Le Plateau du Levant



Erakis. Année 5482 de l'Athénité ou Ère des doutes.


Les montagnes de Melk à l'ouest avaient déjà projeté leurs ombres sur les forêts et les rivières du Plateau du Levant. Au hameau du Tertre, la porte de l'auberge s'ouvrit à la tombée de la nuit, laissant s'engouffrer un vent puissant et une pluie battante. Un homme au crâne rasé, portant au front et sur les franges de son kimono l'emblème du Plateau, et son compagnon, halfelin habillé d'une tenue légère malgré le froid, refermèrent vite la porte, agressés dès leur entrée par les grognements de paysans qui tenaient à la chaleur ambiante. L'atmosphère joyeuse était lourde de fumée et d'odeur de bière. Un barde gnome jouait de la mandoline dans un coin. La salle se trouvait bondée car en ces temps pluvieux, les habitants n'avaient que peu d'activités autres que discuter autour de quelques verres.


Ce hameau était une des nombreuses communautés peuplant le Plateau du Levant. Ce dernier portait bien son nom issu des origines : les hommes s'y étaient installés pour la beauté des lieux, car étant surélevé et plat, ce plateau recevait de plein fouet et sur tout son long le soleil levant, qui, traversant les arbres et rebondissant sur l'eau de la mer, donnait aux paysages des couleurs féeriques et paisibles, inspirant le calme et la paix. Le Plateau formait un immense carré entouré d'une barrière de falaises abruptes infranchissables plongeant dans la forêt s'étendant jusqu'aux plages au sud et à l'est.


La douceur de vivre de ce lieu et ses saisons superbes avaient attiré à lui toutes sortes d'itinérants qui s'y installèrent définitivement. C'est pourquoi sans surprise se rencontraient dans les tavernes des voyageurs de toute ethnie. Jamais cette contrée n'avait connu de guerre, réputée pour sa simplicité et son influence modeste. Les seuls adversaires étaient les bêtes sauvages arpentant les forêts ou les plaines, cependant avec une bonne garde on ne craignait rien d'un village à l'autre.


Les deux compagnons, de taille différente d'au moins un mètre, ne trouvèrent de place qu'aux cotés d'un homme encapuchonné, un arc posé à ses côtés, la tête baissée et plusieurs verres vides devant lui. Ce n'est que lorsque l'homme lui parla que ce mystérieux personnage se rendit compte de leur présence.


- Bonjour l'ami, pouvons-nous partager votre table le temps d'un repas ?
- Bien sûr, dit le grand jeune homme aux traits fins, je m'appelle Araknor.
- Merci. Je suis Näam, et voici mon ami halfelin d'Ourgast, Nejma. Nous sommes des moines de passage pour la nuit.


Tourné vers l'homme, Araknor interrogea :


- Ourgast, la ville au sud de Névée, le continent des glaces éternelles, n'est-ce pas ?
- En effet, intervint Nejma.
- Et qu'est-ce qui vous amène au Levant ?
- Je suis venu me former auprès de Näam et il m'accompagne maintenant jusqu'à Névée.
- Nous allons, continua Näam, y créer un monastère pour former les halfelins désirant s'initier à cet art. Mais dites-moi, vous n'avez pas l'air du coin non plus.
- En effet, je suis de Léan, répondit Araknor.
- Léan, répéta Nejma, vous êtes donc un elfe ?
- Un demi-elfe pour être précis.


Sur ces mots il reprit un verre et le vida d'une traite. Les expressions de son visage se partageaient entre tristesse et gaité. Il recommanda des bières et ajouta doucement : " Je viens de gagner mon indépendance, ma mère a fini ma formation de rôdeur et il est temps que je fasse ma propre vie. Je ne la verrai hélas plus avant longtemps, mais au moins... je suis libre ! " cria-t-il dans la taverne, ce que personne n'entendit étant donné le vacarme environnant. " Alors je fête ça, c'est ma tournée ! "


Ainsi Araknor, Näam et Nejma passèrent la soirée à boire en discutant de leurs contrées respectives. Les moines ne buvaient pas autant que le rôdeur, conscients que de toute façon, jamais ils nous pourraient être aussi saouls que lui. Araknor, la tête chancelante, commença à fredonner pour lui-même des poésies improvisées avant de rejoindre le barde et d'essayer de chanter à côté de lui, ce qui ne plut guère au gnome qui se mit à jouer d'autant plus fort.


La cacophonie serait devenue insupportable si elle n'avait été interrompue par la porte s'ouvrant bruyamment, suivie d'une voix puissante : " Mes amis, silence s'il vous plait. " Sytrien, le prévôt du hameau, était accompagné d'un nain visiblement soucieux. On n'entendait plus rien sinon les " Oh, pardon ! " et les " Désolé " d'Araknor, complètement ivre, tentant malgré son manque d'équilibre de regagner sa place.


Sytrien continua :


- Voici Ark, un nain des Roches Vertes. J'ai besoin de votre attention et de votre aide. Ark va vous expliquer.
- Bonjour à tous, commença Ark. Il y a deux jours de cela nous avons dégagé des rochers pour les travailler et cela a révélé l'entrée d'une grotte apparemment très ancienne. Hélas, les explorateurs ne sont toujours pas revenus, et nous sommes inquiets. Nous ne sommes pas des combattants comme nos amis de Melk, et nous cherchons des personnes qui accepteraient de vérifier ce qu'il est advenu des explorateurs. Ceux qui y prendront part se verront récompensés par dix pièces d'or chacun. Nous partirons demain à l'aube, je vous guiderai jusqu'à la grotte et vous y accompagnerai. Certains d'entre vous sont-ils intéressés ?


Dix pièces d'or ne constituaient pas un butin fantastique mais les rares nains résidant sur le Plateau n'étaient pas riches. Le silence suivit la question d'Ark et les paysans regardaient leurs verres ou échangeaient leurs commentaires en murmurant. Nejma demanda à Näam s'ils ne devaient pas s'y joindre mais Näam avait encore un peu peur d'entraîner son jeune élève avec lui dans des situations inconnues et dangereuses. Nejma en fut déçu mais respecta sa décision. Il restait souvent effacé devant son maître et ne parlait que lorsque c'était vraiment nécessaire.


Puis soudain s'éleva une voix forte et tremblotante : " Moi ! ... Je suis partant ! En avant l'aventure ! " C'était Araknor, de nouveau debout après avoir chuté de sa chaise, qui arborait un grand et fier sourire, les yeux mi-clos. Ark semblait perplexe jusqu'à ce qu'il aperçut sous le capuchon d'Araknor des oreilles pointues. Les elfes et demi-elfes savaient découvrir facilement les pièges et étaient particulièrement habiles. Et comme personne d'autre ne se proposa, Ark accepta.


Näam tenta de faire revenir Araknor à la raison car il concevait difficilement que ce jeune demi-elfe ainsi agité puisse sauver à lui seul qui que ce soit, mais ce fut peine perdue. Son cœur plein de compassion s'ajoutant aux yeux illuminés de Nejma discernant le doute dans l'esprit de son maître, Näam accepta d'accompagner le rôdeur.


Le matin suivant, Araknor endormi sur une table fut réveillé par Näam qui lui tapa sur l'épaule.


- A cheval l'ami.
- A cheval ?!


Sa tête lui faisait mal, il n'avait pas assez dormi et n'avait plus de souvenir de la veille après son " duo " avec le barde. Il lui fallut un moment pour comprendre qui était ce nain chevauchant avec eux et vers quoi ils se dirigeaient. Il eut beau rechigner quelque peu, Näam lui fit bien comprendre qu'il lui fallait assumer ses paroles.


Sur la route, lorsqu'ils s'arrêtèrent à mi-chemin sous des arbres denses afin de prendre un repas et se protéger de la pluie qui s'abattait avec force, l'halfelin demanda, autour du feu que le rôdeur avait difficilement réussi à allumer : " Le Plateau du Levant n'a donc pas d'hommes armés pour s'occuper de ce genre de problèmes ? " Araknor parlait très peu, ne s'étant pas encore remis de la veille, ainsi c'est Näam qui expliqua :


- Le seigneur du Plateau, Lersen, qui gouverne au château de Verfal, est un homme bon et droit. Il tient à la paix et à l'égalité, sans émulation. Pour éviter une rébellion de quelque village que ce soit, il leur a donc imposé une taille limite, et a interdit la construction d'autres casernes que celles déjà existantes. Son château regroupe ainsi l'essentiel de l'armée, et les villages, partageant des forces et des ressources à peu près équivalentes, ne nourrissent jamais de jalousie malsaine envers leurs voisins. Les habitants du Plateau l'acceptent fort bien, conscients que cela leur offre une tranquillité durable. De plus, il est dit que la sérénité et le calme engendrés par la beauté du Plateau sont tels que les habitants y deviennent forcément pacifiques. C'est pourquoi il y a très peu de soldats sur le Plateau. L'armée de Lersen a surtout un rôle de protection contre les hordes d'animaux qui attaquent parfois, venant des forêts entourant le Plateau. D'Edara, notre continent, Lersen est à la tête de la plus grosse armée.
- Sur Névée, dit Nejma, nous n'avons pas d'armée et nous nous en passons bien.
- Et pourtant tu es venu quérir un moine pour vous enseigner l'art du combat à mains nues.
- Oui, en effet.
- Je pense que tu ne m'as pas encore tout dit quant à tes raisons de vouloir créer un monastère, mais j'espère qu'avant Ourgast tu te seras plus confié.


Ark, qui n'avait encore jamais vu d'halfelin, demanda :


- Quand vous parlez de monastères, ceux des halfelins seront sans religion, comme ceux des hommes ?
- Bien sûr, répondit Nejma, il n'y a plus que les gnomes qui vénèrent un Dieu, ou une Déesse en l'occurrence. Dites-moi si je me trompe Näam, mais un monastère n'est donc plus qu'un lieu d'entraînement, un lieu de découverte de soi et d'apprentissage de la maîtrise de notre corps, de notre esprit et de notre environnement.


Näam confirma d'un signe de tête. En effet la religion sur Erakis avait presque totalement disparu. En regardant le ciel sombre et les orages au loin, Näam commença :


- Vous avez tous entendu parler de la Colère des Dieux à l'origine de notre calendrier actuel, datant donc d'il y a près de cinq mille cinq cents ans, mais connaissez-vous le récit qui s'y rattache ? Une ancienne légende partagée par toutes les terres d'Erakis raconte qu'aux origines, les mortels et les Dieux se côtoyaient, jusqu'au jour où la nature se déchaîna. Des millions d'hommes périssaient régulièrement dans les incessants séismes, inondations, tornades et incendies dévastateurs. Ceci dura deux ans, isolant les civilisations. Les Dieux n'étaient pas intervenus depuis le début des cataclysmes, et ne se manifestèrent plus ensuite. Un cri déchirant marqua la fin de ces deux années d'apocalypse qui furent plus tard nommées la Colère des Dieux. Ces derniers ayant abandonné les mortels, les différentes religions disparurent assez vite.
- Les catastrophes naturelles, enchaîna Araknor qui reprenait doucement ses esprits, sont un fait indéniable confirmé par tous les peuples, mais le reste peut n'être que superstition ou légende. Les gnomes croient encore dur comme fer que Hèze, la Déesse des Vents, les protège encore. C'est pourquoi nombre d'entre eux sont prêtres, et tous les prêtres, à une exception près, sont gnomes.
- Euh, messieurs, hésita Ark qui se souciait plus de ses amis perdus que des légendes millénaires, peut-être pourrions-nous finir le trajet avant la nuit, il ne nous reste que quelques heures de chevauchée.


Ainsi reprirent-ils la route. La pluie et la nuée commençaient à céder la place à quelques éclaircies. En arrivant à la grotte, les nuages étaient loin. L'entrée, étroite ouverture noyée d'obscurité, n'avait rien d'engageant, et Araknor se promit de ne plus jamais répondre à des questions en état d'ébriété avancée. Ark distribua les torches et ils s'organisèrent assez vite : Le rôdeur, en meilleure forme après la chevauchée, passerait le premier, suivi de Nejma et Ark côte à côte, et enfin Näam couvrirait les arrières.


Après quelques mètres, l'atmosphère devenait plus étouffante. Sans circulation d'air, les torches n'éclairaient que faiblement le couloir de pierre. Il est bien compréhensible que les nains soient entrés en ces lieux sans arme, aucune vie ne semblant pouvoir être terrée depuis si longtemps dans cette grotte. A la lumière des flammes vacillantes se révélaient des torchères extrêmement vieilles, rouillées et vides. De l'extérieur, l'eau pénétrait en un petit ruisseau s'écoulant lentement le long du couloir grossièrement taillé au sein de la roche. Le chemin bifurqua soudain et déboucha sur deux voies parallèles. A ce stade de leur avancée, de forts effluves de moisi et de sang commençaient à se faire sentir un peu trop fortement pour l'estomac brassé d'Araknor, qui se sentit de nouveau vulnérable.


S'avançant dans chacun des couloirs, son bâton de chêne à la main, Araknor les informa que l'odeur de sang provenait de la gauche, espérant qu'ainsi ils choisissent la droite, mais Näam répliqua que si le sang provenait des nains, autant en avoir le cœur net au plus vite et ne pas faire de détour. L'obscurité devenait oppressante, sans compter que le danger paraissait bien présent en ces lieux. Araknor avançait avec beaucoup de précaution, devinant plus son chemin que ne le distinguant à la lumière des torches. La fébrilité d'Ark était presque audible dans ce silence que ne venaient briser que le crépitement du feu et le bruit de l'eau s'écoulant le long du chemin.


Le demi-elfe stoppa net, si soudainement que Ark le heurta et poussa un cri étouffé sans même savoir ce qui se passait. " Il y a une trappe juste devant " prévint Araknor. Ils s'immobilisèrent, et Näam redoubla de vigilance pendant que le rôdeur se baissait pour observer ce qui s'y trouvait. " Je crains que cette trappe n'ait été fatale à l'un de vos amis, Ark. " Ce dernier s'avança alors et s'écria : " Bètrest ! " Il se mit à sangloter et lorsque la tristesse fit place à la colère, il se mit à hurler :


- Maudite caverne ! Inort ! Kamias, où êtes…
- Arrêtez espèce d'inconscient ! le coupa Näam. Il n'y a peut-être pas uniquement des pièges ici, et ce n'est pas parce que vos compagnons sont morts qu'il faut attirer le même sort sur nous.


Ark ronchonna mais se retint de dire quoi que ce soit. Le demi-elfe enjamba la trappe et les autres le suivirent, tendant l'oreille plus que jamais après l'éclat du nain. Plus loin, le chemin s'ouvrait sur un large espace, mais Araknor s'arrêta avant de s'y avancer. Il y distinguait à sa gauche une bibliothèque en bois sur laquelle étaient disposés quelques ouvrages décomposés par les âges ; à sa droite, un large point d'eau s'étendait jusqu'aux parois rocheuses perdues dans l'obscurité.


Araknor se retourna vers Ark et lui dit : " Si vous criez cette fois, c'est moi qui vous égorge. " Entre la bibliothèque et l'eau boueuse gisaient les corps lacérés de deux nains. Ark fut décomposé mais n'osa pas laisser libre cours à sa nouvelle colère. Cependant il était bien décidé à bondir sur les assassins de ses amis dès qu'ils se présenteraient.


Araknor se décida à avancer. Au premier pas dans la salle, un bruit sourd retentit derrière eux, immédiatement suivi de ricanements maléfiques. Näam vit alors non loin de lui deux gobelins armés de morgenstern et de dards qu'ils commençaient à détacher de leur ceinture. Ark se précipita alors vers l'intérieur de la caverne en criant de s'y réfugier pour mieux les combattre, mais Näam lui hurla de ne pas bouger et se jeta à sa poursuite pour le retenir, cependant il était trop tard. Le nain avait déclenché un nouveau piège magique et trois autres gobelins apparurent au fond de la caverne, devant Ark et Näam. L'un d'eux faisait le double des autres, en taille comme en muscles, atteignant facilement trois mètres de haut, et Ark, pris dans son élan, arrivait droit sur lui.


Araknor et Nejma se retrouvaient face aux deux ennemis bouchant la sortie. Nejma sauta sur le premier mais celui-ci se défendait efficacement et entaillait les bras de l'halfelin qui esquivait tant bien que mal les attaques en tentant de saisir le cou de son ennemi. Le rôdeur projeta son bâton dans le visage du gobelin face à lui et lui transperça la boite crânienne. Il allait s'occuper du second mais entendit Ark crier. Celui-ci, furieux, avait décidé de charger le plus gros des gobelins pour le renverser, mais d'un revers de bras l'énorme créature avait projeté le nain dans l'eau. Ne sachant pas nager, Ark appelait désespérément au secours. Näam ne bougeait pas, bien que les trois adversaires lui faisant face sortent leurs dards pour lancer la première offensive contre lui. Araknor abandonna alors Nejma à sa lutte et plongea dans l'eau glacée afin de secourir Ark.


Nejma tenait enfin le cou du gobelin dans ses mains, néanmoins ses bras saignaient abondamment et il n'était pas aisé de faire perdre son souffle à ces horreurs. Quant à Näam, il ne bougea que lorsque les trois gobelins jetèrent sur lui leurs dards. En un éclair, il en esquiva deux et parvint à saisir le dernier projectile qu'il renvoya dans le cou de son expéditeur. Puis il fit un bon hors du commun et se retrouva sur les épaules du petit gobelin. Leur chef tenta d'écraser le moine grâce à son morgenstern mais Näam avait déjà sauté de nouveau, ainsi l'arme lourde s'abattit sur le monstre, broyé sans même comprendre comment. Näam se retrouva de l'autre coté de la créature imposante. Il posa sa main vibrante sur le corps du chef gobelin et lui transmit la vibration. Le morgenstern s'abattit vers le moine mais trop tard, celui-ci était déjà hors d'atteinte. Näam faisait maintenant face à son ennemi qui soulevait avec rage son arme dans le but d'abattre le moine immobile. Au moment où le coup semblait devenir inéluctable, Näam cria en tendant la main vers son ennemi : " Meurs, MAINTENANT !! " Le chef gobelin stoppa net son geste, puis s'écroula, mort.


Araknor déposa Ark étourdi sur le sol. Nejma était enfin venu à bout de son adversaire à qui il avait défoncé le crâne d'un unique coup de poing infligé après concentration. Il s'approcha tout essoufflé, et demanda à Näam comment il avait pu tuer ainsi son opposant par sa seule parole. Son maître lui expliqua : " C'est un pouvoir surnaturel qu'il est particulièrement difficile d'acquérir. Tu as assisté à l'attaque de la paume vibratoire. Si la vibration est transmise, tu décides alors du moment de la mort de ton ennemi. "


Araknor et Nejma restèrent impressionnés un long moment. Cet homme était aisément venu à bout de trois adversaires, avec une parfaite confiance en soi et aucune hésitation dans ses actes. Nejma trouva alors sa propre puissance ridicule, mais il était aussi convaincu désormais de l'utilité de son projet.


Ark étant encore assommé, il ne risquait pas de provoquer d'autre évènement intempestif. Ils ramassèrent les torches et entreprirent de fouiller cette salle où la caverne prenait fin. On y avait apparemment habité, à en croire les étagères et la table sur laquelle reposaient des papiers frustes presque à l'état de poussière, ainsi que plusieurs fioles vides. Une malle contenait des habits, mais leur état n'était pas meilleur que le reste. Il avait dû s'écouler un temps incalculable depuis la dernière utilisation de cette grotte.


Ils terminèrent leur inspection par le lit. En soulevant le drap qui se décomposa dans l'instant, ils eurent un mouvement de recul en découvrant un squelette. Très ancien lui aussi, il conservait dans une main un parchemin et dans l'autre une pierre plate et ronde. Ils étaient méfiants, car la caverne leur avait déjà réservé plusieurs surprises désagréables et ils ne tenaient pas à renouveler l'expérience. Araknor osa finalement retirer le parchemin préservé de la décomposition, probablement grâce à un sortilège. Il lut à voix haute :


Je m'appelle Marsius et je vais mourir.

Je parcourais le Plateau du Levant afin de repérer d'autres villages à la suite de la Colère des Dieux qui a décimé les Hommes. J'ai découvert sur une colline un objet abandonné : une magnifique pierre ronde d'un bleu verdâtre très sombre, portant le visage de la Lune Vierge. En tant qu'apprenti mage, je ressentis une aura émanant de cette roche.

Je partis alors vers cette grotte où résidait un vieil ermite magicien. Je savais ses connaissances considérables et espérais qu'il puisse m'aider à identifier la pierre.

Hélas, le magicien était mort et des kobolds avaient établi leur demeure en ces lieux. Je le compris trop tard, et en tentant de fuir, des kobolds barraient la sortie. En voulant les détruire, mon sort fit s'écrouler les rochers devant la grotte, condamnant définitivement la seule issue.

J'ai réussi à me débarrasser des kobolds présents, mais l'air va bientôt me manquer si les blessures du combat n'ont pas raison de moi auparavant. Afin de me protéger si d'autres assaillants parviennent à revenir, je place deux pièges dans cet antre, bien qu'il me semble que personne ne puisse dégager les rochers me coupant de la lumière du jour.

Comme je regrette d'avoir trouvé cette pierre qui m'a mené à la mort et dont je ne saurai rien de plus.


Marsius



" Je comprends pourquoi tout est si vieux ici, dit Näam. A en croire ce texte, la grotte aurait été condamnée depuis plus de cinq mille ans. Les pièges que ce mage a placés étaient certainement la trappe et les conjurations de monstres. Et voilà la pierre dont il parle. "


Il la saisit des doigts du squelette. Elle occupait toute la main du moine et correspondait précisément à la description du parchemin. Parfaitement lisse, ses reflets bleus-verts dégageaient une aura diffuse. Sur l'une des faces se distinguait un dessin flou qu'Araknor reconnut immédiatement : " C'est la Lune Vierge, comme le disait Marsius. " En effet, dans les ciels nocturnes d'Erakis se distinguait cet astre lointain et blanc nourrissant l'inspiration de plus d'un artiste. Araknor poursuivit : " Ce travail est incroyable. Regardez combien les formes et les proportions sont respectées. Bien que la pierre soit lisse, à la regarder, on apercevrait presque le relief de la Lune. C'est une merveille, et j'ai du mal à croire que cet objet date de plus de cinq millénaires. "


Ark retrouva ses esprits. Les nains des montagnes étaient réputés pour leur connaissance des pierres précieuses et du travail qu'ils en faisaient, toutefois Ark provenait de la communauté des Roches Vertes et ces derniers ne possédaient pas la moitié du savoir de leurs cousins de Melk. Araknor rangea donc la pierre et le parchemin. Näam conclut : " Partons, il n'y a plus rien à faire ici désormais. "


A l'instant même où ils sortirent de la grotte, un brusque souffle se répandit autour d'eux, pareil à une onde se propageant en un éclair et dont ils seraient à l'origine. Les chevaux se cabrèrent et hennirent ; les combattants se préparèrent à se défendre mais rien ne suivit. La nuit était belle, les feuilles brunies tombaient régulièrement des arbres, emportées par le vent. La Lune brillait et quelques cerfs fuyaient au loin, effrayés par l'onde inattendue.


Ils s'éloignèrent de la grotte afin de dormir quelques heures avant de revenir au hameau du Tertre. Ark ne parvenait pas à se reposer et proposa de veiller sur le groupe pendant leur sommeil. Malgré cela, le rôdeur l'accompagna la nuit durant, plaçant une confiance limitée en l'efficacité du nain à surveiller un campement.


Au hameau, Sytrien les remercia de leur aide et fournit un chariot à Ark pour qu'il ramène les corps chez lui. Ark prit congé après avoir récompensé en monnaie sonnante et trébuchante les trois aventuriers.


Une fois seuls avec le prévôt, Araknor sortit la pierre et la lui montra, demandant s'il avait connaissance de l'existence d'un tel objet ou si, au moins, il pouvait identifier de quelle matière était faite cette roche. Sytrien n'en savait rien ; il ne put que leur dire : " Si votre route vous mène vers le nord, peut-être pourriez-vous faire halte à Verfal. Vous trouverez sûrement des gens qui pourront vous répondre là-bas ; des magiciens y résident. Si votre pierre est magique comme vous le dites, ils devraient pouvoir reconnaître l'aura qui s'en dégage. "


Avant leur départ, Araknor, Näam et Nejma reprirent des forces autour d'un copieux repas dans la taverne. Le gnome y jouait toujours de la mandoline, anxieux à l'idée qu'Araknor vienne de nouveau chanter avec lui. Mais cette fois Araknor mangeait plus qu'il ne buvait.


Les moines devaient rejoindre le Port du Levant, au nord-est du Plateau, afin de rejoindre Ourgast. Lorsque Nejma interrogea Araknor sur ses projets, celui-ci répondit :


- Pour tout vous dire, je n'ai pas de but particulier après l'affaire qui m'appelle à Verfal.
- Quelle affaire ? La pierre ?
- Non, mais je m'occuperai de cela en même temps. En réalité, j'aimerais retrouver la trace de mon père. C'était un homme nommé Artahor Jaris, jeune soldat résidant au château de Verfal lorsqu'il rencontra Lia, ma mère. Je ne l'ai jamais connu car après ma naissance, il désira développer son savoir magique afin d'occuper des postes plus importants à Verfal, ainsi il partit sur Névée où se trouve l'Université de Magie. J'ignore ce qu'il est advenu de lui ensuite, car ma mère et moi parcourions plus le sud du Plateau et les forêts de Léan d'où elle est originaire. Après Verfal, je pense retourner à Léan.
- Et si votre père était à Verfal ? s'enquit Näam.
- Impossible, c'était un homme, et vu mon âge il est forcément mort maintenant. Je voudrais juste savoir s'il a effectivement eu un rôle à la hauteur de ses espoirs. Mais j'y pense, ma route passe ensuite par le Port du Levant. C'est l'un des chemins pour rejoindre Léan. Si vous n'êtes pas à quelques jours près, nous pourrions voyager ensemble si le cœur vous en dit.


Näam se tourna vers Nejma qui répondit : " En effet nous avons du temps, et cette histoire de pierre m'intrigue aussi. Näam ? " Näam acquiesça, et quelques instants plus tard ils chevauchaient tous trois vers le nord en direction du château de Verfal. Le rôdeur montait son propre cheval et les deux moines partageaient la même monture. Avant de partir, Araknor avait pris soin de charger les sacoches de gourdes et de tonnelets de bière, car " le voyage passera plus vite ainsi " avait-il dit avant de fredonner un air joyeux.


Plus de deux semaines étaient nécessaires pour atteindre Verfal. Plusieurs voies y menaient, parfaitement connues d'Araknor et de Näam. Ils s'arrêtaient chaque soir pour faire un feu, boire quelques bières et discuter d'autant plus joyeusement que la nuit avançait. Il n'y avait pas d'inquiétude à avoir sur le Plateau du Levant car les brigands étaient aussi rares que les bêtes sauvages. Les voyageurs pouvaient donc savourer leur repos sans angoisse.


Ils partaient dès l'aube, lorsque le soleil caressait la plaine, traversant les feuillages et donnant à la nature les couleurs jaunes, rouges et brunes des feuilles prêtes à suivre les caprices du vent. Seul la brise et les sabots des chevaux s'entendaient, ainsi que parfois la voix d'Araknor dévoilant son esprit de poète, improvisant des chants selon les aléas de leur voyage.


Une semaine s'était écoulée et la forêt se transformait en bosquets épars. Ils traversèrent quelques villages, s'y arrêtant uniquement pour acheter leur nourriture, car ils étaient d'accord pour profiter des nuits à la belle étoile tant que l'hiver ne les en empêchait pas. Nejma s'en réjouissait, n'ayant jamais dormi dehors auparavant, le climat de Névée ne le permettant pas.


Un soir, alors qu'ils mangeaient à l'abri d'un bois au bord de la rivière, Näam rassura Araknor quant au fait que Lersen, seigneur du Plateau, les recevrait sans doute sans trop de complications et sans qu'ils aient à attendre des semaines. Avec Erakis en paix, les occupations de Lersen se limitaient à vérifier le commerce extérieur, parcourir ses terres et régler les différends locaux, ainsi que développer les voies de communication sur le Plateau.


Araknor paraissait pourtant encore soucieux. Les moines s'en rendirent facilement compte car il n'avait ouvert aucun tonnelet de bière. " Il y a un problème ? " demanda Nejma. Araknor baissa la voix et leur dit :


- Je pense qu'il faudrait s'occuper cette nuit de celui qui nous suit depuis une semaine.
- Comment !? s'écria l'halfelin, assez fin pour ne pas montrer ostensiblement sa surprise.
- J'avais quelques doutes en effet, précisa Näam. Comment en êtes-vous sûr ?
- Je l'entends. Il s'éloigne de nous quand nous nous endormons et joue de sa mandoline. Il en étouffe le son en remplissant son instrument de feuilles, mais certaines nuits le vent me porte les notes qu'il joue discrètement.
- Une mandoline ? Alors ce serait ce gnome qui jouait à l'auberge ? Le barde avec qui vous chantiez ?


Nejma et Näam ne purent contenir un léger sourire et un regard complice en repensant au chant catastrophique qu'Araknor avait fait subir au pauvre gnome.


- Il veut peut-être se venger, plaisanta Nejma.
- Quoiqu'il en soit, il faut en avoir le cœur net et mettre au point une stratégie ! s'empressa de dire le rôdeur, désireux de vite détourner la conversation. Nejma, votre petite taille et la discrétion légendaire accordée à votre peuple peuvent nous aider.
- Je vous rappelle que je ne suis en rien un voleur ! se rembrunit Nejma.


Une réputation suivait en effet les halfelins où qu'ils aillent : certains d'entre eux voyageant dans d'autres villes qu'Ourgast profitaient de leur taille pour voler les villageois, en pénétrant par des endroits trop étroits pour quiconque sinon ces petits êtres de moins d'un mètre. Et puisque rares étaient les halfelins hors d'Ourgast et que beaucoup d'entre eux avaient été accusés de vol, cette image les suivait partout et chacun nourrissait à leur égard une méfiance plus ou moins prononcée. Malgré cela, la plupart des Ourgasiens étaient honnêtes tant qu'ils restaient dans leur ville natale. Nejma s'affligeait de constater qu'une réputation puisse se bâtir sur certains cas isolés, mais ce qui l'exaspérait le plus était qu'on le prenne lui aussi pour un voleur alors qu'en tant qu'apprenti moine, il se faisait un principe de suivre une morale sans faille.


Après s'être clairement expliqué sur ce point, il accepta néanmoins le plan d'Araknor. Nejma se cacherait sous un couvert de feuilles mortes près de leur campement pendant que Näam et Araknor quitteraient les lieux normalement, une masse de tissu simulant la présence de l'halfelin devant Näam. Lorsque le barde s'approcherait du campement désert, Nejma lui sauterait dessus en hurlant, signal pour ses compagnons de le rejoindre au plus vite.


L'aube suivante, tout était en place et l'homme et le demi-elfe chevauchaient lentement. Progressivement, un bruit sourd et continu gagnant chaque instant en intensité se fit entendre au loin, au nord-ouest selon Araknor. Bien vite le rôdeur reconnut le martèlement de chevaux à vive allure, et selon ses dires ils étaient plusieurs centaines. Näam et Araknor se précipitèrent hors de ce qui leur servait de route pour se cacher à l'orée du bois, derrière les broussailles. Le bruit venait vers eux, sans aucune hésitation. Soudain déboucha une armée colossale galopant droit vers le sud. Ils étaient plus d'un millier en armures, couverts de vêtements gris clair. La plupart portaient un bouclier du noir le plus profond sur lequel figurait la Lune Vierge. A leur tête galopait une femme d'une étrange beauté, irradiant un charisme et une autorité discernables au premier regard. Sa tête nue laissait voler au vent de longs cheveux noirs ondoyant contre sa fine armure que recouvrait une cape blanche. A sa droite chevauchait un magnifique elfe noir dont la ceinture soutenait deux épées longues aux lames ondulées. A sa gauche, un cavalier portait une cape parée au niveau du front d'un clair de lune lilial bien visible sur le tissu ténébreux. Une capuche camouflait son visage derrière un voile d'obscurité. Ils passèrent prestement devant Näam et Araknor sans les voir. L'armée dans leur sillage réunissait tant d'hommes que plusieurs minutes furent nécessaires avant d'en voir la fin.


Araknor se sentit soudain inspiré par la beauté de la femme et entama un poème, mais Näam poussa soudain un cri d'inquiétude. L'armée allait passer à quelques mètres de Nejma. Le bois était même assez ouvert pour qu'une partie des chevaux y galope. Cependant, il ne servait à rien de se précipiter, d'ailleurs si Nejma devait être piétiné, ce serait déjà fait.


Après un court moment d'attente insupportable, Araknor et Näam sautèrent sur leurs montures et rejoignirent au plus vite leur campement de la veille. Le sol témoignait en effet d'un passage répété de dizaines de chevaux, et Näam se précipita vers l'endroit où ils avaient caché Nejma. Plus personne ne s'y trouvait. Ils en furent autant rassurés qu'inquiétés car malgré leurs appels, Nejma restait introuvable. Araknor tenta de lire les traces au sol mais la terre était trop brassée pour laisser apparaître le moindre indice. Ils attendirent plus d'une heure sans entendre autre chose que les plaintes du vent d'automne, puis décidèrent de poursuivre leur route vers Verfal.


Näam parla peu les jours suivants. Ayant passé une année à former Nejma, il s'y était déjà beaucoup attaché. Qui plus est, il ne savait plus quoi faire maintenant qu'ils étaient séparés, car il pouvait difficilement se rendre à Ourgast en tant que moine formateur sans son ami. Araknor le coupa dans ses réflexions en l'interrogeant sur cette armée inconnue marquée du signe de la Lune Vierge. Näam n'en savait rien. La présence d'une telle force sur Edara, et même sur Erakis, restait inconcevable.


Les deux seules forces militaires d'Erakis étaient celles de Verfal sur Edara et d'Ystria sur Léole, le continent au-delà de la mer. Ces armées se trouvaient limitées en effectif, l'une ne devant pas dépasser l'autre. Ce décret avait été pris dès la création du Conseil d'Erakis. Ce conseil réunissait chaque année les dirigeants des différentes contrées afin de s'assurer de la pérennité de la paix, et de s'informer mutuellement des évolutions de chacun des continents et de leurs communautés. Depuis un peu moins de trois cent ans, ce Conseil avait su prendre des décisions respectées par la majorité car utiles à la cause générale. C'est pourquoi il était troublant de voir apparaître une armée trop importante pour être ignorée des grands seigneurs. Et si eux en avaient connaissance, leurs peuples auraient dû en être informés. Näam et Araknor y virent une raison de plus d'aller trouver Lersen au plus vite.


Sous un temps toujours plus gris et froid, le reste du voyage se passa sans encombre. Malgré cela l'ambiance n'était pas à la décontraction. Ils multipliaient les arrêts et prolongeaient leurs pauses dans l'espoir que Nejma les rattrape, si tant est qu'il soit encore apte à le faire. Mais ces retards volontaires étaient vains et les voyageurs mirent presque le double du temps nécessaire pour enfin arriver aux environs de Verfal. Depuis deux jours, une brume épaisse glissait sur le Plateau du Levant. Les champs remplaçaient les arbres et quelques charrettes se rencontraient plus fréquemment, n'apparaissant qu'au dernier moment à travers la brume.


De nombreuses maisons et commerces entouraient le château aux abords des falaises. Une grande agitation y régnait, notamment grâce au marché qui réunissait les paysans alentours. Jusqu'au coucher du soleil, les commerçants vantaient leurs produits et des chariots venaient les approvisionner des différents villages.


Certains marchands semblaient furieux et rangeaient leurs étalages vides. D'autres, qui avaient déjà plié bagage, étaient réunis et partageaient une conversation agitée. Des gardes y étaient mêlés et se querellaient avec les vendeurs.


Näam et Araknor approchèrent et écoutèrent les réprimandes des uns et des autres. Un gros homme criait aux gardes :


- Mais comment voulez-vous que je vive si je n'ai plus rien à vendre ?
- Nous le savons bien, répondit le garde, mais qu'y pouvons-nous si vos charrettes n'arrivent plus ?
- Vous devez aller voir ce qu'il se passe !
- Une troupe est déjà partie, elle reviendra bientôt. Nous ne pouvons rien faire de plus pour le moment. Alors cessez de semer le trouble en ces lieux sinon nous emploierons des méthodes plus fortes.


Les marchands désespérés et mécontents se séparèrent en grognant et en poussant quelques dernières exclamations. Näam s'approcha de l'un des gardes et lui demanda d'où provenait cette agitation. Le garde lui expliqua que depuis quelques jours, certaines charrettes n'arrivaient plus au marché. Ces marchandises devaient provenir de l'ouest de la province ainsi que du port. Les commerçants ne gagnaient donc plus d'argent. La route avait pu subir des dégâts à cause des vents violents des derniers jours ou les convois se trouvaient peut-être ralentis par la brume, mais les paysans s'affolaient et avaient réclamé qu'une troupe aille vérifier. Ils l'attendaient sous peu.


" Et le seigneur Lersen sait-il qu'une armée autre que celle du Plateau parcourt ses terres ? " demanda Araknor, devinant un moyen de rencontrer Lersen facilement. Le garde fut stupéfait de cette annonce et peinait à y croire. Il accepta après un moment de réflexion et quelques pièces d'or de les accompagner jusqu'au seigneur, bien que celui-ci soit en pleins préparatifs de départ.


Dans l'enceinte du château se trouvaient plusieurs bâtiments sans étage : forges, cuisines, écuries… ainsi qu'une haute et large tour centrale, aux murs extrêmement épais à en juger par la profondeur des meurtrières. Il était curieux que ce donjon soit à ce point épais et solide, comme pour pouvoir supporter n'importe quel projectile en cas de guerre, alors que le Plateau du Levant et le château de Verfal n'avaient jamais subi d'attaque.


Ils furent guidés dans la tour après qu'Araknor eut déposé son bâton et son arc, et ils y découvrirent une salle immense et magnifique où s'agitaient nombre de jeunes servants installant des tables pour un grand banquet. Des centaines de chandelles illuminaient la pièce et une superbe fontaine de verre en forme d'oiseau, à l'architecture surprenante et exotique, déversait une eau dont le parcours apparaissait au travers du verre. C'était un ouvrage admirable, et Araknor ne put s'empêcher de s'en approcher. Il distingua, gravé dans le verre et coloré d'encre noire, un symbole inconnu représentant un serpent. Il fut vite rappelé à l'ordre par le garde qui les accompagnait et abandonna à contrecœur son observation.


Ils montèrent des escaliers en colimaçon et croisèrent la salle du trône garnie de statues représentant des guerriers imposants, probablement de la lignée de Lersen. Des tapis portant l'insigne du Plateau du Levant s'y trouvaient en nombre. Au fond de la pièce s'entrevoyait la même fontaine de verre que dans la salle du banquet. Leur ascension se poursuivit jusqu'à la salle du conseil où le garde s'annonça avant de faire pénétrer les étrangers. Cette vaste salle comprenait de lourdes bibliothèques aux nombreux ouvrages, de longues tables disposées en U, une autre fontaine de verre, et une haute cheminée de pierre aux côtés de laquelle étaient suspendues plusieurs cartes, dont un plan minutieusement détaillé du Plateau du Levant.


Lersen était un grand homme, aux cheveux denses lui tombant sur les épaules. Il arborait un air avenant et on devinait à son regard un homme franc et honnête. Un mage en robe rouge et aux traits fins se trouvait à ses côtés. Lersen s'approcha de l'homme et du demi-elfe qui s'agenouillèrent devant ce seigneur respecté. Il fit s'avancer son compagnon en annonçant : " Armil Jaris, mon conseiller, mage-guerrier. "


Araknor se releva d'un bon en s'exclamant : " Jaris ?! " Lersen eut un mouvement de recul tant il fut surpris par une telle réaction, et il n'eût pas même le temps de lui demander une explication qu'Araknor enchaîna :


" Vous répondez déjà presque à ma plus importante question. " Un grand sourire aux lèvres, il déclara heureux et fier : " Voici mon compagnon, le moine Näam ; quant à moi, je suis Araknor Jaris, fils d'Artahor Jaris et de Lia, elfe de Léan. "


Ce fut au tour d'Armil de devenir blanc de surprise. Il observa le rôdeur et dit : " Votre ressemblance ne trompe pas. Il était mon grand-père… Je suis donc votre neveu ! " Lersen partit d'un fou-rire. " Eh bien, pour une rencontre inattendue ! "


Araknor leur expliqua qu'il désirait connaître le parcours de son père, et le seigneur le lui expliqua : " Après son retour de l'Université de Magie, Artahor se révéla être un guerrier-mage très expérimenté. Il servit mon propre grand-père, et depuis ce temps les descendants d'Artahor Jaris deviennent mage-guerriers et sont les conseillers de ma lignée. Et je dois dire que c'est une bonne chose ! " Il lança un regard complice à Armil, exprimant toute l'amitié qui les unissait. " Ecoutez, continua-t-il, je vous invite à partager notre repas ce soir. Nous fêterons vos retrouvailles et nous parlerons de vous, vous me plaisez. En attendant, je dois finir mes préparatifs pour le Conseil d'Erakis. " Puis il s'adressa à Armil :


- Veux-tu bien t'occuper d'interroger l'halfelin ?
- L'halfelin ? s'enquit Näam.
- Oui, un petit voleur qui essayait de grimper aux murailles du château pour y pénétrer. Lorsque nous l'avons attrapé, il criait pour se justifier qu'il cherchait des amis !


Lersen fut pris d'un nouveau fou-rire en imaginant ce petit être tendre la main vers les soldats du château en leur demandant s'ils voulaient devenir ses amis.


- Mais il avait raison ! s'écria Näam. Nous nous sommes perdus et il savait que nous viendrions vous voir. Les gardes n'ont pas dû accepter de le laisser entrer et il aura essayé de nous rejoindre tant bien que mal.
- Décidément, répondit Lersen, vous êtes plein de surprises. Allez donc le chercher et rejoignez-nous ce soir.


Näam et Araknor, réjouis de retrouver leur ami, en oublièrent le reste. Ils trouvèrent Nejma dans les geôles du château où il était le seul prisonnier. Ce fut certainement lui le plus soulagé de retrouver ses compagnons. Une fois laissés à eux-mêmes dans la cour du château, Araknor ne put s'empêcher de plaisanter :


- Alors monsieur le petit moine, on grimpe aux murs comme un voleur ?
- Depuis deux jours je me fais traiter de voleur, je n'en peux plus ! Je croyais que vous étiez à Verfal depuis longtemps.
- Nous avons tardé sur la route en t'attendant au cas où tu pourrais nous rejoindre, dit Araknor, mais raconte-nous plutôt pourquoi et comment tu as disparu.
- Eh bien, je me trouvais donc caché, lorsque j'ai senti sur le sol des vibrations de plus en plus fortes. Quand j'ai compris que des centaines de chevaux arrivaient dans ma direction, je suis sorti précipitamment de ma cachette et fus surpris par le gnome qui s'approchait. Il se mit à fuir et j'ai tenté de le rattraper, mais il se déplaçait vite bien que sa mandoline le gênât dans sa course. Il m'entraîna dans les bois et après un long moment il tomba et je me ruai sur lui, cependant il joua à la hâte trois notes de son instrument et disparut. J'avais perdu sa trace, et mon chemin par la même occasion. En essayant de revenir sur mes pas, j'ai réalisé que je m'étais égaré. Finalement j'ai croisé un village où j'ai acheté un poney afin de rejoindre Verfal au plus vite. Pensant que vous étiez au château et ne pouvant y pénétrer, j'ai tenté d'escalader mais les gardes m'ont surpris. Vous connaissez la suite.
- Concernant le barde, dit Näam, c'est curieux, je ne savais pas que certains d'entre eux maîtrisaient la magie. Et vous Araknor ? Araknor ?


Poussé par sa curiosité vers la fontaine de verre, le rôdeur tournait autour en l'observant sous tous les angles. Quand il revint vers les moines, il déclara, en ouvrant les bras comme pour les y accueillir : " Mes amis, je retrouve un parent, nous voilà réunis, nous sommes entourés d'objets merveilleux et un somptueux repas nous attend. Nous allons fêter cela dignement ! "


Les chevaliers, mages et autres personnages notoires de la ville commencèrent à affluer dans la salle du banquet. Tout était prêt, de la table et des mets fumants qui y reposaient aux bardes jouant une musique des plus agréables. Avant de s'installer à table, Araknor demanda à Armil quel était ce signe en forme de serpent figuré sur les fontaines.


- C'est l'emblème de Sable, une ville perdue dans le désert d'Edara. Elle est réputée pour les objets et armes magiques qu'elle produit. Sa principale matière première est le sable, qu'ils ont appris à travailler et à transformer en verre ou en cristal, et certainement aussi en d'autres matériaux dont nous ne soupçonnons pas même l'existence. Hélas, c'est une ville interdite. Il est aussi dit que Sable est invisible. Plus d'un ont tenté de la trouver mais ils sont rentrés bredouille, lorsqu'ils sont revenus…
- Comment assurent-ils leur commerce ?
- Par leurs marchants itinérants qui présentent les produits, enregistrent les commandes et assurent les livraisons. On en voit souvent à Verfal.


Le rôdeur en resta fort intrigué, toutefois bientôt, tous furent installés à leur place et il ne pensait plus qu'aux nombreux pichets et à toute cette savoureuse nourriture disposée devant lui.


A la droite de Lersen se trouvaient son épouse et Näam. A sa gauche se succédaient Armil, Araknor, une femme en robe diaprée, aux longs cheveux châtains, ondulés et volumineux, et enfin Nejma suivi de nombreuses autres personnalités.


Araknor buvait autant les paroles de son neveu au sujet d'Artahor que nombre de verres des vins délicieux. La femme à côté de Nejma se trouvait être Linaëlle, une prêtresse de la Déesse des Vents, la seule de la race des hommes à être convertie à la religion de Hèze. Enfant, elle fut abandonnée par ses parents au sein des forêts de Hèze. Les gnomes la découvrirent et la recueillirent, assurant aussi son éducation, principalement religieuse. Une fois prêtresse, elle revint parmi les hommes pour leur prodiguer soins et protection, et tenter de les convaincre que les Dieux résidaient toujours sur Erakis. Sa magie constituait la preuve de son assertion, les prêtres ne faisant qu'emprunter une force divine. Depuis son abandon, Linaëlle avait acquis un caractère fort et résolu qui pouvait la rendre intimidante de prime abord, avant que ne se dévoile son affabilité. Se sentant investie de la mission d'éveiller ses semblables à sa foi, elle alternait entre séjours à Verfal et visites chez les gnomes afin de parfaire son savoir, ce qui lui valait, outre une réputation dépassant les limites d'Edara, une grande maîtrise de ses pouvoirs.


Elle lança la conversation avec l'halfelin en lui disant amicalement : " Alors c'est vous le voleur ? ", mais Nejma soupira de dépit sans répondre.


Pendant ce temps, Näam avait préféré ne plus attendre et parler à Lersen de l'armée inconnue. Le seigneur fut abasourdi d'apprendre qu'une armée non identifiée parcourait le Plateau. Le symbole lunaire ne lui évoquait rien et aucun élément du passé ne faisait allusion à une telle armée. Lersen peinait à y croire et semblait soudain soucieux. Ces cavaliers venaient soit du nord-est, mais les elfes de Léan l'auraient prévenu, soit du Port du Levant, auquel cas là aussi des hommes à lui auraient dû se manifester. A cela s'ajoutaient les chariots de marchandises n'arrivant plus, justement de cette direction.


Näam détailla leur parcours depuis la grotte du mage où ils avaient découvert cette pierre portant elle aussi la marque de la Lune Vierge. Le moine fut surpris d'apprendre que le souffle engendré à leur sortie de la grotte fut ressenti jusqu'ici et par tous. Armil examina la pierre après qu'Araknor soit difficilement parvenu à la sortir de sa poche, mais le mage-guerrier ne put rien déterminer, pas même la nature de la roche. Lersen conseilla à Näam de rendre visite au Maître de Magie qui aurait sûrement une réponse. De plus il résidait sur Névée, dans son Université de Magie, et les moines se rendaient justement sur ce continent.


Tout le monde, sauf peut-être certains paysans et quelques rares communautés véritablement isolées, connaissait de nom le Maître de Magie. Ce personnage mythique n'avait pas d'âge. Il vivait déjà des centaines d'années auparavant et vivrait, selon les dires, après que tous les hommes aient quitté ce monde. Il était réputé pour sa sagesse et participait lui aussi au Conseil d'Erakis bien que n'étant ni seigneur ni roi. Son Université attirait tous les mages, car sa maîtrise des sortilèges s'avérait illimitée. Enfin, il occupait aussi le rôle de conseiller du seigneur d'Ystria, et cette ville était connue pour les embellissements enchanteurs qu'il y avait apportés.


Le repas terminé, chacun vaquait à ses occupations. Certains s'étaient assemblés en groupes et devisaient gaiement. Nejma observait les bardes, méfiant. Araknor essayait sa nouvelle pipe dont Armil lui avait fait cadeau. Il était assis près de la fontaine, riait par intermittence et récitait à Linaëlle des poésies fuligineuses ; la tête lui tournait fortement et il articulait à peine. Quant à la prêtresse, elle s'amusait de l'état du pauvre rôdeur.


Dans la salle du conseil, Näam se trouvait avec Lersen et Armil. Ils parlaient de l'armée inconnue, et Näam tentait de décrire le plus précisément possible ceux qu'il avait observés. Lersen regardait dehors par la meurtrière, d'où, sans cette brume, il pouvait voir les étendues du Plateau. Soudain il lâcha son verre qui se brisa au sol. Sa bouche était grande ouverte, le regard rivé sur l'extérieur, et il ne disait mot.


Armil et Näam accoururent et découvrirent avec stupéfaction des dizaines, puis des centaines de cavaliers sortir de la brume. Ils revêtaient presque tous des manteaux ou des armures d'un gris pâle les rendant à peine discernables et leur donnant des allures de spectres. La troupe de tête possédait des boucliers noirs ornés du dessin de la Lune Vierge. Näam reconnut immédiatement la femme dans sa cape blanche, entourée de l'elfe noir aux deux épées et de l'homme dissimulé derrière un voile d'obscurité.


Ils étaient maintenant un nombre incalculable aux portes du château, trouvant de la place où ils pouvaient entre les habitations. Des gardes affolés arrivèrent dans la salle du conseil, et Lersen leur ordonna de fermer toutes les portes et de prendre place sur les murailles. La plupart des villageois dormaient ou venaient de fermer leurs volets. Armil informa Lersen que l'armée s'était répandue aussi à l'est et à l'ouest, les cernant complètement. En effet, la partie nord du château de Verfal donnait directement sur la falaise, précipice infranchissable.


" Näam, restez ici, ordonna Lersen. Armil, accompagne-moi, nous allons leur parler. " Dans la salle du banquet, tous s'affolaient, sauf Araknor qui dormait profondément, allongé sur le sol. De nombreux gardes et quelques magiciens s'étaient postés dans la cour du château, entre la tour et le portail. Un silence pesant régnait, tous attendaient. Lorsque Lersen apparut, la femme prit aussitôt la parole.


- Lersen, seigneur de Verfal, livrez-nous les étrangers que vous abritez et votre château restera debout.
- Je ne vois aucun étranger dans ce château. Je n'y recense que des amis et des membres de familles estimables. Vous connaissez mon nom, pourtant j'ignore celui de la femme qui nous menace et qui donne des ordres sur ma propre terre sans même s'être annoncée.
- Je suis Heka. L'armée de la Lune est à mes ordres. Sachez aussi que désormais j'irai où bon me semble et que personne n'est habilité à m'ordonner quoi que ce soit.
- Et qu'ont bien pu faire ces voyageurs de si préjudiciable pour qu'une armée entière vienne ainsi les quérir en menaçant la paix qui règne ici depuis plus de cinq millénaires ?
- Ils détiennent un objet qui est nôtre. Qu'ils nous le livrent et vous aurez la vie sauve.
- Votre chantage ne m'impressionne pas. Déposez les armes et entrez en amis, nous tiendrons un conseil. Sinon, tournez les talons et disparaissez !


A ces mots un éclair jaillit des yeux d'Heka et la porte comme la herse volèrent en éclat, découvrant de l'autre côté les combattants de Verfal prêts au combat. Lersen hurla " A l'assaut ! " et ce fut la ruée. En une seconde les archers libérèrent leurs flèches vers Heka qui détourna les projectiles d'un geste de la main. Les chevaliers se précipitaient dans la masse grise des adversaires et d'abominables cris retentissaient déjà. Alors que les lumières des incantations naissaient des deux camps et embrasaient le ciel nocturne d'explosions et d'éclairs, les maisons s'enflammaient et les villageois qui en sortaient mouraient sur-le-champ. Lersen et Armil se précipitèrent dans la tour et y trouvèrent Näam. Lersen lui fit signe de le suivre et tous se rendirent en courant dans la salle du banquet. A peine arrivé, il ordonna : " Que tous ceux capables de se battre se préparent. Que les femmes fassent bouillir de l'huile et s'arment par la suite. Näam, réunissez vos compagnons et suivez-moi. Linaëlle tu viens aussi. Armil, tiens bon, je te rejoins sous peu. "


Araknor dormait toujours et rien ne semblait pouvoir le réveiller. Linaëlle jeta un sort pour alléger le corps du rôdeur puis le hissa sur ses épaules et le porta jusqu'à la salle du conseil. Nejma et Näam les suivaient. Lersen dégaina son épée et s'approcha de la carte du Plateau du Levant en chuchotant : " Faites que mon père ait dit vrai ! " Il planta sa lame dans la carte, sur le château de Verfal, et un déclic se fit entendre. La lourde cheminée de pierre venait de basculer, révélant un passage. Il dit alors :


- Cette issue n'a jamais été utilisée mais elle doit selon mes ancêtres déboucher au bas des falaises. Linaëlle, emmène-les à Melk au plus vite et préviens Sharkan et les nains.
- Et si nous leur donnions l'objet ? demanda Nejma. Il doit s'agir de cette roche en forme de lune, les conflits peuvent cesser !
- Il est trop tard, répondit Lersen. Ils veulent nous détruire. Alors gardez au moins cette pierre, qu'ils ne l'aient pas !


A cet instant un tremblement fit vibrer la tour. La porte inférieure venait d'être pulvérisée, et Armil se jeta dans le combat. " Partez maintenant ! " conclut Lersen en tendant une arbalète et une bourse remplie à Linaëlle avant de se ruer dans les escaliers. La cheminée se refermait. Au dernier instant Näam retourna dans la salle. Nejma s'affola :


- Que faites-vous ?
- Je reste pour combattre. Si je le peux je vous rejoindrai à Melk. Nejma, prends la pierre sur toi, ce sera plus prudent que de la laisser à Araknor.
- Maître ! hurla l'halfelin, mais la cheminée était désormais close.


Nejma et Linaëlle se trouvaient dans un étroit couloir suivant la courbe de la tour, descendant entre deux épaisseurs du donjon. " Voilà pourquoi ces murs sont si épais " pensa Nejma. Ils dévalaient les marches. A plusieurs reprises ils manquèrent de recevoir sur la tête des pierres de la tour en cours de destruction. Une intense cacophonie régnait au-dehors entre les hurlements, les déflagrations et les chocs des armes. Le passage s'enfonçait toujours plus loin dans la terre. A mesure de leur descente les bruits devenaient plus sourds, plus lointains, et ils devinaient qu'ils se trouvaient maintenant bien en dessous des fondations de Verfal.


Nejma peinait avec ses petites jambes et Linaëlle portait un fardeau. Soudain, même à leur profondeur fut ressenti un terrible tremblement. La gorge de la prêtresse se serra, car Linaëlle comprit que la tour de Verfal venait de s'effondrer. Plusieurs rochers s'engagèrent dans les escaliers mais furent vite arrêtés par l'étroitesse du tunnel.


Après d'interminables minutes, la descente prit fin et ils débouchèrent sur une immense caverne naturelle. En hauteur comme de tous côtés, l'obscurité ne laissait rien entrevoir sinon quelques gigantesques stalactites de pierre descendant leur pointe fine et acérée assez bas. Ils avançaient avec précaution, le son de leurs pas résonnait entre le relief des roches.


Plus loin ils découvrirent deux statues de pierre. L'une représentait un beau et massif tigre aux longs poils ; l'autre figurait un homme agenouillé, apparemment un magicien, devant un autre homme, très grand, coiffé d'un couvre-chef sur lequel reposait un lézard au dos couvert de pointes. Linaëlle, connaissant les écritures anciennes, parvint à déchiffrer l'inscription gravée sur le socle : " Moi, Verfal, remercie Naos le Dieu du Savoir de m'avoir ouvert l'esprit et montré les Vérités. " Naos était donc l'homme au chapeau, et il pointait son index, le bras tendu, comme pour envoyer Verfal en mission.


Linaëlle déposa Araknor et partit observer les alentours, laissant Nejma perdu dans ses tristes pensées concernant son maître. Il fut vite clair qu'il n'y avait aucune sortie, bien que de l'air parvienne en ces lieux. Cette circulation s'effectuait par d'étroites galeries reliant la voûte à l'extérieur, bien trop hautes pour être atteintes. La prêtresse scruta les murs un long moment, mais le périmètre de la grotte était trop important pour tout examiner en détail. Nejma quitta ses réflexions et tenta de réveiller Araknor. Auparavant il récupéra la pierre dans la poche du rôdeur et la glissa sous ses habits. Araknor restait impassible, cherchant dans son sommeil la position la plus confortable.


Linaëlle porta son attention sur les statues et commença à vérifier si celle des deux hommes ne cachait pas de mécanisme. Nejma demanda alors : " Qui est ce Verfal ? " La prêtresse continuait de parcourir la statue en lui répondant :


- Selon la légende, Verfal est un mage qui vécut avant la Colère des Dieux. C'est lui qui fit construire ce château. Depuis lors, les descendants de Verfal sont les seigneurs du Levant. Lersen est de cette lignée. Le château reconstruit après la Colère des Dieux n'avait plus subi de dégât depuis l'aube de l'Athénité.
- L'Athénité ? demanda Nejma.
- C'est ainsi que l'on nomme l'ère suivant le Déinité, Temps des Dieux. La Colère des Dieux constitue la transition entre Déinité et Athénité.
- Je me rappelle en effet que l'an 0 débuta après le cri qui mit fin aux catastrophes naturelles. Car c'était bien de cataclysmes qu'il s'agissait, et non d'un réel châtiment des Dieux, n'est-ce pas ?
- La seule chose dont je sois sûre, c'est que les Dieux, ou Hèze tout du moins, se trouve toujours sur Erakis et veille sur les gnomes et sur ses serviteurs. Aussi…


Elle allait continuer de parler, aimant à défendre sa religion et sa Déesse, cependant elle s'était approchée du tigre et lui manipulait la mâchoire lorsque sous ses doigts, la pierre devenue plus malléable, plus chaude, fut soudain animée de mouvement. Le tigre prit vie et sauta sur sa proie toutes griffes dehors. Nejma se précipita et sauta sur le dos de l'animal pour l'assener de coups, mais la bête se cabra, projetant le moine à quelques mètres et permettant à Linaëlle de se libérer de son étreinte. Elle rejoignit l'halfelin en criant : " Araknor ! Araknor réveillez-vous ! " Mais cela n'y fit rien.


Le tigre faisait face à ses deux adversaires. Plutôt que d'attaquer, il poussa un hurlement terrifiant pendant que la fourrure de son visage se rétractait jusqu'aux oreilles, offrant une vision d'horreur que peu parvenaient à supporter. Ils affrontaient un krenshar, dont la spécialité était d'effrayer ses victimes afin de leur faire perdre leurs moyens.


Nejma devint d'ailleurs comme fou et fuyait dans la salle, courant sans but sinon être loin du krenshar. Linaëlle, dont la sagesse agissait comme une protection contre l'effroi, avait chargé un carreau d'arbalète et le tira dans un œil de l'animal. Furieux et borgne, ses griffes se refermèrent sur la femme qui tomba au sol, brisant sa seule arme. Un corps à corps sanglant s'engageait mais Linaëlle ne savait pas se battre à mains nues. Elle ne pouvait que se dégager un court instant avant d'être rattrapée et de nouveau plaquée au sol. Les griffes du krenshar lui déchiraient les épaules. Elle se croyait perdue, lorsqu'elle vit au plafond ce qui pouvait la sauver. Elle se concentra pour prononcer quelques mots et la base de la stalactite de pierre les surplombant s'affina jusqu'à se détacher. Linaëlle se dégagea au dernier moment et le krenshar fut transpercé par le pic acéré tombé droit sur lui.


La prêtresse soupira de soulagement et commença à soigner ses blessures. Nejma quant à lui avait recouvré ses esprits et revenait, désolé de son inutilité. Araknor dormait toujours, mais Linaëlle comptait bien que cela cesse. Elle plaça sa main au-dessus du demi-elfe et de l'eau en jaillit, arrosant abondamment Araknor qui sursauta et prit immédiatement sa tête entre les mains en geignant, affublé d'un terrible mal de crâne.


- Vous allez le remettre en forme ? demanda Nejma.
- Non, que cela lui serve de leçon à l'avenir. Même si j'ai ma part de faute en lui ayant servi quelques verres, il s'était déjà bien amoindri sans moi.
- En attendant, nous sommes toujours enfermés.
- Enfermés ? grogna Araknor, qui ouvrit enfin les yeux pour constater qu'il avait probablement loupé quelque chose.


Ils lui expliquèrent sommairement la situation, et il aperçut les statues. Au loin, on ne voyait toujours pas les murs à travers l'obscurité. Araknor dit naïvement :


- Et là-bas, là où pointe le doigt de Ni… Naro…
- Naos, corrigea Linaëlle.
- Mais oui ! cria Nejma en s'enfonçant dans l'obscurité vers la direction indiquée par le doigt. Verfal remercie Naos de lui avoir montré les vérités. Peut-être la vérité est-elle en partie une porte cachée…


Tâtant les roches et ses anfractuosités, il sentit une pierre mobile, et la déplaçant, une partie du mur avança d'un cran. " Bien joué mon p'tit voleur " lui dit Linaëlle. La roche bascula, laissant pénétrer les faibles lueurs de l'aube.


La brume s'était dissipée. Ils se trouvaient dans la forêt, au pied des falaises du Plateau du Levant. Des morceaux de la tour et des remparts gisaient au pied des falaises, parsemés de corps alliés et ennemis. Au niveau de Verfal s'élevait une fumée dense et noire. Aucune clameur ne s'entendait. Réalisant vraiment l'ampleur de la tragédie, Araknor tomba à genoux, le cœur brisé.


En observant les ennemis tombés des falaises, ils découvrirent des créatures humanoïdes dont des gobelours et des gnolls. Ces derniers ne se trouvaient qu'en dehors des territoires habités. Il était étonnant de les voir dans une armée, mais l'existence même de cette armée était déjà inconcevable.


Les trois fuyards se retrouvaient donc en terrain sauvage, sans nourriture ni monture, dépourvus d'arme, très loin de Melk. Le Port du Levant certainement détruit, la route vers Léan probablement surveillée, les affluents du Sylvinÿsl interdisant l'accès de la forêt de Hèze, les montagnes de Melk restaient leur seule échappatoire.




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