaque. Veïk est un excellent guerrier, il saura les diriger.
- Et les armes que vous m'avez commandées ? interrogea Héruac.
- Que mes hommes les conservent. Il se peut que j'aie à les utiliser lorsque nous nous rejoindrons. Quand partons-nous ? ajouta-t-il en regardant les rescapés du Plateau.


Le départ était prévu pour le lendemain, bien que Sharkan eût préféré prendre la route immédiatement. Il bouillait intérieurement et ne parvint pas trouver le sommeil cette nuit là. Son imagination amenait à son esprit des images de Verfal en ruine, jonché des cadavres de ses amis et de son seigneur. Araknor le vit arpenter la colline du forgeron, maniant des armes lourdes en fendant l'air avec une violence sauvage.


Avant leur départ dans le tunnel, Héruac leur offrit les armes de leur choix, selon les instructions de Veïk. Araknor mit à sa ceinture une dague et une épée longue puis se para d'une cotte de maille. Sharkan possédait une arbalète lourde, de nombreux poignards, une épée à deux mains et un fléau d'armes lourd. Avec le poids de son armure en supplément, Nejma se demandait comment Sharkan pouvait supporter un tel poids sur lui. Linaëlle prit elle aussi une arbalète, plus légère, et comme le moine n'avait rien trouvé qui lui convenait, la prêtresse lui tendit une petit trousse en annonçant : " Un cadeau pour vous. " Nejma, surpris et touché, ouvrit la trousse et y découvrit tout l'attirail nécessaire à crocheter des serrures. Il jeta son cadeau à terre et partit en fulminant : " Je ne suis pas un voleur ! " Araknor et Linaëlle partirent d'un fou rire. Considérer Nejma comme un voleur était la seule chose qui le mette hors de lui, alors qu'il était d'habitude si calme.


Deux nains les rejoignirent dès l'aube, apportant de nombreux poneys, tant pour les cavaliers que pour les armes, notamment celles de Sharkan. Ils se présentèrent : " Käl et Köl, nous allons vous escorter dans le tunnel. " Les nains et Nejma se complaisaient sur un poney, mais les trois grandes personnes ne parvenaient pas à trouver une position convenable, leurs jambes touchant terre ou manquant d'équilibre, d'autant qu'ils galopaient à vive allure. Le tunnel, très large, s'enfonçait en ligne droite dans les profondeurs des montagnes. La traversée durerait trois jours, et après cela il leur faudrait traverser la forêt dense et sauvage jusqu'à la péninsule d'Arkab.


Pendant ce voyage monotone, Araknor demanda aux nains de leur dire ce qu'ils savaient d'Arkab. Nejma en profita pour demander des informations sur le tunnel, car il n'avait que vaguement entendu parler de ce projet par Borion, l'administrateur d'Ourgast.


Les Nains adoraient parler de leur histoire et du passé des autres aussi, montrant là leur grande culture transmise de génération en génération. Ainsi, pour justifier la création du tunnel, Köl reprit depuis les origines d'Arkab :


" Vers l'an 3 400 de l'Athénité, une péninsule accessible uniquement par bateau fut découverte derrière les montagnes de Melk. Il y fut construit un port et la ville s'agrandit au fil du temps. Le port devint réputé pour son ambiance et ses innombrables tavernes, faisant de la population locale un mélange de curieux, de gens riches et de voleurs. Un des premiers explorateurs, nommé Arkab, fut déclaré Intendant. A sa mort, son fils successeur donna son nom au village naissant.


Les Intendants se succédèrent sans problème jusqu'à la création du Conseil d'Erakis - proposée par Thrarion, ancêtre de notre roi Izar - où un mouvement contraire à l'Intendant se mit en place. Ce mouvement prônait la neutralité et refusait l'adhésion au Conseil d'Erakis, interprétant ces réunions comme un moyen de surveillance des autres continents et n'apportant que contraintes par les décrets qui en résultaient. Ils ne voulaient avoir de compte à rendre à personne. Depuis, les deux opinions ont séparé la population des tavernes d'un côté et de l'autre du port.


Peu à peu, les vices du pouvoir apparurent, reflétant les vices des habitants d'Arkab. Un système de vote fut organisé pour désigner un nouvel Intendant tous les 10 ans, et les nationalistes finirent par l'emporter. Arkab se retira donc du Conseil d'Erakis. Sham, l'Intendant actuel, ne semble pas clair, mais comme tout est douteux à Arkab, jusqu'aux riches maisons reculées dans les bois dont on ne sait pas grand chose, le peuple ne réagit pas, et les visiteurs se font rares. La péninsule vit ainsi coupée du monde, avec principalement une population d'hommes, et les seuls échanges avec le reste d'Erakis sont les marins de passage et les navires de marchandises transportant à Centre leur seule ressource, les produits de la pêche.


Il y a presque 100 ans, le Conseil d'Erakis proposa à Merthalion, père d'Izar, de creuser un tunnel reliant le plateau à la péninsule, afin de favoriser leur ouverture sur le continent. "


Ce que n'ajouta pas Köl, c'est que les Nains acceptèrent car ils voyaient parfaitement les avantages financiers que cela leur procurerait : un nouveau marché s'ouvrirait sur Arkab. Quant au Conseil d'Erakis, sa véritable motivation ne venait pas du désir de favoriser le commerce d'Arkab, mais d'assainir cette ville par plus de passage. Les Nains recevant beaucoup de visites, les voyageurs se rendraient aussi sûrement dans cette ville peu connue, et certains s'y installeraient même peut-être.


Sharkan et Linaëlle connaissaient les grandes lignes de cette histoire mais Araknor et Nejma en apprirent beaucoup. Nejma pensa avec nostalgie à Näam. Son maître connaissait les histoires de chaque pays. Où était-il maintenant ? Le petit halfelin se sentit soudain bien seul.


Au cours de ces trois jours, Sharkan se révéla être un compagnon agréable, lorsqu'il ne se laissait pas aller à la colère quand le sujet de l'armée de la Lune ou de Verfal était abordé. Il passait de longs moments à regarder ses armes, à les tourner dans tous les sens en réfléchissant intensément. Il paraissait absorbé par ses réflexions et les autres se demandaient à quoi il pouvait autant penser.


Enfin, après deux nuits dans le tunnel, ils virent apparaître au loin de nombreuses lumières, et une mélodie entraînante s'entendait de loin, amplifiée par la profondeur du tunnel. Une dizaine de nains creusaient la roche et tiraient de lourdes pierres fracassées. Un petit campement y était organisé. Les travailleurs venaient de terminer leur journée et préparaient leur repas. Köl et Käl sautèrent du chariot et firent les présentations, puis s'adressèrent aux nains : " Vous allez tous repartir avec nous. Les travaux sont suspendus pour un moment. Nous avons besoin de tous les Nains de Melk, nous vous expliquerons en route. " Käl se tourna vers les émissaires et leur dit : " Selon les consignes du prince, je vous confie ces deux méliopènes. L'une d'elle revient au Maître de Magie et l'autre à Bruyère. Nous espérions qu'ils puissent nous aider à identifier la mélopée. Bien que ce ne soit plus la priorité, puisque vous êtes sur le chemin… "


Araknor prit les pierres et les remercia. Köl leur en expliqua le fonctionnement. Chacune des trois branches du cristal pouvait " mémoriser " un chant. Lorsqu'une partie de la pierre recevait les rayons du soleil, sa taille spéciale engendrait un réfléchissement particulier de la lumière, ayant pour conséquence de faire ressurgir la mélodie. La Mélopée des Montagnes y avait été incrustée, et chaque méliopène était entourée d'un tissu marron pour la protéger du soleil afin que la musique ne se libère pas constamment.


Les nains reprirent les poneys et souhaitèrent bonne route aux quatre compagnons.


Le conduit qu'ils devaient emprunter n'était ni plus haut ni plus large que les dimensions d'un nain. Nejma pouvait y soulever les bras au-dessus de la tête en touchant à peine le plafond alors que les autres devaient se courber et marcher le dos plié pendant plusieurs kilomètres. Le petit moine s'y engagea le premier, suivi d'Araknor, Linaëlle et enfin Sharkan, dont les armes frottaient contre les parois du conduit, provoquant un raffut exaspérant. Plusieurs fois les grandes personnes désirèrent faire une pause pour s'allonger et s'étendre quelques instants, mais Nejma les exhortait toujours à continuer afin d'achever d'une traite la traversée jusqu'à la forêt. Ils ne surent qu'ils étaient proches de la fin qu'au son des grillons et du vent dans les branches.


La nuit sombre ne laissait rien deviner du dehors, sauf quand la Lune se libérait de temps à autres des nuages noirs pour éclairer faiblement les alentours. Araknor, Linaëlle et Sharkan poussèrent des exclamations de plaisir à pouvoir se redresser de nouveau. Le rôdeur déclara dans un bâillement :


- Dommage que nous n'ayons pas un peu de bière pour fêter notre arrivée à Arkab !
- Nous sommes encore loin d'Arkab, précisa Sharkan. Selon les dires, la ville est à environ une semaine de marche des montagnes. Et cette forêt n'est pas habitée. Il ne s'y trouve que quelques rares maisons, mais personne que nous connaissions vraiment. Alors attendons d'être dans un bateau en partance pour Centre avant de nous réjouir.
- Qui plus est, ajouta Linaëlle en souriant, je crois qu'un sevrage concernant l'alcool s'impose pour certains d'entre nous !


Araknor fit mine de ne pas entendre et partit chercher du bois pour faire un feu. Ils prévoyaient de dormir aussi peu que possible afin de parvenir à Arkab au plus vite, car s'ils ne se pressaient pas, le Conseil d'Erakis risquait d'avoir pris fin avant leur arrivée.


Le demi-elfe réveilla toute l'équipe avant l'aube, et aux premières lueurs du soleil ils se mirent en route vers l'ouest. Il était indéniable que la forêt n'avait jamais été vraiment visitée. De nombreux chablis gisaient contre les arbres plus vigoureux. Les herbes s'élevaient à plus d'un mètre et leur densité ne facilitait pas la traversée. A plusieurs reprises ils se trouvèrent face à des zones marécageuses où les arbres étaient plus rares mais où ils s'enfonçaient trop pour pouvoir les traverser. Ils les contournaient donc, perdant du temps alors que leurs provisions s'amenuisaient petit à petit. Le rôdeur rechignait à chasser la nuit car lui aussi s'épuisait à trouver un chemin au milieu des racines épaisses et des ronces. De plus, les animaux étaient assez exotiques, ainsi Araknor ne les connaissait pas, et la plupart n'étaient que de petites créatures comme des oiseaux ou des chats sauvages. Il aurait fallu chasser beaucoup plus longtemps pour fournir de la nourriture à quatre personnes affamées, même si l'une d'elles mangeait bien moins que les autres. Les nuits suivantes furent des plus désagréables. D'innombrables moustiques les harcelèrent sans interruption, et certains bruits peu rassurants se faisaient entendre par moment.


Le lendemain, ce qu'ils virent du haut d'un tertre les réjouit immédiatement. Une fumée s'élevait au loin à travers les arbres. Araknor et Sharkan y reconnurent un feu de cheminée, et cela sous-entendait un toit pour la nuit, voire un bon repas. Des forces leur revinrent et ils couraient presque vers ce refuge inespéré. Avant d'y parvenir, ils atteignirent une autre maison en bois, totalement entourée d'arbres, dont aucune lumière ne sortait. Un sentier discret marqué de traces de sabots s'enfonçait dans les taillis dans la direction de la fumée. Ils décidèrent de le suivre. La demeure suivante était illuminée, et six chevaux s'y trouvaient attachés non loin. La buée empêchait de voir par les fenêtres mais des voix masculines se discernaient jusqu'au dehors.


" Laissez-moi faire " dit Linaëlle, qui frappa et entrebâilla la porte. De sa voix la plus voluptueuse, en clignant des sourcils, elle dit aux hommes : " Bonjour mes seigneurs, quelle chaleur apaisante en ces lieux. Pourrais-je entrer m'y réchauffer quelques instants ? " L'un des hommes cria en retour : " Dehors catin, ma porte ne t'est pas ouverte " et la porte claqua au nez de la prêtresse. Hébétée un instant, Linaëlle calma sa colère et ouvrit de nouveau la porte en se redressant.


- Excusez-moi, j'aurais dû me présenter. Je suis…
- Encore une parole et tu meurs, gueuse ! hurla le même homme, et un éclair frôla le visage de Linaëlle qui recula en claquant la porte.


Déçue et bouillante de rage, elle dit :


- Ils sont six et ce sont des mages. Nous ne pourrons rien faire, continuons notre route.


Sharkan ne l'entendait pas ainsi. Il saisit l'arbalète de Linaëlle, prit la sienne et ajusta sur la corde de chacune un poignard long et fin.


- Où sont-ils ?
- Autour d'une table. Deux dans l'axe de la porte, deux sur la gauche et deux sur la droite.
- Très bien. Araknor, mettez-vous derrière moi et bandez votre arc. Je m'occupe des deux du milieu, prenez un de ceux à gauche. Linaëlle, tu sais quoi faire.
- Une blessure critique ne devrait pas les mettre en forme, acquiesça-t-elle.
- Bien, ce sera pour un mage de droite. Nejma, comment veux-tu intervenir ?
- Eh bien, s'il n'en reste que deux, je peux me jeter sur l'un d'eux et lui briser la nuque.
- Parfait, tu pourras sauter dès la première attaque passée.


Là dessus, Sharkan saisit une arbalète dans chaque main et défonça la porte d'un violent coup de pied. Il se baissa, la flèche d'Araknor siffla au-dessus de sa tête et se planta dans le crâne d'un mage pendant que les deux poignards de Sharkan fendaient l'air avant de s'enfoncer dans une nuque et dans un cou, tuant net les deux magiciens en face d'eux. Linaëlle venait d'incanter et un autre homme s'écroula au sol. Quatre des six adversaires venaient de périr grâce à l'effet de surprise, mais les deux derniers mages se ressaisirent et alors que le premier engendra une brume dissimulant tout dans la maison, la main du deuxième devint incandescente, et Nejma qui s'était jeté sur lui hurlait maintenant de douleur, perdu dans le brouillard.


Les assaillants ne savaient plus où viser, ainsi Araknor et Sharkan dégainèrent leur épée et entrèrent au sein de la brume. Linaëlle surveillait l'extérieur au cas où un des mages sortirait. Mais ces derniers étaient bien à l'intérieur, car une décharge électrique parcourut la pièce et vint frapper Sharkan de plein fouet, l'envoyant au sol. La vapeur dense ne laissait rien paraître aux yeux d'Araknor. Il ne vit la flèche au sillage verdâtre que lorsqu'elle s'enfonça dans sa cuisse, envahissant sa jambe de brûlures d'acide. Sharkan se releva et sortit avec peine de la brume artificielle. Araknor, la jambe traînante, tâtait le sol afin de retrouver Nejma et de le sortir de la maison, mais il ne sentait que des corps inertes. Les deux mages encore en vie, confiants en leur victoire, sortirent de la brume pour poursuivre Sharkan, mais ils avaient oublié Linaëlle. Elle avait récupéré son arbalète et était prête à tirer lorsque le premier sortit. Le carreau s'enfonça dans son cœur et il s'écroula quelques mètres plus loin. Le dernier magicien, constatant leur défaite, incanta et disparut. Un bruit de feuillage au loin leur indiqua qu'il fuyait par les bois, déjà trop loin pour être rattrapé.


La brume se dissipa, découvrant Araknor une main sur sa jambe et l'autre sur Nejma. Ce dernier gisait au sol, le torse brûlé. Sharkan était lui aussi mal en point, mais Linaëlle dispensa ses soins pour leur rendre une certaine vitalité, même si Araknor boitait et que Nejma divaguait encore, complètement sonné et toujours parcouru de douleurs lancinantes.


Araknor n'en revenait pas. En quelques secondes, Sharkan les avait lancés dans une bataille inéquitable et périlleuse. Six magiciens réunis constituaient une menace sérieuse, et les dégâts au sein du groupe le confirmaient, d'autant que seuls deux magiciens avaient pu lancer leurs offensives. Si Araknor avait eu un peu de temps pour réfléchir, il aurait refusé cette attaque suicidaire. Nejma partageait ces impressions. Le rôdeur sentit la colère le prendre et il cria à Sharkan :


- Vous êtes inconscient ! Nous aurions tous pu mourir !
- Arkab est pourrie jusqu'à la moelle, ceux-là complotaient assurément.
- Qu'en savez-vous ? fulmina Araknor.
- J'ai appris à vite cerner les gens.
- Les jugements trop rapides ne sont pas fiables, déclara Nejma.
- Peut-être, répliqua Sharkan, mais je me trompe rarement en tout cas.
- Allons, Araknor et Nejma, dit Linaëlle, Sharkan est un peu direct, mais il sait aussi se détendre et être parfois assez drôle. Il faut juste s'accommoder de son caractère un peu variable.
- En attendant, dit Nejma, si le magicien est parti prévenir ses amis, nous ferions mieux de ne pas traîner ici.


Ils entreprirent néanmoins de fouiller les mages et la maison. Dans les robes, ils découvrirent de l'or et des parchemins, et sur le plus important se lisait :


" Amis Mages,

Votre anonymat dans ces forêts est désormais révolu. Les Nains vont terminer le tunnel, nous ne pouvons plus attendre. Charmez dès maintenant les animaux qui couvriront votre attaque contre Melk. Surveillant le Plateau, les Nains ne s'attendent pas à une attaque par le tunnel, vous bénéficiez de l'effet de surprise.

L'heure est venue de revendiquer une fois de plus notre indépendance et de ne pas ouvrir nos frontières par ce tunnel que vous détruirez. Le maître nous garantit protection et renforts une fois l'attaque lancée.

Il ne nous restera plus qu'à éliminer les Partisans du Conseil et Arkab sera enfin pleinement nôtre.


Sham. "



Que Sham tente de réduire l'opposition à néant n'était pas une grande surprise, mais que les mages d'Arkab s'apprêtent à envahir Melk, cela restait inimaginable. Jamais la péninsule n'avait prit part à un conflit, et même si les tensions politiques déchiraient la population, la ville n'en demeurait pas moins pacifique, n'ayant ni armée ni flotte de guerre. Pourtant, la force des mages accompagnée d'animaux sauvages sous contrôle pouvait faire des ravages au sein des Nains, ceux-ci ne comprenant dans leurs rangs que quelques rares magiciens. Ils étaient certes très forts au corps à corps, mais encore leur fallait-il pouvoir atteindre leurs ennemis. Quant au " maître " leur accordant sa protection, aucun indice ne laissait deviner de qui il pouvait s'agir. Heka et son armée avaient-elles un lien avec cette conspiration ?


Araknor se plaignit : " Il n'y a que des nouvelles interrogations, jamais de réponse ! Je commence à m'y perdre. " Puis il se mit à fouiller la maison, accompagné de Sharkan et Nejma. Linaëlle écrivait une lettre qu'ils enverraient aux Nains de Melk afin de les prévenir des intentions d'Arkab. Ils ne pouvaient pas revenir sur leurs pas sans perdre tout espoir d'arriver à temps au Conseil d'Erakis, néanmoins cette missive devrait suffire à retourner la surprise fatale contre les mages. Le tunnel offrait nombre de replis et de galeries annexes idéales pour tendre un piège.


La maison ne comportait rien de suspect en elle-même. Elle témoignait d'une richesse suffisante, et comportait un étage. Araknor s'y rendit et trouva l'une des pièces fermée à clé. Le rôdeur prit son élan et fracassa la porte. Seule la lumière des bougies du couloir éclairait faiblement la chambre. Il ouvrit de larges yeux stupéfaits. Sur le lit reposait une jeune femme endormie, bâillonnée, pieds et mains liés.


Araknor se précipita pour la détacher, pourtant même après l'avoir agitée en dénouant ses liens, elle dormait toujours. Ses longs cheveux noirs, lisses et nattés atteignaient ses jambes. Sur son visage aussi fin que son corps, de longs cils embellissaient ses yeux en amande, et des oreilles pointues perçaient la masse de ses cheveux. Ses habits se composaient de longs tissus noirs mouchetés de vert et bleu sombres. Araknor s'abandonnait à la contemplation, n'entendant pas les appels de ses compagnons alertés par le fracas de la porte. Ils montèrent et découvrirent Araknor fasciné par l'elfe. Il poétisait à voix basse en la comparant à certaines beautés naturelles et sauvages.


Le rôdeur fut tiré de ses pensées, et il leur expliqua qu'il ne parvenait pas à la réveiller. Linaëlle ne passa pas à côté de l'occasion de dire : " Ça me rappelle quelqu'un… " Araknor et Nejma commençaient à mieux connaître Linaëlle. Elle aimait les taquiner, mais cela ne contenait aucune méchanceté.


Nejma insista pour quitter les lieux et le demi-elfe se proposa de porter l'elfe, mais la prêtresse intervint : " Je vais m'en occuper mon cher, je ne voudrais pas que vous rêviez en chemin et la laissiez tomber de cheval ! " En la saisissant, ils découvrirent une écaille grise incrustée dans la paume droite de la captive. Araknor l'examina mais n'y reconnut l'écaille d'aucun animal. Ils laissèrent cette question en suspend et sortirent de la maison.


Sharkan avait réuni les montures et les attendait dehors. Avant de partir, Linaëlle s'approcha des arbres et parla au premier oiseau qu'elle rencontra. Après quelques échanges vocaux incompréhensibles, Linaëlle attacha la lettre au pied de l'oiseau et celui-ci prit son envol en direction des Montagnes de Melk.


Nejma demanda :


- Les animaux s'intéressent-ils aux guerres des humains pour accepter une telle mission ?
- Non, répondit Linaëlle, mais il est certains mets qu'ils apprécient particulièrement et que les Nains savent parfaitement préparer.


Ils galopaient maintenant le long de l'étroit sentier. Araknor tenait Nejma devant lui, un peu déçu ; Linaëlle soutenait l'inconnue, et Sharkan avait assez à faire avec ses armes. Ce dernier, un des généraux de l'armée de protection du Plateau du Levant, aimait peu la guerre mais adorait les armes. Sa passion le poussait à chercher de nouvelles manières d'assembler et d'utiliser les fléaux, les épées ou autres. Chacune de ses innovations le rendait heureux, comme les dagues tirées à l'arbalète. De plus il était fin stratège, et malgré sa promptitude à réagir violemment à une agression, c'était un homme fondamentalement bon et sensible. Ce dernier aspect de lui, Nejma et Araknor le devinaient par les relations qu'il entretenait avec Linaëlle. Ils donnaient l'air de se connaître depuis toujours, et apparaissaient liés d'une complicité et d'une affection fraternelle.


Après avoir évité plusieurs autres maisons éclairées, la forêt devint moins dense à l'approche des lumières du port qui se reflétaient sur les nuages crépusculaires. Il se révéla vite que leurs montures subissaient les effets d'un sortilège leur permettant de ne pas ressentir de fatigue. Et c'était heureux car la jambe d'Araknor ne s'était pas encore entièrement remise et Nejma souffrait en silence lorsque le rôdeur le serrait trop fort. Arkab se rapprocha vite, cependant, par prudence, ils décidèrent de passer à travers la forêt et de quitter le sentier où plus de personnes circulaient. L'elfe dormait toujours, mais son sommeil était agité par moments ; elle divaguait, et semblait même souffrir parfois. Ils comprirent qu'elle avait été droguée, et ils ne pouvaient rien faire sinon attendre que l'effet s'estompât.


Peu avant l'orée de la forêt, ils aperçurent une affiche clouée à un arbre, non loin du sentier qu'ils suivaient à distance. En approchant, ils découvrirent avec stupéfaction un avis de recherche dont le dessin représentait les visages des quatre compagnons. Une forte récompense serait attribuée à qui capturerait ces criminels. Le mage rescapé avait fait vite, et connaissant l'avidité des hommes d'Arkab, ceux-ci devaient être aux aguets. Ils s'arrêtèrent et installèrent un campement discret proche de la lisière de la forêt au-delà de laquelle se trouvait la ville. De leur emplacement, ils pouvaient voir les plus proches maisons et de petites troupes de gardes patrouillant alentours. Ils libérèrent leurs montures qui retournèrent immédiatement au sein de la forêt.


La traversée d'Arkab ne se présentait pas sans risque. Cette ville était construite dans une large crique, celle-ci constituant la seule voie de débarquement sur la péninsule, le reste du territoire étant ceinturé de hauts reliefs inabordables jusqu'aux Montagnes de Melk. Une telle position stratégique rendait Arkab quasiment imprenable, et cela permettait aussi de repérer tous ceux qui jetaient l'ancre en ces lieux.


" Bien, commença Sharkan, je suis le seul homme parmi nous, donc c'est moi qui passe le plus inaperçu. Je pars en repérage, voir comment la ville s'organise. Je devrais en avoir pour quelques heures ; si je ne suis pas revenu demain matin, tentez de partir, même sans moi. " Il retira son armure et déposa ses armes en cachant néanmoins quelques dagues sous ses habits. Puis il entailla un arbre et en préleva la sève. Il la répandit sur sa chevelure sans ordre, condamnant ses cheveux à tomber en une masse épaisse le long de son crâne. Il frotta enfin de la terre sur son visage, et était prêt à partir.


Linaëlle se mit alors à rire, ce qui permit à Araknor et Nejma de ne plus retenir le leur. " Ah, tu as fière allure ainsi ! " dit-elle. Sharkan ressemblait à un paysan. Ses habits corrects lui permettaient néanmoins de passer pour un citadin, voir un marin. Voyant le succès que lui valait son déguisement, il se prit au jeu et imita une voix de soûlard en titubant, ce qui fit partir ses compagnons d'un fou-rire. Ils ne l'auraient pas imaginé si joueur, et la surprise n'en était que plus drôle. Linaëlle retrouva avec plaisir l'autre personnalité de son ami, d'autant qu'ils avaient besoin de se détendre afin de résorber cette anxiété flottant autour d'eux.


Sharkan partit. Linaëlle prodiguait ses derniers soins à Nejma, pratiquement remis de ses blessures. Araknor quant à lui, regardait l'elfe, mystérieuse étrangère dont ils ne savaient pas vraiment quoi faire. Le seul domaine elfique d'Erakis était Léan, sur Edara. Araknor le connaissait suffisamment pour avoir rencontré la plupart des Elfes de la communauté, pourtant jamais il n'avait encore rencontré celle qui dormait devant lui. Elle ne délirait plus, plongée dans un profond sommeil, apparemment libérée de l'effet des drogues.


Ils restèrent tous silencieux autant que possible, attendant Sharkan, inquiets. Une heure après son départ, il apparut de nouveau, mais il arriva par la forêt, ayant fait un long détour au cas où des gardes l'auraient vu pénétrer dans les bois. Après s'être installé, il leur décrivit la ville. A la suite des maisons les plus proches s'élevait, haut et noir, le château de l'Intendant Sham, faisant face à la crique. L'essentiel des habitations se trouvait sur la vaste plage, et de nombreux bateaux reposaient sur les eaux peu profondes. De chaque côté de la plage, de longs escarpements rocheux prenaient naissance et s'élançaient vers le sud avant de tourner brusquement, annonçant l'entrée dans l'océan. Le long de ces falaises avaient été construits des pontons de bois quelques mètres au-dessus de l'eau, offrant un accès aux différents établissements édifiés contre la roche. De nombreuses tavernes s'y trouvaient, ainsi que des maisons de plaisir et quelques magasins. Grâce à Köl, ils savaient que les nationalistes et les partisans du Conseil se répartissaient d'un côté et de l'autre du port, mais Sharkan n'avait pu s'aventurer aussi loin pour apprendre où se réunissaient les partisans du Conseil, seuls alliés qu'ils pourraient trouver en Arkab.


" De plus, ajouta Sharkan, j'ai pu entendre de mes propres oreilles la merveille qu'on attribue au port : le bruit des vagues ! " Même Nejma connaissait la particularité de ce lieu. La seule chose qu'il en avait apprise à Ourgast était ce fait mystérieux : un bruit de vagues fracassées sur des rochers s'entendait clairement bien que les eaux autour de la péninsule soient parfaitement paisibles. Aucune côte ne se distinguait à l'horizon et dans ce cas, le son ne pouvait pas venir d'une autre terre. Pourtant cette sonorité constante ne venait assurément pas d'Arkab, ni des montagnes de Melk, où le bruit régulier des flots était bien connu des marins. Ce phénomène conférant à la péninsule un caractère fabuleux et mystique avait largement contribué à l'installation des navigateurs sur cette terre.


Les auditeurs de Sharkan brûlaient d'impatience d'entendre à leur tour ce son venant de nulle part, mais avant de se fondre dans la population d'Arkab, il leur fallait se reposer. Sharkan veilla les deux premières heures puis tira Araknor de sa somnolence afin qu'il termine la garde pour la nuit. Le rôdeur regardait ses compagnons dormir, et il aurait voulu y voir Näam. Il lui manquait. Araknor s'était senti proche de lui dès le début, et rares étaient les hommes qui dégageaient un tel charisme. Bien que Nejma ne le montre pas, lui aussi souffrait de l'absence de son ami et maître.


Le demi-elfe tourna son attention sur leur protégée. La lumière de la Lune filtrait à travers les branches et donnait à l'elfe un teint pâle ; les ombres jouaient le long de son visage sur lequel le vent faisait danser quelques cheveux libres. Peu avant le lever du jour, Araknor l'entendit tousser. Il se hâta vers elle lorsque doucement, elle ouvrit les yeux. Ses longs cils découvrirent le vert profond de son regard. Elle s'assit avec peine, et tout juste éveillée dans ce cadre inconnu, elle demanda d'une voix douce :


- Où suis-je ?
- Vous êtes à l'orée de la forêt d'Arkab, nous vous avons délivrée des mages.
- Arkab ? Délivrée des mages ? Quels mages ? Et qui êtes-vous ?
- Mon nom est Araknor, rôdeur de Léan et du Plateau du Levant.
- Ces noms ne me disent rien, dit l'elfe tristement.
- Et vous, quel est votre nom ? demanda Araknor, toujours en chuchotant dans la nuit.
- Eh bien… Syä, je crois. Je ne me rappelle plus rien !


Syä avait perdu la mémoire. Elle ne parvenait à se souvenir de rien et s'en trouvait bouleversée. Araknor lui donna à manger et à boire en lui expliquant où ils l'avaient trouvée, qu'ils devaient fuir et rejoindre Centre au plus vite. Aucun des noms de lieux ou de personnages dont Araknor parlait n'était familier à l'elfe.


Araknor réveilla ses compagnons et leur présenta fièrement Syä, heureux d'avoir eu ces quelques moments seul avec l'elfe. Son amnésie ne leur permettrait pas de comprendre les raisons de son enlèvement, mais la priorité ne résidait pas en les souvenirs de Syä.


- Nous aurons largement le temps d'essayer de faire revenir votre mémoire plus tard, dit Linaëlle, pour l'instant le temps nous presse et nous devons au plus vite embarquer pour Centre. Une fois sur le bateau nous pourrons discuter, seulement nous n'y sommes pas encore. L'avis de recherche a certainement éveillé plus d'un observateur.
- Il serait plus prudent de nous séparer et de nous retrouver au port, pensa tout haut le petit moine.
- Bonne idée, intervint Sharkan. Bien que Syä ne soit pas recherchée, certains mages doivent connaître son visage. La regardant, il continua : Il faudra donc que vous vous déguisiez aussi, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
- Aucun, répondit Syä. Ça peut être amusant !


Elle ne réalisait pas encore l'ampleur de la situation et la menace qui pesait sur le groupe. Tous les noms lui étant étrangers, elle ne parvenait pas à entrevoir pleinement le danger les guettant.


- Voilà ce que je propose, commença Linaëlle, Sharkan et moi sommes les seuls de la race humaine ici, nous pourrons sans problème passer pour un couple. Nous partirons en premier à la recherche d'un bateau.
- Oui, je vois, poursuivit Araknor, une famille tout à fait ordinaire désirant rentrer sur son île natale de Centre. Quoi de plus banal, mais quoi de plus efficace ?
- Une famille ? demanda Sharkan.
- Mais oui ! continua Araknor fier de son idée, quoi de plus naturel que d'amener son enfant écouter les vagues légendaires d'Arkab quelques jours.


La pensée du rôdeur devint claire. En tant qu'Halfelin, Nejma ne dépassait pas un mètre de haut et passerait facilement pour un enfant. De plus, dans les bras de sa " mère ", il pourrait dissimuler son visage. Le plan était ingénieux et Sharkan comme Linaëlle se plaisaient à l'idée de jouer les époux. Nejma aurait préféré un autre rôle mais il savait que c'était la meilleure dissimulation possible. Linaëlle attacha ses cheveux épais et dit :


" Nous nous occupons de trouver un livreur de poissons en partance pour Centre. Rejoignez-nous dès le crépuscule au bord de l'eau. Sharkan n'a vu qu'un seul bateau peint en bleu, ce sera notre repère. Si vous n'êtes pas là deux heures après la nuit tombée, nous devrons partir sans vous. Bonne chance. " Là-dessus ils s'éloignèrent et sortirent de la forêt en direction d'Arkab. Linaëlle s'amusa à dire à Nejma : " Allons mon cher fils, on va être bien sage, n'est-ce pas ? "


Araknor se trouvait de nouveau seul avec l'elfe. Ils avaient devant eux de nombreuses heures pour parler et surtout pour trouver un moyen de traverser la ville sans qu'on puisse les reconnaître. Araknor entreprit donc de détailler à Syä toutes ses nouvelles connaissances sur la péninsule. Puis il lui parla longuement du domaine de Léan d'où elle devait en toute logique être originaire, pourtant Syä hochait la tête, la mémoire toujours vide. Il la questionna ensuite sur l'écaille qui semblait faire corps avec elle au creux de sa main, mais Syä, qui ne la remarqua qu'à cet instant, ignorait tout de sa provenance.


La journée passa vite ; l'hiver débutait, raccourcissant les jours chaque fois un peu plus. Le soir venu, ils ne savaient toujours pas comment se dissimuler aux regards des patrouilles. Ils réfléchissaient encore et encore jusqu'au moment où Syä se leva et dit : " J'ai trouvé ! Ne bougez pas d'ici. " Elle saisit la dague du demi-elfe et commença à s'éloigner au sein des bois mais Araknor la rattrapa.


- Où allez-vous ? s'enquit-il, inquiet.
- Ne vous en faites pas, je n'ai pas l'intention de m'enfuir. C'est vous qui m'avez libérée et je vous fais confiance, alors faites-moi confiance en retour.


Son sourire et sa voix convainquirent le rôdeur, et Syä disparut derrière des arbres lointains. Elle ne se fit pas attendre longtemps, et lorsqu'elle revint, Araknor fut paralysé, émerveillé. Syä avait coupé ses cheveux, épargnant uniquement deux longues mèches longeant son cou, glissant contre sa poitrine et caressant sa taille où ils prenaient fin.


Elle avait aussi déchiré sa robe pour se confectionner une jupe courte, coupée en diagonale d'une cuisse à un genou, laissant apparaître de longues et fines jambes. Enfin, les manches de sa chemise arrachées avaient mis à nu ses épaules, et le tissu ne couvrait plus son ventre. La noirceur de ses habits comme leurs reflets verts et bleus se mariaient parfaitement avec ses cheveux ténébreux et ses yeux d'un vert intense. Elle était divinement belle, et se tenait devant Araknor dont l'ébahissement était flagrant.


- " Vous êtes… commença-t-il en bégayant,
- Une prostituée ! " l'interrompit Syä, un grand sourire amusé aux lèvres. " Et ce soir, vous serez un marin en manque d'affection. A ce que vous m'avez dit, il y en a beaucoup à Arkab, nous ne ferons que nous fondre dans la masse. "


Araknor n'en revenait toujours pas. Il n'aurait pas pensé à ce genre de déguisement, et quand bien même, jamais il n'aurait osé le proposer à Syä. Mais elle avait prit les devants et cette stratégie semblait idéale pour ne pas éveiller les soupçons.


A la tombée de la nuit, Araknor ajusta sa cape et sa capuche, et ils s'élancèrent à leur tour vers Arkab. Quelques patrouilles circulaient, et l'une d'elle s'approchait d'eux. " Prenez-moi par la taille " lui souffla Syä. Araknor, la main tremblante, entoura de son bras la taille gracile de Syä et posa la main sur son ventre. Syä se tourna vers le visage du rôdeur pour simuler une douce conversation et la troupe passa à côtés d'eux sans y prêter attention. Araknor et Syä soupirèrent de soulagement. Ils contournèrent le château de Sham et se hâtèrent de s'en éloigner, de nombreux soldats y étant postés. Ils arrivèrent dans le port établi au sein de la crique où effectivement de nombreuses femmes courtement vêtues accompagnaient des hommes dont certains titubaient déjà.


Un bruit très lointain de vagues fracassées était audible, les fameuses vagues sans origine d'Arkab. Parmi tous les bateaux visibles au bord de l'eau, ils trouvèrent vite le seul peint en bleu et s'y rendirent en guettant que personne ne s'intéresse à leur cas. La plupart des habitants et des marins se trouvaient sur les pontons devant les escarpements, toute l'activité nocturne de la péninsule y étant localisée. Ils se cachèrent entre le bateau bleu et une autre embarcation, sans déceler trace des autres.


Ils attendirent de longues minutes. Lorsque quelqu'un passait à proximité ou qu'un bateau approchait des côtes, Araknor et Syä se prenaient dans les bras en cachant leur visage contre le cou de l'autre. Bien que les nombreux passages constituent un danger pour eux, Araknor souhaitait voir apparaître plus de personnes encore afin de ne pas quitter les bras et la fragrance de Syä.


Au bout d'un moment pourtant, l'inquiétude le gagna et il tint absolument à se risquer près des pontons pour voir s'il ne parvenait pas à localiser ses amis. Syä se recroquevilla dans l'ombre et le rôdeur s'éloigna le long du rivage.


Syä se demandait pourquoi elle se trouvait embarquée dans une telle aventure. Cette histoire de captivité ne lui aurait pas parue crédible si elle n'avait observé les rougeurs de ses poignets et de ses chevilles autrefois liés. Mais elle n'eût pas beaucoup de temps à accorder à ses pensées, car deux hommes avançaient vers elle en disant : " Salut ma jolie, enfin seule ! Il t'a gardée longtemps l'autre, remarque en voyant tes jambes je le comprends ! " Ils se mirent à ricaner en s'approchant toujours.


- " Restez où vous êtes ! leur dit-elle effrayée. Ce n'est pas ce que vous croyez.
- Allons, faut pas avoir peur, on a largement les moyens de te payer. Et peut-être que tu en redemanderas de toi-même ! "


Leurs ricanements se poursuivaient et Syä se leva pour fuir, mais ils étaient déjà trop proches et la saisirent brutalement par la taille. Elle tentait de s'arracher à leur étreinte, en vain car sa force ne pouvait rien contre les bras musclés des marins. L'un d'eux la projeta à terre et l'autre lui bloqua les bras. Le premier, la main posée sur sa bouche pour éviter qu'elle ne crie, sortit un couteau et s'apprêtait à couper la robe. Syä parvint néanmoins à mordre la main du marin, du plus fort qu'elle put. Il geignit de douleur, la chair marquée. De rage, il brandit son poignard, le regard porté sur le cœur de l'elfe. Terrifiée, elle ferma les yeux et comme par réflexe prononça à la hâte quelques mots ésotériques. Instantanément les deux hommes s'écroulèrent, plongés dans un profond sommeil.


Alerté par le cri, Araknor revint en courant et découvrit les deux hommes endormis et Syä encore haletante. Cet affolement avait aussi attiré l'attention de trois gardes en approche. Grâce à leur agilité naturelle, Araknor et Syä sautèrent sans bruit sur le bateau où ils s'allongèrent pour se cacher. La patrouille arriva et vit les deux hommes endormis. Les prenant pour des soûlards, ils les réveillèrent à coups de pied, et les marins, apeurés de voir des gardes mais constatant l'absence de Syä, partirent en grognant et maudissant l'elfe.


Araknor discerna au loin trois hommes et une femme portant un enfant. Ils reconnurent leurs compagnons et partirent à leur rencontre. Ceux-ci ouvrirent de grands yeux en voyant la tenue de Syä, mais ils n'avaient pas de temps à perdre en bavardages. Linaëlle prit la parole : " Heureuse de vous retrouver ! Araknor et Syä, je vous présente Fosiac, capitaine, et Aspial son apprenti. Nous partons immédiatement pour Centre. "


Fosiac les guida jusqu'à une embarcation pourvue d'une large voile et y fit monter ses passagers. De nombreux tonneaux chargés de poissons étaient répartis ci et là. Sharkan posa parmi eux les provisions du voyage et deux tonnelets. Le bateau s'éloignait lentement. Des eaux s'apercevaient nettement les deux pontons et toute l'agitation qui y régnait. Peu après, ils franchirent l'entrée de la crique et débouchèrent sur l'océan. Aspial déplia la voile et Fosiac orienta l'embarcation vers l'ouest, pour longer les falaises avant de se diriger plein nord.


Ce fut avec satisfaction et soulagement qu'ils virent disparaître les lumières d'Arkab au profit de celles des étoiles et de la Lune Vierge. Lorsqu'une importante distance avait été parcourue et que le son des vagues mystérieuses ne s'entendait plus, Sharkan prit l'un des tonnelets et en ouvrit le couvercle. Araknor reconnut l'odeur de bière qui s'en dégageait et s'approcha rapidement. Ils se réunirent tous, sauf les deux marins concentrés sur la navigation, et trinquèrent à leur réussite. Une grande tension venait de disparaître et ils s'en trouvaient l'esprit apaisé et joyeux. A Centre, ils seraient bientôt à l'abri et entourés d'alliés.


Araknor demanda pourquoi ils avaient mis tant de temps à trouver un bateau et comment ils pouvaient avoir convaincu les marins de les emmener plutôt que de les livrer contre la récompense. Sharkan répondit : " Eh bien, nous nous sommes d'abord trompés de côté et avons échoué dans une taverne nationaliste. Il fallut jouer de ruse et de diplomatie pour partir sans attirer de question. Puis nous nous sommes renseignés chez les partisans du Conseil concernant les départs imminents pour Centre. Ils nous présentèrent Fosiac et nous avons bu quelques verres afin de cerner le personnage. Il semblait être un homme de confiance alors nous lui avons expliqué brièvement notre désir de partir. Quant à la récompense - car à nous observer de près il nous avait reconnus - il suffisait de lui offrir le double de ce que nous valions. "


- La bourse emplie d'or donnée par Lersen a été la bienvenue ! ajouta Linaëlle. Et il faut féliciter Nejma qui a fait preuve d'une patience exceptionnelle en dormant sagement dans mes bras.


Elle fit un clin d'œil au petit moine qui lui rendit un sourire en disant : " On s'y fait vite, et après tout ce n'est pas désagréable comme moyen de transport. " Ils se mirent à rire et Nejma demanda aux deux autres comment cela s'était passé pour eux. Araknor raconta le début et Syä enchaîna à partir du départ du rôdeur. Elle leur expliqua alors l'attaque des deux hommes et le sommeil dans lequel elle les avait plongés.


- " Tu es donc une magicienne… " intervint Nejma, qui ne semblait pas réjoui de la nouvelle.
- " Il semblerait, oui, répondit-elle. Ce sort m'est revenu car j'étais en grand danger, néanmoins maintenant que je me concentre, je ne le retrouve plus, et je ne me rappelle aucun autre sortilège. Cependant, je sais désormais où orienter mes recherches au sein de ma propre mémoire.
- Mais alors, dit Araknor, si tu es une magicienne, tu as certainement appris la magie à l'Université, sur Névée.
- Je ne sais pas.
- Quoiqu'il en soit, il y a un moyen simple de le savoir. Nous devons rendre visite au Maître de Magie, et il connaît tous ceux qui sont passés par son Université. Il saura nous répondre, et avec un peu de chance il connaîtra un sort capable de rappeler les souvenirs.
- La méliopène ! s'exclama Nejma, il est vrai qu'il faudra aussi en faire parvenir une à Bruyère si nous le pouvons.
- Le Maître de Magie ? Bruyère ? " Syä fronçait les sourcils, elle ne connaissait aucun de ces noms. Sharkan reprit alors :
- Le Maître de Magie a formé tous les mages puissants d'Erakis. Il n'a pas d'âge et depuis tout temps a favorisé le développement des villes, surtout d'Ystria, en apportant conseils et aide. Quant à Bruyère, elle est le deuxième et dernier personnage atemporel de notre monde. Comme pour le Maître de Magie, on ne connaît pas ses origines. Aucun des deux ne semble subir les effets de l'âge.
- Et que fait Bruyère ?
- Elle forme les bardes au sein du Mont Solitaire, dans son Ecole d'Art. Certains d'entre eux chantaient à Verfal. Lorsque leur formation est terminée, ils acquièrent le statut d'Initiés, et Bruyère appose sur leurs mains la marque de l'école, une bruyère. Puis ils partent dans les grandes villes y gagner leur vie.
- Les bardes maîtrisent-ils aussi la magie ? " demanda Araknor, repensant à celui qui les avait suivis sur la route de Verfal.
- Non. Les œuvres produites par Bruyère sont sans magie, et ses musiciens ne sont pas des magiciens.
- Pourtant, ajouta Nejma, certains peuvent disparaître à volonté, croyez-en mon expérience. Lui ayant sauté dessus, j'ai bien vu les bruyères dessinées sur ses mains.
- Je constate avec plaisir, dit Syä, que je ne suis pas la seule à être dans le flou. "


Ils changèrent de conversation et se remémorèrent leur traversée respective d'Arkab. Maintenant qu'ils s'en étaient tirés, leurs déguisements leur paraissaient risibles et chacun commença à plaisanter sur la double vie imaginaire de ses compagnons. Syä se prit elle aussi au jeu, et constata qu'elle se plaisait à partager la route de ceux qui étaient encore des inconnus le matin même.


Cette nuit-là fut la première depuis longtemps où ils dormirent sans appréhension. Ils n'avaient plus qu'à se laisser bercer vers Centre, pendant deux semaines si les vents restaient favorables. Araknor mit la nuit à profit pour fredonner des poèmes, un peu grisé par la bière, oubliant qu'il avait un public. Outre Fosiac ou Aspial gouvernant le bateau, il y avait aussi Syä, qui dormait aussi peu que le rôdeur. Elle s'installa à côté de lui, et Araknor entreprit de l'aider à retrouver quelques souvenirs. Ainsi il chanta des airs de Léan. Si Syä avait passé son enfance au domaine des Elfes, elle aurait déjà forcément entendu ces chants, et l'un d'eux lui rappellerait peut-être quelque chose. Mais ce n'était pas le cas, ce qui n'empêchait pas Syä d'écouter avec ravissement les paroles elfiques.


Au fil des jours, ils virent disparaître les falaises, les forêts, et les derniers pics des Montagnes de Melk. Voguant plein nord, ils longeaient la limite invisible entre l'océan et l'archipel d'Aramoana endormi entre les côtes du désert, des bois de Hèze, de Melk et des falaises d'Arkab. Cette galerie d'îles superbes n'était jamais parcourue par les marins car briser son bateau sur les récifs invisibles de ces terres désertes ne laissait aucun espoir de rejoindre une terre.


Fosiac et Aspial partageaient les repas des voyageurs, principalement constitués de poisson, sans poser de question indiscrète. Jamais ils ne parlèrent de leurs têtes mises à prix, et ils ne s'en trouvaient pas plus mal, désirant juste effectuer facilement un gros bénéfice sans se mêler du reste.


Syä essayait souvent de retrouver ses sorts, mais il arrivait fréquemment qu'elle se trompe ; elle mit même feu au bateau alors qu'elle essayait de produire de la lumière lors d'une nuit sombre, heureusement Linaëlle créa assez d'eau pour éteindre les flammes.


Un des rares jours de grand soleil, Nejma sortit de ses habits la cordiérite au visage de Lune et l'orienta face aux rayons solaires. La couleur bleutée vira au violet, comme l'avait annoncé le prince Veïk. Voyant cela, Araknor sortit une des méliopènes et découvrit la branche où avait été mémorisée la Mélopée des Montagnes. Les rayons frappèrent le cristal et celui-ci se mit à briller de toute part, puis l'agitation au sein de la pierre gagna en intensité avant de libérer la voix enchanteresse mêlée à la harpe. Les marins et Syä eurent un sursaut de surprise lorsque la musique se lança.


En regardant le cristal de plus près, Araknor aperçut le symbole de Sable gravé au centre de la pierre. Tout s'expliquait. Armil, le neveu d'Araknor, l'avait informé de la réputation de Sable concernant ses objets extraordinaires. Ceci en était donc un autre exemple après les fontaines de verre. Lorsque Sharkan vit cela, il se mit à rêver à voix haute : " Ah, Sable, quelles armes merveilleuses et magiques recèles-tu ? Dommage qu'il soit interdit d'aller y jeter un œil. "


Lors d'un repas en milieu de journée, Syä demanda à Fosiac s'il connaissait l'origine des vagues d'Arkab. " Non, nous n'en savons rien, ni les rares marins du Levant qui perçoivent aussi ce son s'ils croisent trop à l'est de leur port, mais aucun navigateur ne veut plus partir à leur recherche. De nombreux siècles avant aujourd'hui, certains équipages décidèrent d'en trouver l'origine. Constatant qu'on ne l'entendait plus lorsqu'on s'enfonçait dans les forêts de la péninsule, ils partirent vers l'ouest. Ce mouvement fut suivi par beaucoup d'hommes ; plus de la moitié ne revint jamais. Quelques marins disaient avoir vu un nuage de brume de taille gigantesque, immobile au ras de l'eau, d'où le bruit semblait provenir. Voguer dans le brouillard est trop dangereux car on n'y distingue aucun obstacle, ainsi personne ne s'y est risqué. On soupçonne aujourd'hui ces brumes mortes d'être le tombeau de nombreux marins. Personne ne l'approche plus, et je ferai de même, quand bien même on m'offrirait…


" Fosiac ! Fosiac ! " hurla Aspial. Tous se précipitèrent vers l'apprenti, qui pointait un doigt face à lui. A la limite de l'horizon, au nord-est, une tache noire se détachait du bleu du ciel. Aspial et Fosiac savaient que cela ne pouvait être une terre, et ils ne se trompaient pas. La marque noire s'élargissait et grandissait, jusqu'au moment où ils reconnurent d'immenses voiles déployées sur plusieurs vingtaines de navires. Ils voguaient extrêmement vite vers le sud, et si personne ne changeait de trajectoire, le bateau de pêche et l'escadre noire se rencontreraient. Quelques instants plus tard les bateaux se distinguaient mieux, et d'une part ce n'étaient pas de simples navires mais des vaisseaux de guerre, d'autre part se détachaient sur les voiles un dessin figurant la Lune Vierge.


- " Sortez-nous de là ! " cria Linaëlle. Il faut changer notre trajectoire. S'ils nous voient nous sommes morts !
- Je ne peux rien faire de plus, s'affola Fosiac qui avait repris le contrôle du bateau. Ils vont bien trop vite, ils seront sur nous dans une dizaine de minutes. "


Sharkan enfila son armure et prépara son arbalète. Araknor bandait déjà son arc et se concentrait. Nejma s'échauffait en s'entraînant à faire des mouvements brusques. Syä réfléchissait et griffonnait des mots à la hâte, tentant de retrouver la formulation de quelques sorts. Aspial se réfugia dans la soute. Enfin, Linaëlle invoqua une aura verte venant se répandre autour de chacun.


- " Une Assistance Divine vous aidera à mieux combattre. Remerciez Hèze !
- Nous la remercierons si nous sortons vivants de cette rencontre, intervint Sharkan.
- Regardez ! cria Fosiac, une autre flotte arrive du nord-ouest.
- Alors c'est la fin, jamais nous ne leur échapperons.
- Attendez, leurs voiles ne sont pas noires. "


En effet, les voiles de ces navires inconnus étaient grises, et chacune portait la marque de trois griffures peintes en noir. Ces deux armées constituaient une nouvelle surprise désagréable, car ni le Plateau du Levant ni Ystria ne possédait tant de vaisseaux de guerre.


La flotte de la Lune changea lourdement son cap dans la direction de l'autre armée, faisant déjà tonner ses canons pendant que l'armée grise voguant anormalement rapidement projetait grâce à des balistes d'énormes flèches enflammées dans les voiles et sur le pont des vaisseaux adverses. Seul un navire noir s'approchait encore du bateau de pêche. Une chaloupe fut mise à l'eau et plusieurs gardes ramaient vers eux.


- " Ils viennent nous tuer ! hurla Fosiac.
- Je ne crois pas, répondit Sharkan, ils auraient utilisé leurs canons.


Réalisant ce qu'il venait de dire, il lâcha son arbalète et courut vers Nejma : " Je t'en prie Nejma, ne pose pas de question et entre là-dedans " dit-il en lui tendant un grand sac de toile épaisse.


Nejma hésita mais devant l'insistance du général, il céda. Précédant l'arrivée de la chaloupe, un homme en robe apparut à la poupe du navire qui s'orientait maintenant vers le reste de l'escadre. Il tendit un bras en avant, et malgré la distance, tous entendirent le son que prononça le mage. Syä y reconnut un mot de pouvoir étourdissant avant de tomber comme les autres.


Araknor ouvrit les yeux dans une pièce à peine plus grande que lui, séparée d'un couloir sombre par des barreaux épais. Il n'avait plus ni arme, ni sac. Perçant l'obscurité par sa vision nocturne, il distingua Fosiac dans une cellule en face de lui, et en appelant ses compagnons, il entendit les voix de Linaëlle, Syä, Sharkan et Aspial. Chacun, selon ses compétences, tentait de forcer la serrure de son cachot, mais rien n'y faisait.


Ils n'avaient aucune idée de l'endroit où ils se trouvaient, et rien autour d'eux ne fournissait d'indication. Syä récitait quelques incantations improvisées, pourtant ses mots restaient sans effet. Lorsque le bruit qu'ils provoquaient commença à s'entendre jusque dans les pièces voisines, une lourde grille s'ouvrit, laissant entrer un garde leur criant de se taire, sans quoi il userait de son épée. Les prisonniers se turent, un instant découragés.


Nejma s'étira et réalisa qu'il était enfermé. Comprenant qu'il se trouvait dans le sac où il s'était glissé avant l'attaque du mage, il en força la ficelle et s'en dégagea au milieu d'une obscurité totale. Il ne voyait ni n'entendait rien, et cherchant son chemin à tâtons, il découvrit des épées et des arbalètes au milieu d'autres affaires que Nejma reconnaissait comme les leurs. Pris de panique, il fourra les mains dans ses habits et y sentit la cordiérite. Rassuré, il continua son inspection aveugle, et manqua plusieurs fois de renverser des fioles posées ci et là. Après un temps, il sentit une porte, mais n'osait pas la franchir. Pourtant Nejma ne pouvait rester ici éternellement ; il savait que leurs affaires n'avaient pas encore été regardées de près sans quoi il aurait été découvert, néanmoins ce genre de fouille ne se faisait généralement pas attendre longtemps. Il se décida donc à ouvrir la porte.


Elle était fermée à clé. Nejma ragea intérieurement et se sentit impuissant avant de penser à Näam et à sa faculté de ne jamais désespérer, quelle que soit la situation. C'est ainsi qu'il se mit à parcourir la salle, en quête de quelque chose qui puisse l'aider. La pièce n'offrant pas grand choix, il chercha de nouveau dans leurs affaires, examinant cette fois les sacs de ses amis. Dans celui de Linaëlle, il identifia une petite trousse, éveillant en lui un souvenir désormais agréable. En l'ouvrant, Nejma pouvait y sentir divers instruments et quelques clés sommaires. Linaëlle avait donc conservé cette trousse de cambrioleur qu'elle avait offerte à l'halfelin à Melk. Il réalisait maintenant toute son utilité et entreprit de s'en servir. Il essayait les instruments un à un, parvenant petit à petit à comprendre l'intérêt de chacun, et finalement, à force de manipuler l'intérieur complexe de la serrure, il parvint à déverrouiller la porte.


Le cœur battant, il la franchit avec prudence. Une autre porte se trouvait face à lui, dans un couloir qui montait sur la gauche vers une bifurcation précédant une pièce profonde et peu visible d'ici. Vers la droite, le tunnel descendait sur une petite distance avant de déboucher sur une salle éclairée. Le petit moine ôta ses chausses et avança furtivement jusqu'au seuil de la lumière. Il vit un garde de dos, somnolant sur une chaise face à une porte et une grille, cette dernière menant à ce qu'il devina être les cachots. Si ses amis étaient retenus prisonniers, ils seraient forcément là, cependant toute maladresse risquait d'attirer l'attention du garde qui donnerait l'alerte. Il lui fallait donc trouver un moyen de le neutraliser d'un coup unique. Il retourna dans la salle et saisit l'épée d'Araknor, mais elle était trop lourde pour lui. Quant à l'arbalète de Linaëlle, Nejma accordait peu de confiance à ses talents de tireur. Ses spécialités étaient la rapidité et la force de ses poings, et il ne voyait pas en quoi ceci pourrait lui servir, jusqu'au moment où ses doigts se posèrent sur la ficelle épaisse qui avait maintenu son sac fermé. Alors lui vint une idée, qui lui semblait la moins propice à aboutir à un échec.


Il saisit la cordelette et la tendit entre ses mains, puis avança jusqu'à la salle éclairée. Prenant son élan, il s'élança vers le garde, empli de frayeur. Ce dernier n'eût pas le temps de réagir car Nejma, s'étant jeté sur son dos et ayant passé la ficelle autour de son cou, serrait maintenant du plus fort qu'il pouvait. Le geôlier tentait de crier mais sa gorge compressée ne libérait aucun son. Malgré sa petite taille, Nejma avait acquis lors de ses entraînements avec Näam une force considérable, si bien qu'assez vite, un filet de sang se répandit sur les habits du garde.


Les prisonniers avaient repris discrètement leur analyse des cachots et des serrures, lorsqu'ils entendirent des sons étouffés. Quelques instants plus tard, la grille du couloir s'ouvrit, et leurs sourires réjouis naquirent instantanément à la vue du moine brandissant les clés de leurs cellules. Nejma lui aussi était ravi de ne plus être seul. En libérant le général, il le félicita pour l'idée du sac. Malgré leur joie de se retrouver enfin libres, ils restaient discrets, conscients qu'ils n'étaient en rien tirés d'affaire. Linaëlle chuchota :


- " Eh bien mon petit voleur, on dirait que tu progresses dans ton art !
- Linaëlle, répondit calmement Nejma amusé, combien de fois devrais-je te dire que je n'aime pas jouer au voleur ? Quoiqu'il en soit, j'accepte maintenant avec plaisir ce présent qui nous a finalement été utile. Et même si je ne compte plus l'utiliser, au moins est-ce un cadeau de ta part. "


Nejma rangea ses outils et ils partirent vers la salle où le garde gisait. En considérant l'autre porte, Syä intervint : " Il y a probablement des cachots derrière cette entrée, nous devrions vérifier si d'autres ne sont pas enfermés. " Bien que cela ne soit pas prudent, n'importe qui pouvant arriver d'un instant à l'autre, ils approuvèrent et ouvrirent l'épaisse porte en bois. Une longue allée s'étendait face à eux, et derrière les grilles qu'ils croisaient s'étendaient de vastes et profondes geôles, chacune capable de contenir un nombre incalculable de prisonniers.


- " Regardez ! s'écria Syä, il y a un signe différent au-dessus de chaque cellule.
- Celui-ci est le symbole du Plateau du Levant, dit Araknor. Et ceux-là représentent Léan et les Grottes de Hèze.
- Voilà celui de Melk, puis celui de Sable, dit Linaëlle.
- Au fond j'aperçois celui d'Arkab, ajouta Fosiac.
- Je reconnais ceux d'Ourgast et de Centre, dit Nejma.
- Et d'Ystria, ajouta la magicienne à la grande surprise de tous.
- Tu as recouvré la mémoire Syä ? demanda Araknor.
- Non, mais ces symboles font resurgir en moi quelques images et des noms de lieux. Je revois les rivières du Plateau du Levant, et d'autres choses comme un nuage à hauteur du sol dont la pluie monte vers le ciel.
- La pluie monte vers le ciel ? s'étonna Nejma. Est-ce possible ?
- Je l'ignore, répondit-elle. Mais je ne crois pas que cela soit le fruit de mon imagination.
- Et le dernier symbole, que représente-t-il ?
- L'Ecole d'Art de Bruyère, au Mont Solitaire, répondit Linaëlle. Toutes les régions d'Erakis sont représentées ici. Comme s'ils s'apprêtaient à enfermer des populations de toutes provenances.
- Quelle folie ! s'exclama Araknor. Comment espèrent-t-ils venir à bout de tous les peuples d'Erakis ?
- Rappelle-toi comme l'armée du Plateau a été balayée, rétorqua la prêtresse.
- Dites, les coupa Fosiac, puisqu'il n'y a personne, nous pourrions peut-être essayer de partir d'ici, non ? "


Les deux marins se sentaient vulnérables. Ils ne savaient pas se battre et ne pourraient pas être d'une grande aide en cas de combat. Apeurés, ils ne désiraient que quitter ce lieu au plus vite. Nejma les guida jusqu'à la pièce où il avait senti les armes de ses compagnons. Syä n'avait rien à récupérer et se trouvait toujours aussi courtement vêtue qu'à Arkab, ce qui ne lui offrait pas grande protection. Ils ne découvrirent rien de plus intéressant dans cette pièce où Nejma était fier de reconnaître les objets qu'il avait imaginés en les parcourant des mains.


Ils se hâtèrent de ressortir, faisant maintenant face à l'autre porte du tunnel. A cet instant ils entendirent du bruit provenant de la salle du haut. Sans réfléchir, Aspial ouvrit la porte devant eux et entra, contre l'avis des autres qui le suivirent pourtant au cas où il se serait mis en danger en pénétrant en ce lieu inconnu. Araknor referma l'issue et écouta à travers le bois. Deux personnes en armure, certainement deux soldats, descendaient à pas lents.


De leurs torches, les fuyards éclairaient une salle vouée à la torture, comprenant entre autres des dames de fer, des foyers éteints et de lourdes chaînes cloutées. Plus loin, les murs taillés cédaient la place à des roches nues et informes, comme dans une grotte naturelle. Ils se trouvaient donc sous terre ou au sein d'un relief montagneux quelconque. Au bout de la caverne se dressait un autel sacrificiel récemment utilisé, derrière lequel s'élevait une haute statue. Elle représentait une femme, les bras écartés, et de ses paumes coulaient, dans deux bassins séparés constituant le socle de la statue, une boue noire de la main gauche et du sang de la main droite. Cette femme, certains la reconnurent sans doute possible ; la statue avait été sculptée à l'effigie d'Heka, celle-là même ayant conduit l'armée de la Lune contre Verfal et le Plateau du Levant. Des fioles emplies de boue ou de sang étaient disposées autour de l'autel.


C'est alors qu'ils entendirent les gardes remonter le couloir en donnant l'alarme, clamant la fuite des prisonniers. Ils s'apprêtaient à vérifier les différentes pièces, ainsi Araknor se plaça devant la porte et lorsqu'elle s'entrebâilla, il fendit l'air de sa longue lame, tranchant en deux la tête du soldat. Son compagnon s'enfuit, appelant à lui des renforts. " Pas de temps à perdre ! " s'écria Sharkan en saisissant une énorme chaîne cloutée garnis de pics acérés qu'il se passa autour du cou. Ils se ruèrent ensemble dans le couloir, le remontant à la suite du fuyard. En approchant de la bifurcation précédant la grande pièce, ils aperçurent le garde revenant dans leur direction, suivi d'une quinzaine de créatures humanoïdes armées de dagues et d'épées. " Sur la gauche ! " cria Araknor, et tous s'engouffrèrent dans l'étroite galerie qui montait fortement, talonnés par leurs poursuivants. Syä, qui commençait à se rappeler certains sorts, se retourna et généra une lumière extrêmement vive entre ses mains avant de la projeter sur les assaillants, les éblouissant un court instant.


Ils débouchèrent sur un balcon sans parapet cernant l'intérieur de la grande pièce d'où venaient hommes, hobgobelins et ogres. A leur niveau se trouvait une unique porte sur le mur opposé ; en contrebas, outre quelques passages s'enfonçant dans l'obscurité, ils virent sur leur gauche deux lourdes portes entrouvertes débouchant sur l'extérieur. Le balcon, assez haut, n'était pas facilement praticable, sa largeur ne permettant qu'à deux hommes de marcher de front. Ils se répartirent en deux groupes, un de chaque côté de l'ouverture, arcs ou arbalètes tendus, épées sorties et poings serrés, prêts à accueillir les soldats dont les cris s'amplifiaient de seconde en seconde. En bas, des archers préparaient leurs projectiles. Araknor se mit à tirer flèche sur flèche en direction des gardes les plus prompts à tirer pendant que Linaëlle achevait nombre d'ennemis en lançant des chaînes d'éclairs sur les combattants les plus faibles. Ceux qui s'étaient engagés dans la bifurcation arrivèrent à l'étage et furent accueillis à grands coups de lames et de poings par Sharkan et Nejma qui cernaient l'ouverture. Fosiac et Aspial restaient en arrière, effrayés comme jamais encore dans leur vie. Malgré les attaques à distance d'Araknor et de Linaëlle, des flèches commençaient à siffler dans leur direction, les obligeant à se déplacer afin de n'être pas une cible trop facile pour les archers. Nejma et Sharkan marchaient à reculons, tentant de contrer les attaques des adversaires toujours plus nombreux sur ce surplomb étroit. Cela permettait aux ennemis de gagner peu à peu du terrain sur le balcon, éloignant progressivement les deux équipes. Nejma, Linaëlle, Syä et Fosiac étaient partis vers la droite ; Sharkan, Araknor et Aspial vers la gauche. Ces derniers contenaient avec peine les assauts des ogres leur faisant face, et se trouveraient bientôt au-dessus de la sortie. Constatant cela, deux soldats se hâtèrent vers les battants de la porte et les refermaient avec difficulté. " La porte ! La porte ! " cria Nejma, et Sharkan, cessant de taillader ses ennemis, se jeta dans le vide en lâchant son arme. Au sol, alors que les gardes abandonnaient la porte pour se précipiter sur lui, le général saisit les lourdes chaînes suspendues à son cou et se mit à tournoyer en hurlant, déchiquetant ceux qui s'approchaient trop. Araknor, une flèche fichée dans le bras, seul avec Aspial, abandonna son arc au profit de sa lame.


Soudain, la seule porte du balcon s'ouvrit, et une fine elfe noire en sortit, tenant à deux mains une longue épée à la garde incrustée de pierres pourpres. A sa vue, les gardes clamèrent d'une seule voix " Félosyle ! ", retrouvèrent de la vigueur et se firent d'autant plus agressifs. Félosyle, l'elfe noire, se dirigeait vers Fosiac qui hurlait de frayeur. Sharkan commençait à fatiguer contre tant d'ennemis, sans espoir de rejoindre ses amis sur le balcon. Voyant cela, Syä, protégée par Nejma et Linaëlle qui reculaient toujours en contenant la vague d'assaut, incanta, bien qu'incertaine de l'exactitude du sort afin de lancer sur le général une magie de protection ou de force. Un rayon jaillit de son doigt, venant frapper Sharkan qui s'effondra au sol, immobile. Syä s'était trompée. " Sharkan !! " appela Linaëlle, se jetant à son tour dans la pièce en contrebas en prononçant des paroles fuligineuses créant une large zone d'obscurité à l'endroit où elle allait terminer sa chute. Les troupes de hobgobelins ne la virent plus jusqu'à ce que la prêtresse sorte en trombe de l'ombre opaque, courant vers Sharkan dont elle ramassa une des épées en invoquant une nuée d'insectes déstabilisant la plupart de ses opposants.


Félosyle atteignit Fosiac qui voulu sauter du balcon, mais l'elfe noire tendit le bras dans un mouvement rapide et trancha la tête du capitaine dont le corps s'effondra plus bas. A l'étage ne se trouvaient plus qu'Araknor et Aspial d'un côté, Nejma et Syä de l'autre, pris en tenaille. Araknor résistait toujours mais Nejma ne pourrait contenir seul l'assaut des ogres et les attaques de Félosyle. Syä se savait trop faible pour se battre au corps à corps, de plus son échec précédent avait brisé sa confiance en elle. " Sautons, Nejma ! " s'exclama-t-elle. Et alors que Syä s'élançait, Nejma resta sur place, sachant qu'en suivant la magicienne, les ennemis du balcon se jetteraient à leur suite et qu'il perdrait l'avantage de n'avoir qu'un nombre limité d'ennemis devant lui. Il glissa entre les jambes de l'elfe noire qui ne parvint pas à le toucher. Nejma se retourna et faisait maintenant face à Félosyle et à ses hommes, sans adversaire derrière lui.


Syä reprit ses esprits et parvenait à engendrer des projectiles rouges qu'elle dirigeait vers les soldats autour de Linaëlle. Le visage de la prêtresse saignait abondamment et ses habits commençaient à tomber en lambeaux malgré ses sortilèges de protection. Sur le balcon, à force de reculer, Araknor, Aspial et Nejma se retrouvèrent dos à dos au niveau de la porte fermée d'où provenait Félosyle, empêchant Nejma d'effectuer des bonds en arrière pour esquiver les coups d'épée de l'elfe noire. De plus, les trois alliés devenaient une proie facile pour les archers restant. Ainsi, pendant que Syä bientôt encerclée voyait avec horreur Linaëlle mettre genoux à terre, Araknor, Nejma et Aspial se jetèrent au niveau inférieur, entraînant derrière eux leurs ennemis qui se déversèrent telle une vague noire dans le sillage de leur maîtresse.


Ils étaient perdus, et aucun n'était dupe. Loin de la porte entrebaîllée où se trouvait Linaëlle bientôt défaite, ils seraient vite cernés à leur tour. Syä ferma les yeux. Une larme coula le long de sa joue, mais son courage et sa volonté transformèrent son désespoir en haine, et sa larme devint fumée sous l'effet d'une aura blanche scintillant autour d'elle. Syä entra en transe, et laissant son instinct prendre le dessus, elle engendra des paroles se matérialisant en lueurs diaphanes qui vinrent un court instant se répandre autour de chacun de ses compagnons. Leurs ennemis s'arrêtèrent alors, stupéfaits, car ceux qu'ils allaient bientôt achever venaient de disparaître. Ils fendaient l'air au hasard mais rien ne se présentait à eux.


Comprenant rapidement leur invisibilité, Araknor et les autres s'étaient jetés hors de portée des coups. Ils voyaient parfaitement leurs adversaires déroutés et perplexes. Linaëlle tirait tant bien que mal Sharkan vers la porte, réunissant ses dernières forces pour supporter le poids de son ami. Nejma, résolu à ne pas abandonner le combat, sauta sur le bras armé de Félosyle et lui brisa le poignet, avant de marteler l'elfe de coups violents. Voyant leur maîtresse ainsi attaquée par un ennemi invisible, plusieurs gardes se ruèrent vers elle mais n'osaient pas asséner de coup de peur de la toucher. De plus, ils voyaient avec effroi des têtes choir de leur corps sans raison apparente ainsi que des projectiles magiques apparaissant chaque fois d'un endroit différent, allant frapper au hasard les humanoïdes qui se consumaient en geignant. Certains tentaient de fuir mais un carreau d'arbalète se fichait dans leur crâne à l'approche de la porte. L'elfe noire, désarmée et affaiblie, ne parvenait pas à se débarrasser de l'halfelin qui vit Araknor approcher et enfoncer son épée dans le cœur de Félosyle. Elle tenta de voir la lame qui l'avait transpercée, mais ne put que la sentir se retirer de sa poitrine.


Les derniers soldats et créatures couraient au hasard, se tournant de tous côtés, ne pouvant que se voir mourir les uns après les autres. Bientôt, il n'en resta plus un. Un grand calme se fit alors, et Linaëlle, à genoux vers la porte, s'effondra au sol. Leur invisibilité se dissipa lentement. La salle était jonchée de cadavres et une forte odeur de sang envahissait l'atmosphère. Araknor retirait la flèche de son bras pendant que Nejma fouillait Félosyle et que Syä courait vers Aspial, Linaëlle et Sharkan. Le marin tournait en rond, regardant dans toutes les directions au cas où de nouveaux ennemis arriveraient d'un côté ou d'un autre. Araknor vint panser les plaies de la prêtresse et du général, mais cela ne faisait que stabiliser leur état, sans les sortir de l'inconscience.


Gagnant l'extérieur, ils découvrirent une petite île d'où s'apercevaient non loin d'autres îlots semblables, boisés ou rocailleux. L'endroit qu'ils venaient de quitter, creusé au sein des roches, s'en trouvait parfaitement dissimulé. Quelques embarcations reposaient sur le rivage, dont le bateau de pêche de Fosiac. Les compagnons portèrent Linaëlle, Sharkan et le corps du capitaine jusqu'au bateau manœuvré par l'apprenti. Nejma, Araknor et Syä vérifiaient qu'ils n'étaient pas suivis pendant qu'Aspial mettait cap au nord, s'éloignant des îles faiblement éclairées par de pâles rayons solaires.




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